La droite allemande combat la politique migratoire d’Angela Merkel

Le ministre allemand de l’intérieur, Horst Seehofer, s’oppose ouvertement à la politique d’Angela Merkel sur la question migratoire, au risque de provoquer une grave crise gouvernementale. Président de la CSU, parti allié à la CDU de la chancelière et aile droite de la coalition au pouvoir, il dénonce la politique d’accueil proposée en 2015 par Angela Merkel. Il va même jusqu’à contester l’autorité de la chancelière dans ce domaine en menaçant de rétablir les contrôles aux frontières nationales si aucune „solution européenne“ n’est trouvée au prochain Conseil européen. A l’approche des élections régionales en Bavière, il redoute une nouvelle poussée de l’extrême-droite.

Kay Nietfeld/Frankfurter Rundschau
Angela Merkel et son ministre de l’intérieur Horst Seehofer

L’horrible année 2015 ne passe pas. La position prise par la chancelière Angela Merkel d’accueillir plus d’un million de réfugiés cette année-là, pour des raisons humanitaires, comme elle vient de le confirmer au Bundestag le 6 juin, lui vaut des problèmes majeurs encore trois ans plus tard. Ces jours-ci, cette crise, qu’elle croyait avoir maîtrisée, risque même de précipiter sa chute. Dans deux semaines ? Dans deux mois ? Avant la fin de l’année ? Aujourd’hui, à Berlin, personne n’ose avancer de prévisions.

Le SPD, partenaire de la chancelière dans la coalition gouvernementale, s’abstient de prendre position, mais commence à se préparer à des élections anticipées. Le débat sur une fin de cette coalition est lancé, il s’intensifie de jour en jour. Et personne ne sait qui pourrait succéder à Mme Merkel. La question de sa succession, qui se pose déjà depuis la laborieuse formation de son quatrième gouvernement en mars, six mois après les élections, est subitement devenue d’actualité – beaucoup plus vite que prévu.

Et ceci à un moment où la situation concernant les réfugiés s’était détendue. Le nombre de réfugiés, qui avait déjà augmenté avant 2015, a baissé considérablement depuis. Selon les chiffres donnés par le président du Conseil européen Donald Tusk, le nombre enregistré d’entrées illégales sur le territoire de l’UE a baissé de 95% par rapport`au mois d’octobre 2015. Et selon les informations récentes du ministère fédéral de l’intérieur allemand, le nombre de réfugiés est tombé encore en 2018, par rapport à 2017, à 54.790 jusqu’à la fin avril, ce qui fait un nombre projeté sur l’année 2018 d’environ 165.000 - bien en dessous des plus de 740.000 en 2016, des plus de 220.000 en 2017 et de la fameuse „limite maximum“ de 200.000 par an, demandée farouchement par la CSU en campagne électorale en 2017, en opposition à la chancelière qui s’est toujours refusée à fixer un tel chiffre.

Le scandale de Brême

En revanche, le gouvernement a pris des décisions importantes pour empêcher „un nouveau 2015 qui ne doit pas se reproduire.“ Le personnel de l’Office fédéral de migration et des réfugiés a enfin été augmenté pour accélérer les prises de décisions sur le statut des réfugiés. De nouvelles lois et des règlements ont été adoptés pour faciliter l’expulsion de réfugiés qui n’ont pas obtenu de statut d’asile ou de protection. Plus de 25% des réfugiés arrivés en 2015 ont trouvé du travail. L‘adversaire politique le plus important d’Angela Merkel en la matière, le président du parti frère CSU en Bavière, Horst Seehofer, est entré au gouvernement en tant que ministre de l’intérieur, désormais responsable du dossier des réfugiés, soumis à la discipline du gouvernment sous la direction de la chancelière, croyait-elle.

Bref, Mme Merkel semblait avoir réussi à avoir sous contrôle l’ensemble de ce dossier épineux – jusqu’au jour où le scandale de l’antenne de Brême de l’Office fédéral de migration et des réfugiés a vu le jour fin mai et où une lutte de pouvoir au sein de la démocratie chrétienne allemande s’est déclenchée. Avec des conséquences néfastes pour l’Europe. Car d’ores et déjà, Mme Merkel se voit affaiblie encore davantage et ne peut plus être le partenaire dont M. Macron a tellement besoin.

Que s’est-il passé ? Fin mai, une procédure judiciaire a été engagée contre la direction de l’antenne de Brême de l’Office fédéral de migration et des réfugiés. Sa directrice a été suspendue de ses fonctions et une instruction judiciaire a été engagée car elle est soupconnée d’avoir accordé le statut d’asile à bien plus de mille personnes sans avoir respecté les règles légales en vigueur – sans avoir vérifié les informations sur les personnes réclamant le statut d’asile ; sans disposer des compétences formelles dans beaucoup de cas, du fait d’avoir pris des décisions concernant des réfugiés qui avaient été accueillis en dehors de la région de sa compétence ; de privilégier des réfugiés yézides en coopération avec un cabinet d’avocat ami. Bref, des abus de compétences à Brême ont été constatés et publiés – bien que non encore vérifiés.

