La société russe face à l’idéologie fonctionnelle de Poutine

La Maison Heinrich Heine et Boulevard Extérieur ont organisé, le jeudi 23 avril, un débat avec l’écrivain russe Victor Erofeev, le philosophe Michel Eltchaninoff, auteur du livre « Dans la tête de Vladimir Poutine » (Actes Sud), dont la table ronde reprenait le titre, et l’ancien correspondant de la Süddeutsche Zeitung à Moscou Rudolf Chimelli. La rencontre était animée par Daniel Vernet.

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Poutine et le métropolite Kirill

Poutine parle beaucoup, et depuis longtemps. Michel Eltchaninov, qui a lu ses discours et interventions, en a tiré un livre expliquant les sources des trois lignes de force – parfois contradictoires entre elles – qui composent cette idéologie pas nécessairement cohérente, probablement superficielle, néanmoins très utile au président autocratique de la Russie.
Après avoir, au début de ses mandats, loué Kant, la paix et les droits de l’homme, Poutine a développé, à l’aide de ses philosophes, les thèmes du conservatisme face à l’Europe décadente, de la « voie russe » spécifique chère aux slavophiles et de l’eurasisme qui fonderait une entité économique aussi bien que politique se passant de l’Europe. (Voir l’article de Thomas Ferenczi). Victor Erofeev aussi a écrit un commentaire du livre de Michel Eltchaninoff dans le magazine russe New Times.

Pour certains, Vladimir Poutine, en bon guébiste, parle surtout pour tromper. « Un espion, ce qu’il dit, c’est toujours pour cacher la vérité ! » De sa formation et de sa carrière dans « les services », il semble avoir retenu aussi ce complexe obsidional qui le fait se croire entouré d’ennemis, « encerclé par les démocraties », comme disait son ministre des affaires étrangères Sergueï Lavrov, (maintenant il voudrait bien les supprimer), il voit l’Europe tenter de le « repousser dans un coin », il se méfie même d’un Russe qui osait parler, en sa présence, à Chirac en français.
Les gestes montrent ce que les mots cachent. Par exemple, sous Eltsine, le 4 juillet tout l’establishment moscovite célébrait la fête nationale américaine. Et puis quand Poutine est arrivé, on lui a posé la question. « Ce n’est pas notre fête », a-t-il dit, et on a cessé d’assister à l’Independence Day à l’ambassade américaine. Poutine est aussi allé voir ses collègues au KGB-FSB et il leur a dit « Votre ministère a le pouvoir ».
Le nationalisme de Poutine veut mêler les Blancs et les Rouges. L’idée nationale peut réunir les communistes et l’armée blanche. Mais ce consensus russe visait avant tout à fermer la boîte, à jeter une chape de plomb sur les crimes du passé, à empêcher tout réexamen de l’histoire, à faire taire tout questionnement.
Ce nationalisme est peut-être superficiel, la fréquentation des philosophes précommunistes un exercice artificiel, mais au temps de Brejnev, les communistes ne lisaient ni Marx ni Lénine, ce qui ne les empêchait pas d’exalter le socialisme scientifique ! L’utilité de l’idéologie n’est pas dans sa portée philosophique. Elle tient dans l’occupation d’un vide qui, sans elle, pourrait être le réceptacle d’on ne sait quelles idées subversives.

L’idéologie fonctionnelle de Poutine

L’idéologie de Poutine a deux fonctions : rassembler le peuple à l’intérieur de la Russie, et exercer une influence à l’étranger.
L’objectif affirmé de Poutine est de restaurer l’empire. Le stalinisme dès lors apparaît moins comme une doctrine communiste que comme un mode de gouvernement, pas loin de l’autocratie tsariste, qu’il appelle la « verticale du pouvoir ». Ceux qui, comme Boris Nemtsov, tentent de s’y opposer, courent le risque d’être tués. Faute de pouvoir s’appuyer sur une puissance économique, Poutine se prévaut de l’arme nucléaire. Ses menaces peuvent effrayer les autres nations. A l’intérieur, « nous sommes proches de l’Iran », confie Victor Erofeev : « l’ayatollah Poutine », allié avec le patriarche, brandit les armes de l’orthodoxie, Gott mit uns ! et le peuple avec Poutine, il y a « les nôtres » bien homogènes, et les autres. D’épiques batailles ont lieu dans les théâtres (leurs directions, pas sur scène) où Moscou honore le régisseur que chasse Novossibirsk, et où Wagner déchaîne les passions (des dirigeants).
Le poutinisme n’est pas un totalitarisme. S’il a « si facilement » (il faudrait beaucoup nuancer) conquis le peuple, c’est selon Erofeev, parce que, pour la première fois en Russie, il lui a laissé la liberté de vivre sa vie privée comme il l’entendait.
Il permet la réhabilitation rampante du stalinisme en Russie, et l’instillation du révisionnisme utile. On glisse du pacte Ribbentrop-Molotov dans les programmes scolaires. Pourquoi ce serait mal, ce pacte, si les Russes ne voulaient pas la guerre ? Il y a des gens à Moscou qui commencent à dire que Poutine est un nouvel Hitler, ils ont quelques points pour faire le rapprochement.

