Les 100 jours de la présidence Zelensky en Ukraine

La présidence Zelensky a désormais 100 jours. L’échange de prisonniers entre l’Ukraine et la Russie couronne la première phase de ce mandat. L’affaire de l’entretien avec le président Trump perturbe l’image du pays dans le monde. Mais nombreux sont les défis à affronter. Cyrille Bret, maître de conférence à Sciences Po, dresse, pour le site Telos, un premier bilan de l’action du nouveau président, qui a bouleversé la vie politique de son pays en éliminant les principales figures issues de la Révolution orange puis du mouvement Maïdan.

Montage/Wikipedia
Le pont qui bouche la mer d’Azov

Élu le 21 avril dernier avec plus de 73% des voix, l’acteur, animateur et producteur de télévision avait surpris l’Europe par sa détermination, son énergie, son jeune âge… et son absence de passé politique. En quelques mois d’une campagne atypique, il avait défait le président sortant, Petro Porochenko, figure de Maïdan et partenaire des dirigeants européens. Bouleversant une vie publique embourbée dans les clivages ethnolinguistiques, les scandales de corruption et les combats d’oligarques, ce « Macron du Dniepr » a, depuis, créé un parti politique, remporté des législatives anticipées le 21 juillet, reçu le soutien du président français et formé son gouvernement. Au moment où un échange de prisonniers entre Ukraine et Russie se déroule et à quelques semaines d’un nouveau tour de négociations sur le Donbass et la Crimée, quel bilan tirer de cette présidence aussi disruptive qu’inattendue ?

Le refus des clivages traditionnels

La victoire de Volodymyr Zelensky aux élections présidentielles de 2019 a définitivement clos les trois décennies de vie politique ouvertes à l’indépendance en 1991. À l’instar d’un Macron balayant les anciens clivages entre gauche et droite, entre socialistes et républicains, entre libéralisme et social-démocratie, Volodymyr Zelensky a refusé les clivages traditionnels entre russophones et ukrainophones, entre villes et campagnes, entre est et ouest. Il a éliminé sans appel les figures politiques très profondément enracinées dans le système politique ukrainien. Au premier tour, il a « ringardisé » les leaders de la Révolution orange de 2004 comme Ioulia Timochenko, ancienne Premier ministre, et Anatolii Hrytsenko, candidat du parti de centre-droit Position citoyenne, ministre de la Défense de 2005 à 2007. Au deuxième tour, il a éliminé sèchement le président sortant qui s’était imposé à l’issue du mouvement Maïdan, avait conduit les opérations militaires dans le Donbass, rassemblé les soutiens en Europe et aux États-Unis et obtenu du patriarcat de Constantinople la constitution d’un patriarcat de Kiev distinct de celui de Moscou. Son slogan « une langue, une armée, une foi » et sa campagne placée sous le signe de l’expérience (moi ou le chaos) n’ont jamais réussi à inquiéter le nouveau venu.
En quelques semaines, de sa déclaration de candidature (en russe et sur le mode humoristique) le 31 décembre 2018 lors de son émission de divertissement pour la Saint-Sylvestre à sa prestation de serment au printemps, Volodymyr Zelensky a fait basculer la politique ukrainienne dans une nouvelle ère où les talkshows intimistes l’emportent sur les meetings, où les réseaux sociaux pallient l’absence de parti constitué et où la sympathie et le charisme remplacent les programmes et les bilans.

