Les droits de l’homme, un récit pour nous donner bonne conscience ?

Le titre de la conférence que Dick Marty a donnée à l’université de Genève le 12 novembre 2019, dans le cadre de la semaine des droits humains, est un peu dérangeant. Il annonce le questionnement exigeant de l’ancien procureur du canton du Tessin. Personnalité politique suisse, Dick Marty a été député au Conseil des États et membre de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. Il y a présidé la Commission des droits de l’homme, pour laquelle il a mené différentes enquêtes aux résultats retentissants. Il a en particulier dénoncé, en 2010, le trafic d’organes conduit, dès 1999, par l’Armée de libération du Kosovo (cf l’article de Thierry Reynard du 10.11 2019 dans Boulevard Extérieur).

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Barack Obama s’assied à la place de Rosa Parks

C’est une photo d’Obama assis à la place de Rosa Parks dans le bus de Montgomery en Alabama. C’est là que la militante a été arrêtée, en 1955, pour avoir refusé de céder sa place à un blanc. Emmenée par Martin Luther King, la communauté noire a boycotté les transports publics pendant un an, entraînant leur faillite. S’en était suivi l’abandon des règles ségrégationnistes.
Les droits humains ont-ils évolué depuis les années cinquante ? Ecrits pour que soient respectés les droits fondamentaux, ces traités et conventions sont-ils effectifs ? Ou servent-ils avant tout à se donner bonne conscience ?

Lire ou manger ?

Marty expose des exemples de contournements des droits de l’homme pour mettre en lumière l’élasticité complexe du concept.
En 1955, la dictature cubaine de Batista laisse libre l’accès à la presse internationale, tandis que la majorité des Cubains ne sait pas lire. Aujourd’hui 169ème sur 180 en matière de liberté de la presse [1] , Cuba a maintenant un bon taux d’alphabétisation et un excellent système de santé, explique Dick Marty. Ses voisins haïtiens jouissent d’une presse libre et critique qui ne profite qu’à une petite minorité, la plus grande partie d’entre eux vivant dans la misère. Ce sont d’ailleurs des médecins cubains qui permettront d’éviter la catastrophe humanitaire lors de l’épidémie de choléra en Haïti, la majorité des médecins haïtiens ayant émigré aux EU ou au Canada.
Pour le député suisse, la conception dite universaliste des droits humains est en réalité une vision individualiste occidentale, qui contraste avec l’approche collective, notamment chinoise. A 70 ans, la République populaire de Chine n’est toujours pas une démocratie mais est en voie de devenir la première puissance économique mondiale. Ses citoyens ont vécu une amélioration indéniable de la qualité de vie : sortie de la misère, accès à la santé, à l’instruction, à la sécurité sociale, à un emploi. Or ces progrès se réalisent au détriment flagrant des droits humains.
Cela illustre la relativité des droits fondamentaux : « Le premier des droits de l’homme est celui de pouvoir manger à sa faim » disait Franklin D Roosevelt.

Terrorisme et respect des droits

Après le 11 septembre 2001, l’administration américaine confère à la CIA d’énormes pouvoirs. Enlèvements sur simple soupçon, emprisonnements sans procédure judiciaire, technique d’interrogatoire basée sur la torture créée avec l’association américaine de psychologie : la codification des méthodes déculpabilise les bourreaux en déshumanisant l’autre [2]. Pour Dick Marty cette politique renforce les terroristes islamistes en leur conférant la légitimité du combat contre un système qui ne respecte ni lois ni valeurs.
Dans les années de plomb italiennes (1960-1980), des mouvements terroristes posent des bombes dans les lieux publics, assassinent magistrats, policiers, représentants économiques et journalistes. L’ancien président du Conseil des ministres Aldo Moro est enlevé, tenu prisonnier 55 jours puis assassiné, dans un contexte de revendications peu claires. Partisan avec Berlinguer du compromis historique entre les partis rivaux démocrates-chrétiens et communistes, Aldo Moro s’était mis à dos Washington autant que l’URSS. Carlo Alberto Dalla Chiesa, général italien, responsable de la lutte anti-terroriste, répond avec intelligence et stratégie. Il isole les terroristes, les traite en criminels de droit commun avec un jugement public en tribunaux ordinaires. C’est ainsi qu’il évite d’en faire des victimes, privant les sympathisants du "sentiment de légitimité (qui favorise) l’augmentation des passages à l’acte et le prosélytisme ". Pas de violation des droits humains ni de recours à la torture, la stratégie est gagnante. "La perte d’Aldo Moro est une tragédie pour l’Italie, mais l’Italie survivra. Si on pratique la torture, l’Italie ne survivra pas [3]".

