La bataille des européennes se durcit

La campagne pour les élections européennes de mai 2019 est désormais engagée. Alors qu’en France un sondage place la République en marche d’Emmanuel Macron et le Rassemblement national de Marine Le Pen au coude à coude (21,5% des voix contre 21%), le combat se durcit en Europe entre les pro-Européens et ceux qui s’appellent eux-mêmes les « nationaux ». Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, vient de s’exprimer avec force, dans son discours annuel sur l’état de l’Union, en opposant le « nationalisme malsain » au « patriotisme éclairé ». Il a souhaité que l’Europe reste « un continent d’ouverture et de tolérance ».

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Salut dictateur ! Juncker à Orban au sommet de Riga, 2015

La bataille des « pro-Européens » contre les nationalistes vient de prendre une nouvelle tournure, à quelques mois des élections européennes. En appelant à sanctionner la Hongrie pour sa violation de l’Etat de droit, la majorité du Parlement européen (448 pour, 197 contre, 48 abstentions, soit la majorité requise des deux-tiers) a exprimé nettement, au nom du respect des valeurs européennes, son opposition aux initiatives de Viktor Orban, le premier ministre hongrois. Le même jour, le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, plaidait, dans son discours sur l’état de l’Union, pour une « souveraineté européenne », sans craindre de heurter tous ceux qui, comme Viktor Orban, ne croient pas qu’il existe d’autres souverainetés que nationales.

« Les Européens se réveillent »

Le président de la Fondation Robert-Schuman, Jean-Dominique Giuliani, s’est aujourd’hui réjoui de ces deux événements, en y ajoutant un troisième : le vote d’une réforme du droit d’auteur pour mettre fin au « pillage intellectuel » auquel se livrent les géants du numérique. « Poussés par les citoyens en colère, aidés par les circonstances, les Européens se réveillent », a-t-il souligné. Leur message ne s’adresse pas seulement au chef du gouvernement hongrois, relève-t-il, mais aussi au ministre de l’intérieur italien, Matteo Salvini, « qui tutoie les souvenirs du fascisme en se servant de la difficile question migratoire ». Il rappelle aux pro-Européens que les dérives nationalistes ne sont pas fatales et que l’Union européenne est encore capable de surmonter ses doutes.

Emmanuel Macron a parlé du combat entre les nationalistes et les « progressistes », dont il a fait l’axe de sa campagne pour les élections européennes. On peut comprendre que certains partis, comme la France insoumise, de Jean-Luc Mélenchon, ne veuillent pas se laisser embrigader dans un rassemblement dont le président français serait le chef de file. On le comprend d’autant plus que, sur la question européenne, le discours de Jean-Luc Mélenchon est parfois ambigu et que sa défense de la nation flirte quelquefois avec le nationalisme. Mais pour l’essentiel il est bien vrai que le grand débat des élections européennes est celui qui oppose les « souverainistes », incarnés principalement par une extrême-droite en progression dans la plupart des pays d’Europe aux démocrates pro-européens – qu’on les appelle progressistes, comme Emmanuel Macron, libéraux ou républicains.

Le PPE contre Viktor Orban

De ce point de vue, l’évolution du Parti populaire européen (PPE), le grand groupe conservateur qui rassemble, au Parlement européen, la plupart des élus de droite, notamment les Républicains de Laurent Wauquiez, est significative. En rompant avec Viktor Orban, dont le parti, le Fidesz, fait partie du PPE, la majorité du groupe a choisi de se battre pour le renforcement de l’Union européenne au lieu de céder aux sirènes nationalistes de Budapest. Le président du groupe, l’Allemand Manfred Weber, candidat déclaré à la succession de Jean-Claude Juncker à la tête de la Commission européenne, s’en est clairement expliqué dans un entretien au Monde.

« Les valeurs fondamentales de l’Union européenne ne sont pas négociables », affirme-t-il en réponse aux dérives de Viktor Orban avant de souhaiter « une solide majorité pro-européenne » aux prochaines élections. « Je me sens très proche de mes amis sociaux-démocrates et libéraux, ajoute-t-il, nous sommes les trois formations politiques dépositaires du futur de l’Union ». Quant aux autres, les populistes, les nationalistes, les europhobes, « ces gens sont des ennemis, dit-il, nous nous battrons contre eux durant la campagne des européennes ». Cette alliance des conservateurs, des sociaux-démocrates et des libéraux, revendiquée par Manfred Weber, est donc appelée à mener le combat contre ceux qui, à l’extrême-droite, veulent affaiblir, voire, pour certains, détruire l’Union européenne.

Le discours fort de Jean-Claude Juncker

Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a profité de son discours annuel sur l’état de l’Union, le 12 septembre, pour prendre position avec force dans ce débat. « Disons oui au patriotisme qui n’est pas dirigé contre les autres, a-t-il dit. Disons non au nationalisme satisfait qui rejette et déteste les autres ». Le chef de l’exécutif européen a plaidé pour une « souveraineté européenne » qui, selon lui, « provient de la souveraineté nationale de nos Etats membres » et « ne remplace pas ce qui est propre aux nations ». Soucieux de ne pas opposer la nation à l’Europe au risque d’apparaître comme antinational, il a précisé : « Celui qui aime l’Europe doit aimer les nations qui la composent, celui qui aime sa nation doit aimer l’Europe ». « Non au nationalisme malsain, oui au patriotisme éclairé », a-t-il encore proclamé en souhaitant que l’Europe reste « un continent d’ouverture et de tolérance ».

Pour les pro-Européens, la difficulté est de défendre l’Union européenne sans donner l’impression qu’ils critiquent la nation. Cette crainte est en particulier celle qu’exprime Manfred Weber, président du groupe du PPE, lorsqu’il déclare : « Je ne suis pas en faveur d’un débat pour ou contre l’Europe, cela renforcerait le camp des anti-Européens ». Le président du groupe PPE préfère, dit-il, une « compétition démocratique » sur « des sujets d’intérêt commun ». Il a raison. Les questions de politique européenne seront au cœur du débat. Mais à travers ces questions ce sont bien deux conceptions de l’Europe qui s’affronteront, une Europe qui accepte de partager les souverainetés dans certains domaines sans défaire les nations et une Europe qui se contente d’une simple coopération entre les Etats sous prétexte de préserver leur souveraineté. Comme le dit Jean-Claude Juncker, « partager nos souverainetés, là où il le faut, rend nos Etats-nations plus forts ».