Les artisans du "non" en Italie sont embarrassés par leur victoire

Au lendemain du référendum sur la réforme des institutions italiennes, qui s’est soldé le dimanche 4 décembre par une victoire du "non" et donc une défaite de Matteo Renzi, le président de la République, Sergio Mattarella, a demandé au président du Conseil démissionnaire de rester à son poste jusqu’à l’adoption du budget 2017. Il devrait nommer ensuite un gouvernement "technique" chargé de préparer une nouvelle loi électorale avant le scrutin prévu en 2018. Les partisans du "non" étaient unis par leur opposition à la diminution des pouvoirs du Sénat et leur hostilité personnelle à Matteo Renzi mais apparaissent divisés sur tous les autres sujets et incapables de présenter une solution de rechange, alors que la popularité du mouvement 5 Etoiles de Beppe Grillo ne se dément pas.

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Beppe Grillo, du comique à la politique

Les Italiens ont voté contre Matteo Renzi plus que contre la réforme constitutionnelle proposée. C’est le propre des référendums que de susciter des réponses étrangères à la question posée. Mais cette fois le sujet dont se sont emparés les électeurs était plus clairement exposé puisque le président du Conseil avait explicitement lié son sort à l’issue du scrutin. Il l’avait fait parce que sa réforme lui paraissait essentielle au redressement de la gouvernance du pays et qu’il en espérait un coup de pouce pour le « oui ».
On ne peut pas perdre quand on se bat pour des idées, a-t-il dit, les Italiens n’ont pas perdu. A travers cette campagne et cette consultation, ils ont renforcé leurs capacités démocratiques, ils ont été très nombreux à vouloir prendre en mains le destin de leur pays. C’est moi qui ai perdu, a dit encore Matteo Renzi, j’ai voulu diminuer le nombre des sièges, et j’ai perdu le mien.

Une coupure au-delà de la droite et de la gauche

La participation au scrutin a été très élevée, 68%, et cette affluence a touché toute l’Italie, même si elle a été plus forte au nord qu’au sud. La répartition géographique des partisans du « oui » ou du « non » dessine une image de l’Italie qui ne correspond pas aux clivages traditionnels. Les seules circonscriptions où le « oui » a été majoritaire se trouvent en Toscane, en Emilie-Romagne et dans le Trentin-Haut Adige. L’opposition classique entre le Nord prospère et le pauvre Mezzogiorno n’apparaît guère dans ce scrutin. La Repubblica a publié une carte interactive des résultats du vote.

La campagne avait montré que la coupure entre la droite et la gauche ne déterminait pas les positions, puisque droite et gauche avaient pris position pour le « non », à l’exception des sociaux-démocrates du PD et du PS et des petits partis du centre droit. La droite, l’extrême-droite, le Mouvement Cinq Etoiles et la Gauche Italienne s’étaient massivement portés sur le « non », avec d’ailleurs la minorité (de gauche) du propre parti de Matteo Renzi.
Beaucoup d’intellectuels soutenaient la réforme mais la plupart des grands journaux n’avaient pas pris position. Seule l’Unità et Il Foglio défendaient le « oui » ; les journaux conservateurs ou populaires votaient « non », tout comme Il Manifesto (extrême-gauche). La coupure n’était pas entre les grands partis traditionnels, elle ressemblait davantage à ces oppositions entre une élite et un peuple supposés qui servent aux tribuns pour manipuler les électeurs.
Le maire de Florence, Dario Nardella, explique : « Nous nous sommes trompés parce que nous n’avons pas réussi à attirer vraiment l’attention sur l’enjeu de la réforme et que nous avons laissé le référendum devenir au contraire un vote politique, un vote sur le gouvernement. »

Vers des élections anticipées ?

