Nous, Américains, étions trop optimistes

A deux reprises, Donald Trump a semblé prendre la défense des suprémacistes blancs qui, avec des organisations se réclamant du nazisme, ont organisé à la mi-août des manifestations à Charlottesville (Virginie) pour protester contre le retrait d’un parc de la statue du général Lee, héros des Sudistes pendant la guerre de Sécession. Une manifestante qui dénonçait l’extrême-droite a été tuée par une voiture qui a délibérément foncé dans la foule. Le président a renvoyé dos à dos les militants racistes et antiracistes.
Dick Howard, professeur émérite à la Stony Brook University de New York, a accordé un entretien à Radio Canada, dans lequel il estime que l’élection de Donald Trump et ses premiers mois de présidence douchent l’optimisme traditionnel des Américains dans la bonté de la nature humaine. Membre du comité de rédaction de la revue Esprit, Dick Howard est notamment l’auteur d’un essai de philosophie politique « Aux origines de la pensée politique américaine » (Hachette, 2008).
Nous publions ci-dessous l’essentiel de cet entretien réalisé le 20 août par Geneviève Asselin et édité par la rédaction de Boulevard-Extérieur.

The New York Times International Edition 22 août 2017
Le poisson pourrit d’abord par la tête

Radio Canada : On a cru un bref instant que le 45ème président des Etats-Unis allait corriger le tir, condamner clairement les actes racistes et meurtriers de Charlottesville, mais dans sa troisième déclaration sur le sujet, il en a remis au contraire en disant que la violence venait des deux côtés. Alors évidemment ces propos ont fait fuser les critiques de partout y compris dans le camp républicain où des voix s’inquiètent de cette trahison des valeurs fondamentales américaines que le président est censé défendre.
Les événements de Charlottesville sont-ils le point de bascule pour Donald Trump ? Ces déclarations heurtent-elles quelque chose de fondamental dans la société américaine ?

Dick Howard : Certainement, quand même je crois qu’on s’est battu contre les nazis, on croyait en avoir fini... Mais plus généralement, ce qui est frappant c’est que la présidence, je ne parle pas du président mais de la présidence, est censée représenter une sorte de niveau d’universalité qui englobe le pays. Or dès son investiture, Donald Trump s’est présenté en diviseur. D’ailleurs en prêtant serment il n’a pas dit qu’il promettait de défendre la Constitution — c’est ce qu’il aurait dû dire — il a dit qu’il allait protéger les Américains , et donc dès le début on voyait que cet homme, ce populiste si vous voulez, allait à l’encontre de toute une tradition de gauche et de droite, aux Etats-Unis.

RC : Iriez jusqu’à dire, comme le Washington Post l’a fait, que M.Trump par cette non condamnation des suprémacistes blancs, a endommagé toute la nation américaine ?

D.H. : Je crois que toute sa présidence, et même avant, sa campagne électorale ont endommagé dans les yeux du monde les Etats-Unis en tant que force diplomatique. Je le disais à un ami l’autre jour, il y a cinquante ans je suis allé en France faire mes études, c’était du temps de la guerre du Vietnam, j’avais honte d’être américain. Depuis l’élection de Donald Trump, ce sentiment de honte me revient. Ca me gène énormément et je crois que je ne suis pas seul dans ma situation.

RC : Mais justement, cette indignation, cette révolte que vous ressentez face à Donald Trump est partagée sans doute par des milliers d’Américains qui n’ont pas voté pour lui. Mais ceux qui ont voté pour lui, ressentent-ils la même chose ?

D.H. : Voilà la question qui se pose. J’ai évoqué ma jeunesse et en y réfléchissant, je reviens encore quelques années en arrière, lors de l’élection de Donald Trump – oh la la la la ! de Barack Obama !!! Je commentais la campagne électorale de 2008 pour France Inter et France Culture, et j’étais le soir de l’élection dans un hôtel de New York au 36ème étage au-dessus de Time Square.
Quand j’ai vu la foule, quand j’ai vu les résultats et puis la foule en liesse, je me suis dit, ah voilà ce pourquoi je me suis battu pendant tant d’années, surtout sur la question raciale, voilà que c’est enfin réalisé.
Or justement, l’élection de Donald Trump montre, me semble-t-il, que moi comme beaucoup d’autres Américains, étions trop optimistes : nous ne regardions pas, nous ne prenions pas au sérieux toute cette..., j’allais dire cette frange, mais c’est plus qu’une frange, c’est 30 à 35 % des Américains. On ne les prenait pas au sérieux. Prenez par exemple la montée de Donald Trump : il s’est fait connaître surtout en dénonçant, en mettant en question la naissance américaine de Barack Obama. Pendant cinq ans il y avait ce mouvement qui s’appelle Birther et je ne prenais pas ça au sérieux. Beaucoup de gens ne le prenaient pas au sérieux. Mais il y avait ces 35 %, et d’une certaine façon la leçon que je tire de la situation actuelle, c’est que nous étions, comment dire, on était de gentils Américains typiques, et qu’il faudrait justement qu’on apprenne à regarder d’un œil plus inquiet ce qui se passe.

