Joe Biden et la politique de l’empathie

Futur adversaire de Donald Trump à l’élection présidentielle de novembre 2020, l’ancien président Joe Biden, en dépit de son âge (77 ans) et de son long passé à Washington, est devenu le candidat d’un parti démocrate en quête de renouvellement. Longtemps concurrencé sur sa gauche par Bernie Sanders et Elizabeth Warren, il devra tenir compte des aspirations d’un électorat qui attend du changement. Face au président sortant, qui se signale par sa dureté et son agressivité, l’un de ses atouts sera sa faculté de se mettre à l’écoute des autres et sa plus grande empathie à l’égard des victimes de la crise.

REUTERS/BBC
Joe Biden, candidat démocrate

Au début de mars 2020, on pouvait imaginer que le candidat démocrate serait le « socialiste indépendant » Bernie Sanders. La douzaine de prétendants qui s’affrontaient depuis 2019 offrait un beau bouquet : trois femmes, trois Noir(e)s, un Asiatique, un jeune homosexuel maire d’une ville moyenne, plusieurs gouverneurs du Midwest peu connus mais expérimentés et rejoints sur le tard par l’ancien vice-président de Barack Obama. À la suite des élections et caucus traditionnels du mois de février dans les petits Etats de l’Iowa, du New Hampshire et du Nevada, il semblait que le parti démocrate s’était gauchisé depuis la défaite de 2016 ; début mars, les deux centristes encore dans la course, la sénatrice Amy Klobuchar et le maire homosexuel Pete Buttigieg faisaient face à Bernie Sanders et Elisabeth Warren. Joe Biden était encore sur les listes mais il n’était pas pris au sérieux. N’avait-il pas cédé sa place déjà en 2016 à Hillary Clinton, une centriste favorite de l’establishment ? Aux yeux des commentateurs, la domination de la gauche serait confirmée par la primaire de la Californie le 29 février. [1]

L’image transformée de Joe Biden

Or, malgré l’importance quantitative de la Californie, il fallait prendre en compte une autre primaire qui aurait lieu le même jour, celle de la Caroline du sud où le vote afro-américain incarnait pour ainsi dire un poids qualitatif qui se ferait sentir au delà des frontières de cet Etat. L’avenir du candidat Biden y était en jeu. Son pari allait être récompensé au delà même de ses espérances lorsqu’au lendemain de sa victoire, les deux opposants centristes lui apportaient leur soutien, suivis bientôt par le dernier espoir du centre-gauche, Elisabeth Warren. Fort de ces ralliements inattendus, Joe Biden semblait remplir toutes les cases requises pour un candidat du parti démocrate renouvelé : il était soutenu par l’aile gauche (surtout féminine), la jeunesse multiculturelle, les centristes expérimentés du middle-ouest, et ce qui restait des progressistes prudents qui s’étaient ralliés à Obama. Du jour au lendemain, Biden n’était plus un has been âgé de 77 ans, et une « créature de Washington » qui avait passé 36 ans au Sénat puis 8 à la vice-présidence ; on ne lui collait plus l’étiquette de « sénateur de Mastercard » inféodé aux milieux bancaires néolibéraux. Pour faire bonne mesure, promu de facto candidat présomptif du parti, Joe Biden arrondissait sa nouvelle image par la promesse de nommer comme colistier une femme, éventuellement noire.

Un socialiste qui refuse d’adhérer au parti Démocrate

Les jeux n’étaient pourtant pas faits. Bernie Sanders restait dans la course ; ses supporters incarnaient une force politique réelle, maintenus et fidélisés depuis les primaires de 2016, jeunes, mobiles et, surtout, têtus. La candidature de Bernie Sanders reposait pourtant sur un paradoxe ; le « socialiste indépendant » refusait d’adhérer au parti démocrate dont il voulait devenir le candidat ! Le fondement de son projet était un constat théorique étayé sur une analyse historique. À ses yeux, l’échec du parti démocrate de Hillary Clinton, dont certains lui attribuent une part de responsabilité [2] ) démontrait la nécessité de retrouver les racines radicales dans la classe ouvrière afin d’inaugurer une transformation sociale qui ne serait pas simplement cosmétique.