Le grand vainqueur de ce scrutin est certainement le mouvement des Cinque Stelle. Luigi Di Maio, vice-président de la Chambre, voudrait former immédiatement un gouvernement Cinq Etoiles. Beppe Grillo réclame des élections – mais elles ne peuvent avoir lieu sans modification de la loi électorale, qui aujourd’hui offre des modes très différents, à l’opposé, pour la Chambre et le Sénat.
C’est un détail qui n’intéresse pas Matteo Salviani de la Ligue du nord, qui hurle déjà : qu’importe l’Italicum (la nouvelle loi électorale votée à l’instigation de Matteo Renzi), des élections, tout de suite ! Les Fratelli d’Italia (extrême-droite) sont sur la même ligne.
Quant à Silvio Berlusconi, il est très content : « J’ai joué un rôle décisif, par ma seule présence j’ai pris en quelques jours au moins 5 % des voix, et même beaucoup plus. On ne va nulle part sans moi. » (Corriere delle Sera). Il pense que les élections devraient avoir lieu plus tard, après qu’une nouvelle loi électorale aura été votée, et peut-être même pourrait-il y avoir un nouveau gouvernement…
Pour Renato Brunetta, qui fut ministre dans un gouvernement Berlusconi (Forza Italia et PPE pour l’Union Européenne) la défaite de Matteo Renzi est celle des « pouvoirs forts » — mais il voudrait que ce soit le Parti Démocrate, majoritaire, qui forme le nouveau gouvernement … sans Renzi.
La plupart des partis remettraient les élections à plus tard.
Massimo D’Alema, ancien dirigeant communiste et ancien président du Conseil, pense que Matteo Renzi n’avait même pas besoin de démissionner. Alors qu’il a fait campagne pour le « non », il considérerait irresponsable de précipiter le pays vers de nouvelles élections sans considération de la loi électorale. « C’est l’heure d’un dialogue respectueux entre les partis », dit-il.
La Gauche italienne (Sinistra Italia) s’en remet à la sagesse de Sergio Mattarella, le président de la République. L’organisation ou non d’élections anticipées, avant l’échéance normale de 2018, dépend entièrement du président de la République.
Comme le centre-droit, le Parti Démocrate, dont le secrétaire général n’est autre que Matteo Renzi, reste divisé. Son vice-secrétaire, Lorenzo Guerini, veut réunir le parti mais Roberto Speranza, leader de la minorité, maintient son point de vue : « Nous avions raison. Nous n’avons pas demandé la démission de Renzi ; il a choisi mais le Parti Démocrate a 400 parlementaires et ne peut qu’être le pivot de la gouvernabilité. »

Le « non » et le Brexit

Les journaux populaires anglais font un parallèle entre ce référendum et le vote du Brexit : « C’est l’heure de l’Italexit » titre le tabloïd Daily Mail on line. « Renzi était resté le seul premier en Europe qui ait une vision de l’avenir de l’Union européenne », affirmait une analyse de la BBC. « C’est un nouveau coup contre l’élite UE », estime pour sa part le conservateur Daily Telegraph.
Après la campagne de Nigel Farage, les Brexiters étaient assez perplexes sur la suite à donner à leur victoire. Ils ne savaient pas trop qu’en faire, et certains la regrettaient déjà. Après la victoire de Donald Trump à la présidentielle aux Etats-Unis, on se pose la question de savoir s’il fera ou non ce qu’il a promis : ce serait probablement une catastrophe qu’il le fasse, mais ce serait un mauvais signal s’il fallait se réjouir de ce que les élus ne tiennent pas leurs promesses. Même chose en Italie. Les adversaires de Matteo Renzi pour la plupart ne sont pas des européens convaincus — la Confindustria en revanche (la fédération patronale) était favorable à la réforme.
Les journaux anglais se préoccupent aussi des conséquences économiques de la crise ouverte en Italie. Le Financial Times voit l’euro sous pression ; le Guardian et le Times s’attendent même à un chaos sur les marchés financiers. Le ministre allemand des affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier, en visite officielle à Athènes, s’est dit préoccupé par le résultat du référendum, qui « n’est certainement pas une contribution positive à un moment des plus difficiles pour l’Europe ».
Maintenant, le « non » doit faire ses propositions, a dit Matteo Renzi lors de son discours de minuit, quand les résultats du scrutin ont été connus. Mais le « non » est multiple et divers, et il n’est pas sûr qu’il ait quelque chose à proposer. Les lendemains de victoire sont aussi difficiles que les lendemains de défaite.