Le renouvellement du personnel politique

Cette victoire à la présidentielle s’est prolongée en un succès au « troisième tour » avec l’organisation d’élections anticipées pour le Parlement, la Rada Suprême. Créant de toute pièce un parti, Serviteur du peuple, donnant à celui-ci le nom de la série télévisée qui l’a rendu célèbre et proposant des trentenaires sans passé politique aux électeurs, Volodymyr Zelensky a non seulement remporté 43% des voix mais aussi la majorité absolue des sièges (253 sur 424). Il a entraîné un renouvellement de 75% du personnel parlementaire. Même le vieux clivage entre pro-européens et pro-russes s’est estompé : l’héritage d’Euromaïdan n’est aujoud’hui plus contesté ouvertement.
Le point culminant de ce profond remaniement du personnel politique est la nomination du nouveau gouvernement, le 29 août : le premier ministre est Alexeï Gontcharouk, un trentenaire, et seul le ministre de l’intérieur sortant, Avakov, est resté en fonctions pour assurer la continuité avec la présidence Porochenko. De même, la présidence a annoncé vouloir remplacer 13 gouverneurs de province – l’équivalent des préfets français. La séance d’investiture de ce gouvernement par le Parlement a marqué aux yeux de tous, citoyens ukrainiens et téléspectateurs russes, la transformation de la vie politique : sans cravate et sans solennité particulière, le présidence Zelensky a prononcé une allocution invitant les parlementaires au travail et il est resté soutenir son équipe durant toute la séance.
Le renouvellement du personnel politique et l’effacement des clivages traditionnels constituent le premier résultat à porter à l’actif de la présidence Zelensky : c’est une étape nécessaire – mais pas suffisante – pour transformer les institutions ukrainiennes. Maïdan était en effet tout autant un soulèvement contre les élites oligarchiques qu’un refus de l’influence de la Russie en Ukraine. Avec une présidence, un Parlement et un personnel administratif renouvelé, la confiance envers les institutions semble de nouveau possible. Le taux de popularité du président Zelensky, établi à plus de 75% la semaine dernière, en atteste. Mais plusieurs défis intérieurs et extérieurs guettent cette présidence.

Les trois défis intérieurs

Dans le contexte ukrainien, les 100 premiers jours d’une présidence sont les plus faciles. Les véritables réformes structurelles sont, elles, particulièrement douloureuses. Et les périls sont immenses pour la présidence Zelensky.
Les habitudes politiques et administratives ont la vie dure et nécessitent un travail de longue haleine. Le climat des affaires, sur lequel a travaillé le nouveau Premier ministre dans ses fonctions précédentes, est peu attractif. En particulier, la lutte contre la corruption sera essentielle, et pour l’assainissement de la vie politique, et pour la construction d’un lien de confiance entre gouvernants et gouvernés. Or elle reste balbutiante. Il s’agit là de l’écueil sur lequel la présidence Porochenko s’est brisée. Et c’est pour cette raison que le candidat Zelensky en avait fait un slogan de sa campagne : « le printemps arrive : nous allons moissonner » autrement dit poursuivre les corrompus. Difficulté supplémentaire, dans cette lutte, la présidence Zelensky sera toujours soupçonnée d’un péché originel : le lien financier avec l’oligarque Kholomoïski. Celui-ci était en effet le propriétaire de la chaîne de télévision qui diffusait les programmes de Volodymyr Zelensky. S’engager résolument dans la lutte contre la corruption et le poids des oligarques constituera le véritable Rubicon pour le nouveau président.
La conjoncture économique en Ukraine est fragile, tout comme la situation budgétaire. Le pays consacre environ 5% de son PIB à la sécurité et à la défense ; marquée par la récession des années 2014-2016, il peine à attirer les investisseurs et son taux de croissance est nul. Seules les lignes de crédits de l’Union européenne, du FMI et de la Banque mondiale lui permettent de faire face à son déficit budgétaire. Le chantier économique est lié à l’assainissement du climat des affaires. Mais il ne s’y résume pas : l’Ukraine ne fait pas encore jouer à plein ses atouts dans l’économie européenne, notamment le niveau de qualification et le coût modéré de sa main-d’œuvre, l’équilibre de son modèle économique où le secteur primaire et le secteur secondaire sont encore très puissants.
La réforme des institutions constituera le chantier le plus sensible des mois qui viennent, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur. En effet, comme dans tout régime parlementaire, le président a besoin de sa majorité au Parlement. Elle lui est pour le moment acquise. Mais, quand viendra l’heure des décisions douloureuses, notamment dans les négociations sur la décentralisation de l’Ukraine, sur la protection des minorités (russophone, roumanophone, magyarophone, musulmane, etc.), un appel direct au peuple sera nécessaire. C’est pour cette raison que l’institution d’un référendum sera la priorité institutionnelle de la mandature qui s’ouvre. Car ni le nouveau président ni la Rada ne peuvent, seuls, décider d’une dévolution de pouvoir aux provinces orientales du bassin du Don toujours soupçonnées par Kiev de velléités centrifuges et de sympathies prorusses.