En effet, depuis la présidence de Bill Clinton (1992-2000) ce parti représentait surtout les divers composants des classes moyennes diplômées, employés principalement dans le secteur des services, et dont la vision politique se focalisait avant tout sur des formes d’ « identité » (de race, de genre…enfin plus généralement : des droits à la différence capables d’être multipliés à l’infini). Le projet était condamné par avance à des contradictions : quelle que soit l’identité qui prendrait le dessus en interne, il s’agirait a fortiori d’une minorité de l’électorat ; il faudrait alors chercher l’appui matériel du capitalisme financier néolibéral qui soutiendraient des « progrès » en fin de compte cosmétiques, comme ersatz à des réformes radicales. En fin de compte, l’effet nocif de cette politique identitaire était de détourner les forces progressistes des vraies questions sociales.

Si la consécration de Joe Biden était inattendue, le Covid-19 a porté le coup final aux espoirs de Bernie Sanders et des siens de mettre à l’épreuve sa théorie historique. Bernie Sanders dut accepter, avec une certaine mauvaise grâce stoïque, de soutenir le candidat du parti. Or, réciproquement, la démocratie interne du parti imposait au candidat d’apporter sa part de preuves. Joe Biden connaissait bien l’histoire parfois suicidaire de l’aile gauche qui se braque parfois sur des choix « de principe » refusant des compromis ressentis comme des trahisons. Ce que la gauche dénonce comme des compromis chez les « New Democrats » de Bill Clinton mettait fin à un quart de siècle de domination républicaine à partir de l’échec des ambitions de la Great Society en 1968. Est-ce que c’est la réduction des ambitions qui a porté les démocrates au pouvoir en 1992 ? Est-ce que c’était la cause ou le résultat de l’abandon supposé d’une politique de classe ? Ou est-ce que celle-ci était fondée sur une théorie historiquement dépassée ? Quoi qu’il en soit, Joe Biden devra prendre en compte les attentes de la gauche. Pour l’instant, confiné chez lui il se manifeste surtout dans l’espace virtuel, laissant à Trump la place où faire ses propres erreurs et ne s’exposant guère aux contrecoups du fameux bretteur. Si les sondages lui sont favorables pour le moment, il y a quatre mois encore avant le 3 novembre ; et la présidence ne se gagne pas passivement. Bien que cela ne soit pas « politiquement correct » il faut évoquer la sagesse de Machiavel qui rappelle au Prince que « la fortune est femme » ; et pour la maîtriser, « il est nécessaire…de la battre et heurter ». Une politique attentiste et centriste ne fera pas l’affaire.

Le parti démocrate saura-t-il tenir la distance ?

Pour le moment, les sondages nationaux, de même que ceux des Etats clés perdus en 2016 de quelques milliers de voix, sont favorables au candidat du parti démocrate (bien que moins enthousiastes pour le candidat lui-même). Or, comme les partisans démocrates, les sondeurs souffrent d’une sorte de stress post-traumatique qui leur fait craindre que le magicien ne sache de nouveau se sortir d’une défaite apparemment inévitable. Le danger alors serait d’édifier des lignes Maginot au lieu de passer à l’attaque. Ce sera difficile ; la blitzkrieg rhétorique trumpienne n’offre pas de forteresses à prendre ; elle ne reconnaît pas la contradiction et n’occupe pas de terrain qu’on pourrait prendre ; se fiant au génie propre du leader, elle n’a de cible que la victoire ultime. En attendant la bataille, la tactique de Biden ressemble à celle de Mohammed Ali dans son fameux match à Kinshasa en 1974, le rope-a-dope. L’ancien champion déchu pour son opposition morale à la guerre du Vietnam encaissait des coups tous azimuts jusqu’à ce que son opposant, épuisé, finisse par s’offrir à lui. En effet, absorber des coups sans céder à la tentation pour ainsi dire naturelle d’abandonner la stratégie demande aussi du courage.

