Les déboires de l’Europe rêvée par Kohl et... Gorbatchev

De nouvelles lignes de fractures sont apparues ces dernières années au sein même de l’Union européenne entre les anciens pays fondateurs de l’Ouest et les nouveaux venus de l’Est. Elles ont été mises en valeur par la crise des réfugiés qui a provoqué des réactions contradictoires. L’Allemagne, qui est le pays européen à avoir le plus grand nombre de voisins, est au cœur de cette division, alors que la réunification allemande, intégrée dans l’UE, était la manifestation la plus spectaculaire d’une Europe "de l’Atlantique à l’Oural".
Helmut Kohl, disparu le 16 juin, a apporté une contribution décisive à l’unité de son pays et aux retrouvailles de l’Europe. Un débat, organisé récemment par Boulevard-Exterieur et la Maison Heinrich Heine de la Cité universitaire de Paris, en hommage à l’ancien chancelier, a réuni Joachim Bitterlich, ancien conseiller de Helmut Kohl, Andreï Gratchev, ancien conseiller de Mikhaïl Gorbatchev, Jacques Rupnik, directeur de recherche au CERI, et Daniel Vernet.

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Mikhaïl Gorbatchev et Helmut Kohl

Bismark avait unifié l’Allemagne par la force et contre les autres puissances, Helmut Kohl l’a réunifiée pacifiquement, avec l’accord de tous ses voisins, et en symbiose avec l’intégration européenne qu’il appelait de ses vœux. Il était un européen convaincu. La réunification allemande était pour lui profondément liée à l’intégration européenne.
Son ancien conseiller Joachim Bitterlich affirme qu’aux yeux du chancelier la réunification allemande allait rendre l’intégration européenne inéluctable. Mais il insiste sur deux points dont il pense que le non-respect a été à l’origine des problèmes actuels. Le premier est qu’il semble avoir été entendu alors, que la Russie faisait partie de l’Europe.

La Maison commune

C’est une évidence pour Andreï Gratchev, l’ancien conseiller de Mikhaïl Gorbatchev qui évoquait, contre une grande partie de l’opinion soviétique, la Maison commune à construire ensemble. La seconde erreur commise lors de ce mouvement vers la réunification allemande en Europe, aux yeux de Joachim Bitterlich, est la pauvreté intellectuelle de l’offre faite aux pays de l’Est, qui, comme la RDA, sortaient d’années de communisme difficiles.
On leur a proposé un processus technocratiquement parfait, dit l’ancien conseiller de Kohl, mais qui ne tenait pas compte de leurs sensibilités, de leurs histoires… Alors que le respect des voisins était le leitmotiv de Kohl, dit-il, au lieu de se demander comment les aider, on a voulu leur imposer un modèle. C’est ce qui a mis en question la légitimité de l’Europe.
La Russie laissée dehors, pour Andreï Gratchev comme sans doute pour la plupart des Russes, c’est une souffrance autant qu’un scandale. Parce qu’ils voyaient un des événements capitaux marquant la fin de la guerre froide dans la réunification allemande à laquelle ils sacrifiaient plusieurs décennies de leur politique étrangère.
Certes, Andreï Gratchev rappelle la "note" de Staline de 1952 qui semblait accepter la réunification de l’Allemagne contre sa neutralisation. Mais la condition rendait la proposition caduque.

Le choix de Gorbatchev

Gorbatchev, lui, a fait le pari contraire. Privé d’un atout capital dans la négociation par l’effondrement du Pacte de Varsovie – inopérant largement à l’initiative des pays de l’Est avant même sa dissolution officielle, dit Andreï Gratchev – ce qui faisait perdre son sens à l’opposition de deux blocs militaires, le dernier président soviétique a accepté l’idée défendue par les Etats-Unis et par la France qu’il valait mieux que la future Allemagne réunifiée reste liée par des engagements dans la structure de l’OTAN, plutôt que d’être tentée par la "politique de la bascule" entre l’Est et l’Ouest.
Cette décision était en quelque sorte prédéterminée par le choix qu’avait fait Gorbatchev de ne pas s’opposer au libre choix des alliances par les Etats européens. Marqués par le rapprochement réalisé au temps de l’Ostpolitik de Willy Brand, quelques experts soviétiques de la politique allemande voulaient miser sur les sociaux-démocrates réticents à l’égard de la réunification. Gorbatchev ne les a pas écoutés. Il a joué la carte de Kohl et de la CDU. Il avait compris qu’il ne pouvait y avoir d’autre issue à la crise du régime est-allemand que la réunification et que celle-ci ne pouvait avoir lieu que dans le cadre de l’OTAN.
Ce qu’en Russie on reproche surtout à Gorbatchev, dit Andreï Gratchev, c’est l’effondrement de l’URSS. Mais l’unification de l’Allemagne et son intégration dans l’OTAN ont été acceptées par l’opinion publique soviétique presque avec bienveillance, parce que la Russie était en train de se libérer de son régime totalitaire et qu’elle était sur le point de rejoindre le monde, à commencer par l’Europe.