Le rêve d’un « big deal » avec Moscou

Sur le plan international, le principal enjeu de la présidence Zelensky est le conflit toujours actif militairement dans le Bassin du Don (Donbass) et l’annexion de la Crimée par la Russie. Les échanges de prisonniers intervenu ce weekend sont un présage favorable – et un engagement de campagne de Zelensky.
Depuis sa rencontre avec Vladimir Poutine au fort de Brégançon et jusqu’à la Conférence des ambassadeurs en passant par le G7 de Biarritz, Emmanuel Macron a donné le ton : de nouvelles négociations sont nécessaires entre Ukraine et Russie, dans le format Normandie, autrement dit sous l’égide de la France et de l’Allemagne. On ne peut que s’en réjouir : ce sont les Européens qui doivent résoudre les questions de sécurité en Europe. Pas les Américains, particulièrement actifs en Ukraine, sur le plan diplomatique, militaire, financier et économique. Négocier – oui ! Mais que négocier ? Quelles concessions mutuelles sont ouvertes pour le nouveau président ukrainien et pour son homologue russe ? Les chancelleries occidentales rêvent d’un compromis global (un big deal) entre Ukraine et Russie. Mais les marges de négociations sont malheureusement bien étroites.
Concernant la Crimée, la vigueur des déclarations de principe n’a d’égale que la résignation graduelle qui gagne les élites ukrainiennes. Après la construction du pont sur le détroit de Kertch, la Russie vient de lancer une nouvelle autoroute desservant la Crimée depuis Krasnodar, la grande ville de la Russie méridionale. La Crimée s’intègre de plus en plus dans l’espace russe. Cette intégration se fait à un rythme soutenu et devient un « fait accompli » en Ukraine, en Russie, en Europe et dans toute la région de la Mer Noire.
Dans les nouvelles négociations, l’Ukraine, soutenue par la France et l’Allemagne, ne peut transiger sur l’illégalité de l’annexion russe du 18 mars 2014. Mais la question criméenne est de plus en plus réduite à une question de principe. Peu de marges de négociations restent ouvertes : assouplir les échanges de personnes et de biens entre l’Ukraine continentale et la péninsule, résoudre la question du passage de la mer d’Azov vers la mer Noire… c’est tout ce qui semble possible aujourd’hui.

Les hostilités dans le Donbass

La négociation la plus substantielle de l’automne concernera les hostilités dans le Donbass, le rétablissement de la souveraineté de l’Ukraine sur ces régions orientales. Le candidat Zelensky avait formulé peu de promesses fermes. Mais le lancement de négociations pour le retour des marins ukrainiens faits prisonniers en novembre dernier près du détroit de Kertch en fait partie. Quelles sont les possibilités aujourd’hui ? Dans le Donbass les combats sont circonscrits mais ils continuent. La vie économique de cette riche région minière est asphyxiée par les combats comme par l’enclavement.
Aujourd’hui, ce que les Français et les Allemands doivent prioritairement faire, c’est obtenir le dépôt des armes de la part des séparatistes en échange d’une décentralisation. Or le prix à payer pour Kiev est considérable : ces négociations ne feront pas l’économie d’une amnistie assez large pour les combattants séparatistes du Donbass. Et les vétérans ukrainiens, force politique très puissante, ne sont pas prêts à l’accepter. Ils pourraient même menacer la présidence Zelensky. Dans un pays où les armes de guerre ont été largement diffusées, le risque est presque vital.
Les cent premiers jours de la présidence Zelensky sont particulièrement prometteurs, notamment par le nouvel élan que le pays souhaite manifestement prendre. Mais les défis intérieurs et extérieurs sont tels que cette présidence pourrait bien, comme celle de Porochenko, susciter rapidement des désillusions dans la population. Le « Macron ukrainien » fait face à une situation où ses « gilets jaunes » reviennent bien souvent du front…