En Suisse, des dérives peu démocratiques

Les abus américains de la guerre contre le terrorisme et les violations des droits fondamentaux n’ont pas suscité, dans les récentes décennies, de réelle critique politique en Europe. L’administration américaine bénéficie du soutien de démocraties au-dessus de tout soupçon, tout comme celui de véritables dictatures. En Occident, plusieurs Etats ont participé à l’enlèvement de personnes par la CIA sur leur territoire, en dehors de tout cadre légal. Les gouvernements invoquent la défense nationale pour faire obstacle aux enquêtes judiciaires ou parlementaires. La Suisse renouvelle aux Américains la concession qui permet à la CIA de se servir de ses aéroports sans véritable contrôle. L’imam égyptien Osama Mustafa Hassn Nasr, dit Abou Omar, est enlevé par la CIA, et transporté, ligoté et drogué depuis la base militaire italienne d’Aviano à celle de Ramstein en Allemagne, jusqu’au Caire, en survolant le territoire suisse.
Car en dépit de sa liberté et de ses institutions démocratiques, la Suisse est souvent réticente à affronter les aspects obscurs de son histoire. Pendant soixante ans, le statut de saisonnier a limité le séjour des travailleurs étrangers à neuf mois, interdit le regroupement familial et engendré la clandestinité de plusieurs milliers d’enfants. Il y a aussi le scandale des 60 000 internements de citoyens, adultes et enfants, dont le mode de vie est jugé inconvenant. Des jeunes filles exploitées, stérilisées, victimes de maltraitance, d’abus sexuels ou internées en hôpital psychiatrique sans diagnostic. Plus récemment, l’homme d’affaires italo-égyptien Youssef Nada, sur la liste noire du Conseil de sécurité de l’ONU pour sa sympathie supposée pour les Frères musulmans, est assigné à résidence pour huit ans malgré un non-lieu prononcé par les enquêtes pénales italiennes et suisses.

Le terrorisme est-il vraiment l’ennemi public numéro1 ?

Plusieurs exemples témoignent, selon Dick Marty, que la lutte contre le terrorisme a souvent répondu à des impératifs de stratégie politique interne plus qu’à des intérêts véritablement préventifs. Il cite le cas du bombardement de l’usine pharmaceutique soudanaise Al-Shifa par les Etats-Unis en 1998. Cette usine, accusée de fabriquer du gaz sarin pour Al Quaïda, produisait en réalité des médicaments anti-paludiques, dont la pénurie entraîna 10 000 morts. Or cette attaque coïncide précisément avec le début du scandale de Monica Lewinsky à la Maison Blanche. Faut-il y voir une diversion pour préserver la popularité de Bill Clinton ?
Quoi qu’il en soit, la sur-réaction des institutions face au terrorisme fait le jeu des terroristes. Toute mise en scène dramatique sert les intérêts de ces groupes dont l’objectif n’est pas de tuer mais de faire peur : créer la panique et déstabiliser les institutions. On sait que les armes à feu tuent, aux Etats-Unis, 166 fois plus que le terrorisme [4]. Alors que tout projet de restriction des armes à feu se voit contrecarré par les lobbies armuriers, l’état de droit est sacrifié sur l’autel du contre-terrorisme. Dick Marty s’inquiète de voir que l’exagération du risque du radicalisme entraîne la négligence de risques sournois plus menaçants pour la démocratie, tels que la corruption, "ce cancer perfide et silencieux qui ronge et détruit les institutions de l’intérieur".

L’injustice, une entrave aux droits humains

L’accroissement des inégalités économiques et sociales dans le monde et l’exploitation des pays pauvres, notamment de leurs richesses minières, entraînent famines, conflits et exodes. Le taux de croissance global du PIB ne suffit pas à mesurer l’amélioration du bien-être mondial. Le pouvoir échappe aux Etats et aux institutions politiques au profit d’un pouvoir financier sans légitimité démocratique qui est une menace pour la démocratie et pour les droits fondamentaux.
Au Chili, par exemple la croissance économique a amené une fracture sociale alarmante. Partout l’accès aux médicaments génériques est freiné par les brevets pharmaceutiques. En 2018, les dépenses militaires mondiales ont dépassé 1800 milliards dollars, alors que des millions de personnes meurent faute d’accès décent à la nourriture, à l’éducation et à la santé. Dans ce contexte, avance Dick Marty, l’aide au développement n’est qu’un "goutte-à-goutte d’opium" pour soulager les consciences de ce crime contre l’humanité.
L’injustice est flagrante aussi dans la tragédie quotidienne des migrants vers l’Europe. La Méditerranée, berceau de notre civilisation, devient un tombeau pour ceux qui fuient la violence et la misère dans l’espoir d’un avenir meilleur dans les anciennes puissances coloniales qui en poursuivent l’exploitation. Cimetière de nos valeurs, de nos idéaux. Le silence assourdissant et la complicité passive confirment que "le silence des gentils est plus dangereux que les actes des méchants [5]".
Dick Marty affirme qu’il est temps de comprendre la justice non pas comme une institution mais comme un état d’esprit préalable à la paix et à la prospérité générale et que cette approche devrait s’imposer dans les relations internationales et amener à une vraie réforme des rapports économiques internationaux sur des bases de justice et d’équité. Il écrit : « Servir la cause des droits humains c’est les respecter sans compromission. C’est ne jamais perdre la capacité de s’indigner face à l’injustice. Un monde plus juste exige un engagement permanent, une mobilisation contre l’indifférence et, oui, aussi une résistance active contre des lois injustes ». Il rappelle les paroles d’Antonio Gramsci « Je hais les indifférents. Vivre signifie être partisans ! »

[1Reporters sans frontières, www.rsf.org

[2Voir sur Arte le film "Des bourreaux aux mains propres"

[3C.A.dalla Chiesa

[43030 morts contre 500 000 depuis 2001

[5Proverbe sénégalais