La contribution des Etats est-européens

Dans cette perspective optimiste, ils avaient accepté la chute du mur de Berlin avec joie : ce mur les coupait eux aussi du reste du monde. Le pacte de Varsovie, pour les pays de l’Est, n’avait plus de sens. Ils n’étaient pas des acteurs directs dans la réunification, mais des voisins très concernés. Pour eux aussi, c’était une sortie de la guerre froide. Ils voulaient regagner leur liberté et être protégés par l’OTAN. Directeur de recherche au CERI, spécialiste de l’Europe de l’Est, Jacques Rupnik plaisante en disant que si avec Bismark on avait assisté à la conquête de l’Allemagne par la Prusse, avec Kohl, c’était la conquête de la Prusse par l’Allemagne fédérale, et que c’était infiniment préférable pour les pays de l’Est. Et ils ont apporté leur contribution. La Hongrie d’abord a joué un rôle important en ouvrant sa frontière aux réfugiés allemands, qui ont été accueillis aussi à Prague.
Le premier voyage du président tchécoslovaque, Vaclav Havel, a été pour l’Allemagne, afin de surmonter les traumatismes du passé, même si son geste moral n’a pas été compris et qu’on lui a reproché de ne pas être allé à Bratislava, en Slovaquie…
Les Polonais ont obtenu satisfaction avec la reconnaissance de la frontière Oder-Neisse, malgré les réticences de Kohl. Leurs relations avec l’Allemagne sont devenues excellentes. Kohl à cette époque a fait une « leçon » amicale aux pays de l’Est, pour expliquer ce que devait être l’Europe à ceux qui allaient y entrer. Il est toujours resté ensuite avocat de l’ouverture à l’Est. Les pays d’Europe centrale à cette époque étaient très ouverts envers l’Allemagne.

Une nouvelle coupure

Quand est-ce que les choses ont commencé à se détériorer pour aboutir à ces incompréhensions qui ont atteint leur paroxysme avec la crise des réfugiés ? Le groupe Višegrad (République tchèque, Slovaquie, Pologne, Hongrie) a aujurd’hui adopté une posture très négative en Europe.
Il y a peut-être une double crise des frontières en Europe. Andreï Gratchev ne met pas sur le même pied, pour les Russes, l’élargissement de l’Union européenne et celui de l’OTAN vers les pays de l’Est, et il estime que le premier devrait être accepté par la Russie. La crise qui a éclaté avec les manifestations de Maïdan à Kiev et la guerre en Ukraine pour aller jusqu’à l’annexion de la Crimée par la Russie cependant n’est pas liée à une progression de l’OTAN mais bien à un accord possible entre l’Union européenne et l’Ukraine.
Est-ce que, comme le suggère Andreï Gratchev, contre la stratégie de Poutine, l’Europe s’efface derrière les stratèges de l’OTAN ? En 2007-2008 la Géorgie et l’Ukraine auraient voulu adhérer à l’OTAN, cela leur a été refusé grâce à l’opposition de la France et de l’Allemagne. mais l’OTAN a fait une erreur en laissant entendre que ce n’était que partie remise, estime Joachim Bitterlich. Les deux pays l’ont payé d’une amputation. S’agit-il d’un solde de la guerre des blocs ou de l’impérialisme poutinien ?
L’autre crise des frontières est celle que révèlent les migrations. Elles montrent le fossé entre "l’ancienne" et "la nouvelle" Europe. Moins lorsque les réfugiés se heurtent à des frontières fermées que par la nouvelle frontière politique qui surgit entre deux modèles, deux visions de l’Europe : soit accueillir les réfugiés au nom des valeurs européennes, les droits de l’homme universels, soit protéger l’Europe de l’extérieur, afin de défendre sa culture et sa civilisation contre la poussé de l’islam. Dans beaucoup de pays de l’Est, on pense que « comme nous avons résisté à la soviétisation venue de l’est, nous devons résister à l’islamisation venue du sud ». Ces pays d’Europe centrale s’étaient construits au 19ème siècle sur le modèle « un Etat, une culture, une religion » – et ils projettent cela à l’échelle européenne. « Ils adoptent le modèle allemand transposé à l’échelle européenne, au moment où les Allemands tendent vers le modèle universaliste », dit Jacques Rupnik.
A la question de savoir s’ils préféreraient une Europe avec libre circulation, sans contrôle des migrations, ou bien le rétablissement des frontières, 75 % de Tchèques sont favorables à cette seconde proposition.
Cela signifie qu’il faut engager un vrai débat, et aussi définir une politique de sécurité européenne. La « crise », permanente désormais, des migrations divise les nations européennes selon une ligne de fracture qui passe surtout entre les nations fondatrices qui se souviennent encore des raisons qui ont fait l’Union européenne et les nouveaux Etats venus y chercher un marché et peut-être une protection.
La stratégie de Vladimir Poutine, au contraire, qui bouleverse l’ordre européen par une série d’annexions – depuis l’Abkhazie et l’Ossétie jusqu’à la Crimée - a tendance à ressouder l’Europe toute entière face à une Russie qui a oublié la Maison commune dont rêvait Mikhail Gorbatchev.