Le nouveau ministre fédéral de l’intérieur, Horst Seehofer, chef du ministère de tutelle, se retrouve responsable d’un scandale qui s’est produit bien avant sa prise de fonction au mois de mars. Chef de la CSU, qu’il est toujours, opposant à la politique de réfugiés de la chancelière depuis 2015 et en campagne électorale dans son fief, la Bavière, pour les élections régionales du 14 octobre, il se doit de démontrer sa détermination à agir. Il a tout de suite enlevé à cette antenne de Brême la compétence d’accorder le statut d’asile. Des instructions contre d’autres antennes vont suivre. Un grand effort juridique et disciplinaire est lancé pour établir les faits et mettre en lumière la manière dont fonctionne la bureaucratie compétente en la matière dans toute l’Allemagne.

Le 13 juin, Horst Seehofer a suspendu la directrice de l’Office fédéral et son adjoint de leurs fonctions. Et le 19 juin, il a nommé directeur de l’Office fédéral un fonctionnaire détaché du ministère de l’intérieur de la Bavière. Un grand travail de nettoyage a donc commencé. Il faut attendre pour voir si la confiance en cette branche de l’administration de l’Etat peut être retablie – tout en respectant les règles de l’Etat de droit et en améliorant l’efficacité des prises de décisions que le gouvernement veut plus rapides.

Lutte de pouvoir au sein de la démocratie chrétienne

Ce scandale a déclenché une véritable lutte de pouvoir au sein de la démocratie chrétienne, qui est formée d’un groupe parlementaire uni au Bundestag de la CSU bavaroise et de la CDU du reste du pays. Depuis 2015, la CSU s’est opposée à la politique menée par la chancelière, présidente de la CDU, et du gouvernement, dont elle continuait de faire partie. Maintenant, quatre mois avant les élections en Bavière, où le successeur de M. Seehofer à la tête du gouvernement régional, Markus Söder, risque de perdre sa majorité absolue au Landtag au profit de l’extrême droite AfD, il saisit l’occasion qui se présente. Se réclamant de la volonté „des gens“, il veut démontrer qu’il est capable de les protéger des flux de réfugiés venant du Sud (bien qu‘il n’y ait plus de grands groupes de réfugiés à la frontière comme en 2015) et qu’il est prêt à imposer une „solution nationale“, si la „solution européenne“ s’avère impossible. En même temps, il déclare mort le „multilatéralisme européen“.

Deux positions contradictoires au sein d’une même famille politique et d’un même gouvernement — celle de la CSU et du ministre de l’intérieur, qui veut démontrer sa capacité d’agir et imposer le contrôle des frontières nationales, et celle de la chancelière, qui n’entend pas agir seule, ni sans consultations, ni contre les partenaires de l’UE — cela ne peut pas durer. M. Seehofer déclare publiquement qu’il commence, soutenu par toute la CSU, à préparer ce qui est nécessaire pour rétablir des contrôles aux frontières nationales à partir du 1er juillet, si le Conseil européen des 28 et 29 juin n’arrive pas à prendre de décision pour une meilleure protection des frontières extérieures de l’UE ; une décision qu’il n’attend pas vraiment.

En même temps, Mme Merkel se voit obligée de déclarer publiquement qu’il n’y aura pas, après le Conseil européen, d’automatisme qui autoriserait le ministre de l’intérieur à rétablir des contrôles aux frontières s’il juge insuffisantes les décisions prises à Bruxelles. Et elle confirme qu’une telle décision relève de sa compétence de chef du gouvernement – ce que M. Seehofer conteste car, selon lui, la „compétence de directive“ dont bénéficie la chancelière „ne s’applique pas entre chefs de parti“.

M. Seehofer n’acceptera ni de se soumettre ni de se démettre. S’il décidait seul des contrôles aux frontières nationales, comme le réclame la CSU, le parti qu’il préside, ce serait à Mme Merkel de le révoquer. Au même moment, M. Seehofer l’a confirmé publiquement, le gouvernement Merkel IV n’existera plus. Et il n’y aura pas de Merkel V.

La dimension européenne

C’est là où la troisième dimension de cette histoire inquiète davantage – la dimension européenne. En quelques semaines seulement, au niveau européen le dossier „migration et réfugiés“ a pris le dessus sur le dossier „réforme en profondeur de la zone euro“. Déjà, la position de la chancelière au sein du Conseil européen est sérieusement entamée, et avec cela la position commune franco-allemande concernant la réforme de l’UE, dont viennent de se féliciter, il y a quelques jours seulement, Mme Merkel et M. Macron. Cet accord bilatéral a déjà été critiqué en public par M. Söder, qui appartient au parti „frère“ de la chancelière. La prise de position du nouveau gouvernement italien concernant le régime européen de réfugiés „Dublin“ ne facilitera pas non plus un accord parmi les 27 en la matière.

Si, vraiment, le gouvernement Merkel IV devait chuter début juillet sur ce dossier, la crise multiple de l’Union européenne s’aggraverait encore plus. La future présidence autrichienne à partir du 1er juillet se trouve plutôt du côté de M. Seehofer et de la CSU que de Mme Merkel. Un Conseil des ministres austro-bavarois le 20 juin en Autriche vient de le confirmer. Ainsi, l’avenir de l’Union européenne - l‘avenir du projet européen tout entier - est plus incertain que jamais. La lutte de pouvoir au sein de la droite classique en Allemagne risque de retarder encore plus la recherche d’une sortie de crise. M. Macron pourrait bientôt se retrouver bien seul.