Les trois revenants des élections américaines

Aux Etats-Unis, la campagne présidentielle a vu surgir, selon Dick Howard, quelques "revenants" d’autrefois. Le philosophe américain rappelle, pour le centre de recherches Terra Nova, quelques épisodes du passé qui permettent de mieux comprendre l’état présent de l’Amérique. Il évoque notamment le mouvement des droits civiques, à l’époque de Kennedy et de Johnson, qu’il rapproche du mouvement Black Lives Matter, et, plus près de nous, le "socialisme démocratique" incarné par Bernie Sanders, qui invite à s’interroger sur l’avenir de la gauche américaine.

© Yasin Ozturk / Anadolu Agency
Le Mémorial de Martin Luther King à Washington

Dans l’interminable campagne qui vient de s’achever – le premier débat entre les candidats démocrates eut lieu en juin 2019 –, des « revenants » sont venus hanter la scène politique et nous rappeler des épisodes passés. Si l’histoire ne se répète pas, elle donne toujours à penser et parfois même à espérer. En tant qu’expérience vécue, elle rappelle à la génération présente qu’il peut être dangereux de prendre ses désirs pour des réalités, mais elle l’encourage aussi à ne pas abdiquer. Les souvenirs historiques autorisent une prise de distance permettant d’ajuster le tir, de reculer pour mieux sauter. Surtout, ils offrent des images qu’on pourrait qualifier de dialectiques : à la fois ouvertes et condensées, elles avertissent les vivants et permettent à ceux qui suivront de reprendre l’expérience passée pour en ranimer et en faire à nouveau danser les figures pétrifiées.

Le 1er juin 2020, à Lafayette Square, devant la Maison Blanche, alors qu’on sentait encore l’odeur des gaz lacrymogènes lancés quelques heures plus tôt pour chasser les manifestants qui y avaient fait résonner leurs réclamations contestataires, j’ai vu surgir des revenants. Ce « nettoyage » devait permettre au président Trump de sortir de sa forteresse assiégée pour traverser à pied, accompagné par son ministre de la justice, son chef d’état-major et son ministre de la défense, les cent mètres qui séparent la Maison Blanche de l’église située juste en face. Il s’y présenta devant les photographes tenant une Bible en main comme s’il se fût agi d’un trophée remporté lors d’une compétition sportive.

Qui étaient les « nettoyés » et de quel droit étaient-ils interdits de présenter leurs griefs sur la place publique ? Rien n’indiquait qu’ils représentaient un danger pour le maintien de la « loi et l’ordre ». Il s’agissait de manifestants rassemblés à Washington, devant la Maison Blanche, pour relayer et renforcer les réclamations d’une mouvance qui était apparue dans diverses villes du pays pendant les mois précédents. Elle avait été portée à l’ébullition par un meurtre commis par la police de Minneapolis, filmé par des passants et massivement diffusé sur les réseaux sociaux. L’assassinat de George Floyd aurait pu être celui d’un autre : il y avait eu tant de victimes des violences policières depuis des années…

Le temps de Kennedy et de Johnson

Les manifestants qui essayaient de donner figure à cette mouvance se regroupèrent dans le mouvement Black Lives Matter (BLM). Malgré son nom, celui-ci ne se comprenait pas comme l’expression d’un intérêt particulier. S’y retrouvaient des individus de diverses origines raciales, « intersectionnels » selon le mot en vogue. La focale de leurs réclamations se fixait certes sur le sort des Noirs, mais c’était pour autant que leur condition comme leurs revendications mettaient en exergue un affront universel. Attention : si cette analyse peut évoquer la description marxiste du prolétariat, il s’agissait moins ici de dénoncer une forme d’exploitation économique qu’un pouvoir arbitraire dont pouvaient devenir victimes « all lives », quelles que soient la couleur de leur peau ou leur place dans l’appareil de production.

Cette intégration des participants au mouvement BLM rappelle l’expérience du Civil Rights Movement. Il y a un demi-siècle, du temps de John F. Kennedy et de Lyndon Johnson, ce mouvement inaugurait le (lent) dépassement politique de l’Amérique ségréguée. Malgré des reculs, celui-ci pouvait sembler avoir été pleinement accompli avec l’élection de Barack Obama à la présidence en 2008 (et surtout avec sa réélection en 2012). Finie alors l’Amérique prémoderne, il n’y avait plus de raison de chanter We shall overcome ni de se souvenir de la deuxième strophe : « Black and white together… » Ce n’est pas la conception de l’histoire américaine de Donald Trump : les progrès civils et sociaux symbolisés par le nom et la promesse de la présidence de Kennedy sont pour lui les prémisses d’une révolution sociale qu’il a décrit dans son discours inaugural en 2017 comme un « carnage ».