À l’opposé de la boxe, la politique n’est pas un sport individuel. À l’initiative du candidat Biden s’associera celle du parti démocrate. Comme l’élection présidentielle aura des effets sur les élections à tous les niveaux, il faudra trouver un terrain d’entente. Cela est surtout important pour les sénatoriales. L’actuelle majorité républicaine se sert de deux pouvoirs stratégiques complémentaires, l’un positif, l’autre négatif. Au pouvoir d’empêcher le vote de projets de loi agrées et votées par les démocrates majoritaires à la Chambre correspond celui de confirmer (ou non) les juges nommés aux cours fédérales. Sans entrer dans le détail de la machinerie gouvernementale, il suffit ici de reconnaître le poids de ces élections dont les résultats pourraient neutraliser, voir renverser, le choix des électeurs présidentielles.

Joe Biden comprend bien cet enjeu dont il avait été victime en tant que vice-président de Barack Obama dont les initiatives législatives étaient bloquées (ou édulcorées) et son candidat à la Cour suprême superbement ignoré pendant plus de 9 mois, laissant la Cour sans majorité, et la place libre pour la nomination d’un candidat de son successeur. L’ancien vice-président doit aussi comprendre que sa propre élection dépendra d’une campagne du parti dans tous les Etats fédéraux au lieu de se focaliser sur la poignée d’Etats dits « compétitifs » où les divisions enracinées encouragent des campagnes ultra-partisanes. [3]

Adversaires ou ennemis ?

Enfin, cette élection se tiendra dans un contexte de crise inédite dont le dénouement reste incertain. On sent dans la population une inquiétude sourde qui augmente faute de pouvoir se décharger, ce qui encourage l’agressivité chez le président et chez ses partisans, qui se font fort de savoir ce qu’il faut faire, et qui est convaincu qu’admettre des erreurs est un signe de faiblesse qu’il faut éviter en désignant des boucs émissaires, et encore et toujours en clivant l’électorat pour transformer l’autre en ennemi dont il n’est pas nécessaire d’écouter la voix, voire les plaintes ou les appels au secours. Ce qu’on ne fait pas, c’est écouter cet autre, c’est chercher à raisonner avec lui en commun et en public, c’est essayer de comprendre les effets de la crise qui s’est abattue sans préavis sur la vie des gens.

Voilà un point faible où il faudra attaquer l’actuel président, aussi bien que son gouvernement et son parti, apparemment incapables d’empathie ! Comme s’il sentait cette faiblesse Donald Trump focalise sa campagne et vise à renforcer le noyau dur de ses fervents au lieu d’élargir son public en vue d’un deuxième mandat. Chez soi, pour ainsi dire, où il n’y a que les nôtres faisant bloc contre l’ennemi, il n’y a pas non plus des limites, on n’a pas besoin de prendre en compte le point de vue de l’autre, il faut pousser au plus loin notre unité. Ce refus de reconnaître des limites va de pair avec l’absence d’empathie. Dans les deux cas, des qualités souvent dites morales se révèlent profondément politiques, surtout au sein d’une démocratie comme la nôtre dont le destin est en jeu.

[1L’élection du 29 février mettait fin au challenge de Michael Blumberg, l’ancien maire de New York et milliardaire dont l’argent devait mettre fin au gauchissement du parti.

[2Lors des primaires de 2016, Bernie Sanders n’apportait son soutien à Hillary Clinton qu’au moment de la Convention du parti en août ; et la mauvaise grâce évidente avec laquelle le « socialiste » soutenait la candidate adoubée du parti démocrate pendant la campagne de l’automne détournait plus d’un de ses supporteurs de donner son bulletin à Mme Clinton.

[3C’était l’erreur de Hillary Clinton en 2016 qui avait négligé les Etats du Wisconsin et du Michigan, considérés pré-acquis par les démocrates et qui finirent par donner de minces majorités, et donc la présidence, à Donald Trump.