Donald Trump et le succès de l’antipolitique

La Convention du Parti républicain réunie du 18 au 21 juillet devrait désigner Donald Trump comme candidat à l’élection présidentielle du 8 novembre. Le magnat de l’immobilier a obtenu une majorité parmi les 2472 délégués lors des élections primaires, malgré l’opposition de l’establishment républicain. Une semaine plus tard, à Philadelphie, Hillary Clinton devrait être intronisée candidate démocrate à la Maison blanche. Pour Dick Howard, professeur émérite à la Stony Brook University de New York, la candidature de Donald Trump représente le succès de "l’antipolitique". Cet article a été publié par le site www.telos-eu.com. (Les intertitres sont de la rédaction de Boulevard-Exterieur)

AP
Donald Trump en campagne

On a du mal à comprendre comment la candidature de Donald Trump continue à être prise au sérieux malgré ce qui semblerait au commun des hommes (ou femmes) politiques comme des gaffes répétées, des excès de langage et des programmes d’action flous et irréalistes. Il ne suffit pas d’invoquer le taux d’impopularité (environ 55%) de Hillary Clinton, car celui de Donald Trump se situe autour de 60%. La différence des deux candidats s’appréhende à un autre niveau : la campagne de Donald Trump est fondamentalement antipolitique.

Un tweet douteux

Prenons quelques exemples récents. Au lieu de sauter sur l’affaire des e-mails de Mme Clinton envoyés par un serveur privé alors qu’elle était Secrétaire d’État, Trump s’est contenté d’envoyer un tweet accompagné d’une image de son opposante entourée de dollars sur fond d’une étoile de David. Ce tweet vite effacé par son staff, Trump s’en est réclamé à plusieurs reprises malgré l’allusion antisémite évidente.
La question du racisme a resurgi lors d’un procès intenté contre la « Trump University », une institution censée initier des « étudiants » aux secrets de l’immobilier. La réaction de Trump fut de s’attaquer aux « préjugés » supposés du juge du fait qu’il est d’ascendance mexicaine (or il est né dans l’Iowa) ! Malgré les critiques des républicains (comme le président de la Chambre, Paul Ryan) Trump refuse de se dédire.
Dernier exemple de ce comportement antipolitique : à moins de deux semaines de la convention républicaine (que beaucoup d’élus du parti promettent de boycotter), Trump se déplace à Washington pour rencontrer d’abord les députés et ensuite les sénateurs du parti. Quelques uns sont prêts à jouer le jeu — Ted Cruz, le dernier à rester dans la course des primaires, accepte l’invitation à prendre la parole à une heure d’affluence télévisée — mais Trump est incapable d’en amadouer d’autres… au contraire, les insultes («  looser ») volent.

Dans ce jeu de dupes, personne n’ose dire la vérité — qui est objective et reconnue par le Parti républicain lors de son autopsie de la défaite de Mitt Romney en 2012. La démographie joue contre leurs choix politiques. On ne peut plus compter sur le vote blanc du Sud pour compenser une politique axée sur la réduction des impôts pour les riches combinée à des coupes budgétaires pour les pauvres. La population n’est plus la même (les Blancs qui représentaient 90% des électeurs en 1976 n’étaient qu’environ 72% en 2012…). Surtout, la société et les mœurs ne sont plus les mêmes. Il faut que la politique s’adapte.

Grande gueule et incartades

Malgré ce diagnostic de la situation politique fait par les leaders du Parti républicain, et bien que ceux-ci aient bien financé des candidats aux primaires dont le programme était adapté aux impératifs du réel, la grande gueule et les incartades apparemment improvisées de Donald Trump ont eu raison de ses concurrents. Ce triomphe reflète en partie la tonalité raciste sournoise des discours du candidat (construire un mur sur la frontière mexicaine, interdire l’entrée des États-Unis aux musulmans…). Une autre explication insiste sur le fait que le caractère antipolitique du candidat reflète une « authenticité » exprimant un caractère ferme qui refuse de se laisser faire. Comme il a rejeté le « sens commun » des professionnels du parti, il saura combattre les « ennemis » qui tirent avantage de la naïveté des hommes politiques ordinaires.

Je ne suis pas spécialement friand des explications psychologiques en politique. Par exemple, on entend souvent parler du « narcissisme » de Donald Trump qui ne serait pas capable de mener une campagne politique normale ; son inconscient lui imposerait ses excès, sa grossièreté, sa vanité. Le problème d’une telle analyse, c’est qu’elle traite la psyché comme une monade ; elle oublie qu’on ne peut pas être narcissique tout seul ; elle ne se demande pas si les rapports sociaux dans notre monde digitalisé où les écrans sont partout, n’ont transformé les conditions de l’intervention politique.

Selfie et cogito

Prenons un exemple, que j’emprunte au psychanalyste allemand, Martin Altmeyer (Auf der Suche nach Resonanz. Wie sich das Seelenleben in der digitalen Moderne verändert, Vandenhoeck & Ruprecht, 2016. A la recherche de la résonance. Comment la vie de l’âme s’est transformée à l’ère digitale moderne. Non traduit) : le « selfie » !
À première vue, voici une manifestation du narcissisme. Mais il ne s’agit pas ici d’une simple photo qu’on conservera dans un album de souvenirs ; le « selfie » est fait pour les autres et pour l’instant ; il s’envoie tout de suite sur un réseau, il établit un contact et un contexte et — avant tout ! — il est en quelque sorte la preuve que j’existe. « Je suis vu, donc j’existe » serait le cogito de la modernité digitale. Et ce cogito moderne est aussi social ; il met le sujet en rapport avec les autres et avec le monde. Mais comme l’être du sujet dépend du fait d’être vu sur le réseau, il faudra toujours refaire l’équivalent du « selfie » ; il faudra se renouveler, se mettre en scène, et prendre en considération les attentes des autres dont, paradoxalement, votre existence dépend. Le narcissique n’est pas autiste ! Le réseau peut encourager l’action collective et innovante.

On ne peut pas être narcissique tout seul

Cet exemple aide à comprendre le surprenant succès de Donald Trump. Suivant encore Martin Altmeyer, on notera que son game show, « The Apprentice », a trouvé un accueil extrêmement favorable pendant 185 épisodes entre 2004 et 2015. Le maître d’œuvre comprenait ce à quoi s’attend le public. Il comprenait comment le spectateur projette sur l’écran une sorte de désir narcissique à la recherche d’une identité et d’un lien. Il comprenait qu’il ne suffit pas d’offrir un spectacle dont on jouit seul ; il faut nouer des rapports, créer le sens de partage, prendre acte des désirs. Si Donald Trump est un acteur, il ne l’est pas comme l’était Ronald Reagan, qui incarnait un rôle ; son travail consiste à nouer des rapports.

Si cette lecture du phénomène explique un élément de sa réussite, il ne faut pas prêter trop de crédit à Trump et imaginer — comme il semble se l’imaginer lui-même — qu’il est responsable tout seul de l’effet qui le porte. De même qu’on ne peut pas être narcissique tout seul, on ne peut pas faire de la politique tout seul ; les autres, et le réseau des médias auquel ils participent, sont nécessaires. Il faut que ces conditions sociales soient activées, qu’elles reflètent le désir du citoyen. En ce sens, la politique de Trump, qui pouvait sembler incarner une antipolitique, représente peut-être la première apparition d’une nouvelle figure du politique dans un monde médiatisé qui surprend. Qu’on l’apprécie ou pas, il faudra essayer de comprendre cette politique antipolitique avant d’en entreprendre la transformation.