Le shérif sudiste de jadis

De ce point de vue, la grande manifestation, annoncée urbi et orbi, du White Power à Charlottesville en août 2017 avait présenté une condensation symbolique et dialectique. Interrogé sur la portée de l’événement et des violences incitées par la droite, le président Trump refusait de condamner les débordements des agitateurs du pouvoir blanc, soulignant qu’« il y avait des gens bien des deux côtés ». Cette réponse qui se voulait anodine prit tout son poids lors du nettoyage du Lafayette Square. Donald Trump s’y dévoilait sous les traits d’un autre revenant : ceux du shérif sudiste de jadis face au mouvement des droits civiques. Comme lui, il se disait obligé de faire face à un « champ de bataille » où il s’agirait bientôt de lâcher « des chiens méchants » contre les manifestants.

Celui qui se souvient des années 1960 connaît la réalité de cette menace, et surtout la portée politique qu’elle comportait pour l’avenir des libertés civiles et sociales. Mais celui qui a vécu cette époque se rappelle aussi comment ces shérifs, ivres de leur propre haine comme de leur pouvoir, devenaient souvent la caricature d’eux-mêmes. Ceux qui se tenaient derrière le rideau rationalisaient leur arbitraire devant Dieu et leurs concitoyens par des appels pieux à la Bible tout en dénonçant les manifestants comme des « marxistes et des anarchistes » qui menaceraient l’ordre établi. Donald Trump, comme tous les réactionnaires, n’a rien oublié du passé et il n’a pas eu besoin d’innover dans le présent : il accepte ces revenants.

Pour ses partisans, l’Amérique depuis Kennedy ne s’est transformée qu’en surface. Face à ce pouvoir racial, se tient toujours un mouvement racialement intégré qui refuse de plier. On cherche évidemment un dépassement, une ouverture. Il y en avait apparemment une dans les années 1960 : elle se nommait la « Nouvelle gauche », faisait alliance avec le mouvement pour les droits civiques, et se réclamait d’une démocratie véritable qui ne se limiterait pas aux institutions politiques formelles.

Le retour du "socialisme démocratique"

Aujourd’hui, l’histoire contemporaine semble nous offrir un dernier revenant sous la figure du « socialiste démocratique » Bernie Sanders. Le vieux sénateur du Vermont fut candidat aux primaires démocrates en 2016 quand personne ne voulait se présenter contre la favorite de l’establishment, Hillary Clinton. Pour l’élection de 2020, il a senti que face aux inégalités devenues tellement criantes sous l’arbitraire de Donald Trump il lui fallait se remettre en lice. Et voilà que, de primaire en primaire, de débat en débat, à la fin du mois de février 2020, Sanders était devenu le « candidat présomptif » du parti démocrate. On connaît la suite : Covid aidant, un raz-de-marée dans les primaires de début mars — et surtout le soutien des électeurs noirs — contraignait Sanders à se retirer.

Reste la question : le « socialisme démocratique » offre-t-il la synthèse qui pourrait permettre de dépasser les antithèses historiques ? Dit autrement, quelle réponse la soudaine popularité de ce « socialisme » apporte-t-elle à la question posée en 1906 par le sociologue Werner Sombart. Pourquoi n’y a-t-il pas de socialisme aux Etats-Unis ? Il ne s’agit pas de retrouver le fameux « spectre » cher à Marx et aux communistes mais de continuer à déchiffrer ce que signifient les revenants d’une histoire démocratique bien américaine.

Je ne peux offrir en guise de réponse qu’une image, elle-même condensée et historique. À la suite d’un échec cuisant lors de la campagne des primaires démocrates en 1968, marquées par des émeutes raciales dans les grandes villes et la violence croissante de la guerre au Vietnam, la Nouvelle gauche s’impatientait. Il fallait vite dépasser le capitalisme, on cherchait des modèles, des leçons, voire des héros. On se posait des questions : ne pouvait-on pas s’appuyer sur des modèles révolutionnaires expérimentés ailleurs — à Cuba, en Chine voire au Vietnam — ou bien fallait-il réévaluer et apprendre des formes de socialisme « réellement existant » [1], ou encore, des intellectuels ? On essayait de revenir à Marx (s’appuyant sur la théorie de l’aliénation des écrits de jeunesse…). C’était à chaque fois faire fausse route : plaider que le mal résidait au sein du capitalisme détournait l’attention de la démocratie, de ses failles et des opportunités politiques qu’elles ouvrent.

Dans le langage des philosophes, la démocratie offre les « conditions de possibilité » d’une action politique libre ainsi que la mise en question continue de sa figure actuelle comme de ses transformations souhaitables. N’est-ce pas cette démocratie qui est mise en question par l’arbitraire de Donald Trump, de ce président qui ne reconnaît ni lois ni normes ? Bernie Sanders et les siens ont répondu par l’affirmative quand ils ont décidé que, tout en restant « socialistes démocratiques », il fallait soutenir Joe Biden. Non pas parce qu’il offre une réelle alternative aux diverses formes de précarité ou aux inégalités qui caractérisent le règne de l’arbitraire contemporain, mais parce qu’il représente tout simplement les « conditions de possibilité politiques » d’y faire face. A travers ces revenants historiques qui ont investi la campagne, j’aperçois l’esquisse d’une « nouvelle » Nouvelle gauche. Comme on disait alors, la lutte continue.