Le peuple aime qu’on le dise le meilleur

Victor Erofeev a vu une grande et belle affiche, un portrait de Staline magnifique, avec les moustaches et la fierté, surgir au fronton du commissariat proche de chez lui. Il a demandé d’où venait l’autorisation de brandir cette effigie. L’affiche a été retirée. Sans doute devait-elle tout à la spontanéité des policiers.
Pour les uns, Staline est un génie, un tyran pour les autres. Erofeev a écrit dans Ogoniok un article intitulé : « Prenez congé de Staline ». Parce qu’il sait qu’on aime Staline, pas celui qui a fait les kolkhozes bien sûr, ni déporté les populations, mais celui avec qui était Dieu et qui a donc vaincu les Allemands. Peut-être même était-il un dieu : il pouvait faire des miracles.
« La télévision ne parle pas la langue de la propagande, elle parle la langue du peuple », avait écrit Erofeev. Poutine n’impose pas au peuple son idéologie, le peuple pense comme lui. Certes il y a des média courageux qui tiennent un langage différent, qui sont critiques et n’approuvent pas la guerre en Ukraine. Ils ne sont pas tous interdits. Mais le peuple regarde de préférence la première chaîne où on lui dit qu’il est le meilleur, que Dieu est avec nous, et que nous sommes plus proches des anges que les Européens. Poutine se veut le porte-drapeau des conservateurs contre la décadence et l’américanisation, et celui de l’homogénéité (russe) contre la diversité perverse. Mais le mensonge qui fait de la guerre en Ukraine une guerre patriotique contre les Américains devient tout de même visible.
« La société russe est très divisée, dit encore Erofeev, il y en a au moins deux. Moscou est contre Poutine comme elle était contre Napoléon. Il ne faut pas dire qu’on a perdu. La Russie n’est pas l’Europe, c’est un peu comme le Canada. La Russie n’est pas l’Europe, mais… il y a beaucoup d’Europe en Russie, comme une matriochka emboîtée dans les autres. Nous sommes la Russie de Stravinsky, de Malevitch, d’Akhmatova… Nous sommes cette Russie qui a signé une pétition contre l’annexion de la Crimée, et même si nous étions seulement 90 et que 300 autres intellectuels ont été mobilisés pour soutenir Poutine, nous savons que n’importe qui venant après Poutine fera une politique pro-européenne. Même parmi ceux qui maintenant sont pour la guerre.

L’optimisme désabusé de Victor Erofeev

Nous n’appartenons pas au parti de la défaite. La Russie de Poutine agonise. On n’y produit rien. Le niveau de vie baisse et baisserait même sans les sanctions. L’annexion de la Crimée elle-même coûte 200 milliards de dollars selon l’ancien ministre des Finances. Les classes moyennes, qui avaient profité des premières années du pouvoir de Poutine, commencent à s’en détacher
La Russie ne produit rien, insiste Rudolf Chimelli. Avant la première guerre, elle exportait du bois et du blé. Maintenant elle exporte du pétrole et du gaz. Il n’y a rien de russe dans les magasins. (La vodka même vient de Riga !) La Russie est toujours un pays sous-développé exportateur de matières premières. Or le succès de Poutine demande une certaine réussite économique. « Est-ce avec le Kazakhstan qu’il va créer son pôle de développement économique ? »
Que valent les grands projets eurasiatiques de Poutine ? Sans l’Ukraine, Poutine peut-il faire son union économique et politique avec le Kazakhstan (dont il a dit que ce n’était même pas un Etat), le Kirghizstan ? Si un jour existait un pôle eurasiatique, il serait dominé non par la Russie, mais bien par la Chine, remarque-t-on. Et cette angoisse devant la puissance chinoise est peut-être ce qui incite Poutine à réclamer une union eurasiatique contre l’Amérique, note Michel Eltchaninoff, il faut lire cela comme autrefois la Pravda : à l’inverse.
Et pourtant… la société russe divisée et en lutte reste bien vivante, créative et chaleureuse, avec sa petite matriochka d’Europe à l’intérieur, avec son organisation Memorial qui, malgré les tracasseries incessantes, continue de réhabiliter la mémoire des victimes du soviétisme, et avec le souvenir de ceux qui ne sont pas revenus du Goulag, avec ses gendarmes et ses voleurs qui sont les mêmes, avec la guerre en Ukraine. Une vie foisonnante et contradictoire, incertaine et prometteuse : « Un paradis pour un écrivain, dit Victor Erofeev, pas forcément pour les lecteurs. »