Le Brexit est un casse-tête à la frontière irlandaise

Le Royaume-Uni sortira officiellement de l’Union européenne le 29 mars 2019. Toutefois une période de transition est prévue jusqu’au 31 décembre 2020 afin de faciliter la mise en œuvre d’une nouvelle relation entre Londres et Bruxelles. L’un des problèmes les plus délicats est celui de la frontière entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande, dont le rétablissement, sous l’effet du Brexit, pourrait être une menace pour la paix civile. Le politologue Peter Kellner, ancien président de la société d’études de marché YouGov, analyse, pour le site Carnegie Europe , où il est chercheur invité, les difficultés suscitées par la question irlandaise et les solutions proposées par les négociateurs.

Charles McQuillan/Getty Image/AFP
Conséquence possible du Brexit ?

La seule frontière terrestre entre le Royaume-Uni et le reste de l’Union européenne serpente sur 500 kilomètres à travers les verts pâturages et les douces collines de la campagne irlandaise. La frontière possède un passé tragique, un présent tranquille et la capacité de peser sur l’avenir du Brexit. Pendant les conflits qui ont opposé les républicains aux unionistes, ses deux cents points de passage ont vu d’innombrables affrontements et des morts fréquentes.

Depuis l’accord du Vendredi Saint, en 1998, la frontière a été entièrement ouverte. Si vous circulez de l’Irlande du Nord à la République d’Irlande, le seul signe qui montre que vous êtes entrés dans un autre pays est que les kilomètres remplacent les miles sur les panneaux de signalisation et que les boîtes aux lettres sont vertes, et non pas rouges.

La question de l’Union douanière

Le libre mouvement des biens et des personnes est un des grands bénéfices de deux décennies de paix. Personne ne veut revenir au temps des postes-frontières, encore moins aux lourdeurs des contrôles de passeports et des postes douaniers. La question est de savoir comment une frontière ouverte peut survivre au Brexit. La réponse de l’Union européenne est que l’Irlande du Nord doit rester dans l’Union douanière et appliquer toutes les règles, présentes ou à venir, du commerce européen. Sinon, les postes-frontières devront être rétablis.

Le Royaume-Uni rejette cette idée car elle ne lui laisserait que le choix entre deux solutions, l’une et l’autre inacceptables. Première option : l’ensemble du Royaume-Uni reste dans l’Union douanière et continue d’appliquer la plupart, sinon la totalité, des règles du marché unique. Cela la priverait du droit de conclure de nouveaux accords commerciaux avec le reste du monde ; et cela obligerait les entreprises britanniques à obéir aux règles européennes, alors même que le Royaume-Uni n’aurait plus son mot à dire sur leur élaboration. Dans le langage direct de Jacob Rees-Moog, un des députés les plus favorables au Brexit, la Grande-Bretagne deviendrait un « Etat vassal ».

Seconde option : la Grande-Bretagne quitte l’Union douanière et le marché unique mais accepte un statut différent pour l’Irlande du Nord, qui resterait dans l’orbite de l’Union européenne, appliquant les règles de l’Union douanière et du marché unique. Cela signifierait des barrières commerciales entre l’Irlande du Nord et le reste du Royaume-Uni. La première ministre britannique, Theresa May, a exclu cette hypothèse – en particulier parce que tout ce qui pourrait affaiblir les liens qui unissent le Royaume-Uni serait un anathème pour le Parti démocratique unioniste (DUP), dont le soutien lui est indispensable pour garder le pouvoir à Westminster.

Rébellion au Parlement

Certains affirment que la technologie moderne peut résoudre le problème en permettant que le commerce transfrontalier soit contrôlé par une électronique intelligente plutôt que par des douaniers installés aux postes-frontières. L’Union européenne rejette cette formule comme une chimère. A deux reprises, cette question a failli faire échouer les négociations sur le Brexit – en décembre dernier (avant l’accord sur une éventuelle période de transition) et il y a quelques semaines (quand l’accord sur la transition a été conclu). Les deux fois, on s’est mis d’accord sur une formule vague, selon laquelle il n’y aurait pas de frontière dure, mais aucun accord n’a été atteint sur ce que cela signifie.

Le risque pour le Royaume-Uni est que l’Union européenne ne se contente pas d’un troisième accord vague et insiste pour que le prix à payer pour un accord sur une frontière ouverte soit le maintien de l’Irlande du Nord, ou de la totalité du Royaume-Uni, dans l’Union douanière (ou dans quelque chose qui y ressemble beaucoup). Et maintenant ? A Westminster un conflit a éclaté, qui pourrait se transformer en crise.

Déjà, à la Chambre des Lords, vingt-quatre pairs conservateurs ont voté avec l’opposition pour infliger une défaite au gouvernement, en demandant que le Royaume-Uni s’engage à maintenir une Union douanière avec l’Union européenne. Une défaite à la Chambre des Lords n’est pas mortelle. Les pairs ne sont pas élus démocratiquement. Sauf en de très rares occasions, les désaccords entre les deux Chambres du Parlement se terminent par le recul des pairs non élus face aux députés élus.

Cependant des députés conservateurs rebelles ont présenté à la Chambre des communes des amendements à deux textes liés au Brexit pour maintenir une Union douanière avec l’Union européenne après le Brexit. Les votes auront lieu dans quelques semaines. Le résultat s’annonce serré. La perspective d’une défaite du gouvernement n’est pas à exclure.

S’arrêter à mi-chemin

Quel en serait l’effet pour Theresa May ? Il serait terrible si elle décidait de jouer son poste de première ministre sur ces votes. Mais elle a une alternative. Elle pourrait considérer une telle défaite comme une bénédiction déguisée. Garder le Royaume-Uni dans une Union douanière avec l’Union européenne permettrait de garder la frontière irlandaise ouverte. Cela pourrait conduire à un accord sur le Brexit que le Conseil européen, ainsi que le Parlement britannique et les autres Parlements européens, seraient prêts à accepter – même s’il ne plaît pas à de nombreux conservateurs favorables au Brexit.

Ce processus n’est toutefois pas sans péril. Un accord plus large sera nécessaire pour que la frontière irlandaise reste entièrement ouverte. Le Royaume-Uni devra accepter au moins quelques-unes des règles du marché unique, à la fois sur l’organisation du commerce et sur la liberté de mouvement. Un accord d’Union douanière seul conduirait les relations entre le Royaume-Uni et l’Union européenne à mi-chemin entre un Brexit dur, économiquement dommageable, et un Brexit doux, aux frontières ouvertes. Et nous savons tous que s’arrêter à mi-chemin sur une route fréquentée est rarement une bonne idée.

Si le Royaume-Uni va plus loin, les partisans ardents du Brexit se plaindront que l’essence du Brexit a été perdue car le Royaume-Uni n’aura pas l’entier contrôle de ses propres affaires. A l’opposé, les euro-enthousiastes expliqueront que le Brexit est devenu sans objet et que le Royaume-Uni devrait rester dans l’Union européenne pour continuer de peser sur ses décisions. Le seul point sur lequel les deux camps s’entendront est qu’une telle issue est loin d’être parfaite. Mais en l’état actuel des choses un Brexit parfait paraît hors d’atteinte.
(traduction Boulevard Extérieur)