RC : Diriez-vous justement que dans tout ce que Donald Trump a fait depuis le début de sa présidence, que Charlottesville pourrait être un tournant parce qu’il n’a pas agi symboliquement comme un président qui doit défendre les valeurs américaines ?

DH : On peut très bien le penser. La question que je me pose à ce moment-là, c’est : est-ce que les hommes et les femmes politiques, est-ce les leaders des industries, les présidents d’université, vont-ils enfin intervenir ? On a pu voir un chef d’entreprise démissionner d’un Conseil présidentiel [entre temps, Donald Trump a dissous les deux instances économiques censées le conseiller. NDLR]. Mais pas au Congrès ? pas grand-chose. Pourquoi ils ne bougent pas ? Parce que la fonction d’un homme politique aux Etats-Unis, c’est de se faire réélire, voilà. La fonction d’un chef d’entreprise, c’est de faire des profits. Et pour l’instant ça marche très bien.

RC : Oui, l’économie américaine se porte plutôt bien, et donc vous estimez que les élus républicains — parce qu’il y a quand même eu des commentaires, de John McCain par exemple ou de Paul Ryan— sont trop discrets.

D.H : Paul Ryan ! N’exagérons pas. C’est l’homme qui aurait pu faire quelque chose ! C’est un homme qui se présente comme un martyr, comme un homme responsable : regardez ses propositions électorales, regardez par exemple cette soi-disant réforme de l’Obamacare, du système de santé.
Paul Ryan se présente comme un penseur, il n’est pas un homme politique comme les autres… mais il n’apporte rien comme proposition de réforme. Il va falloir au mois de septembre que le Congrès vote un budget, et qu’il relève le plafond de la dette américanise, sinon il y aura une "fermeture" du gouvernement. Je me demande si on va prendre ce risque ou si on va cette fois vers un vrai débat financier. On est déjà dans le débat moral et on on va voir au mois de septembre.

RC : Comment comprenez-vous que M.Trump ait refusé de condamner explicitement ce suprémacisme raciste qui s’est exprimé à Charlottesville ?

DH : Je pense deux choses. Je pense d’une part qu’il y a une explication psychologique, c’est tout à fait plausible, son ego était en jeu, etc. Mais il y a quelque chose de plus fondamental je crois, c’est que le racisme n’a pas disparu de ce pays, bien au contraire.
Vous disiez que l’économie américaine va bien, c’est vrai et c’est faux. Wall Street va bien. Mais le Middle West par exemple ne va pas très bien, et le Middle West ira encore moins bien avec les propositions de réforme de la fiscalité proposée par le gouvernement de M. Trump.
Il faudra maintenant regarder les Etats-Unis d’un œil peut-être pas sceptique, je ne sais pas le mot exact mais en tous cas au lieu de croire que les hommes et les femmes sont bons par nature, il faut dire que les hommes et les femmes sont des êtres anxieux, disons ça comme ça. Dans une société capitaliste qui augmente l’angoisse chez pas mal de gens, et ces gens peuvent aussi bien être mobilisés par la droite, par une droite populiste, que par des propositions de réforme.
Une dernière remarque à cet égard : comment comprendre les agissements de Donald Trump contre Hillary Clinton, et sa victoire sur cette dernière ?
C’est tout simplement, me semble-t-il, que Mme Clinton avait une politique "antipolitique", c’est-à-dire technocratique. Elle rassemblait des groupes sociaux, elle saucissonnait dans la population, elle essayait de les additionner au lieu de les unifier. En revanche Trump était justement, pendant la campagne au moins, le prophète de l’unité. C’est curieux. Mais regardez, beaucoup de ses discours étaient plutôt, plutôt.. plus moralistes sinon moraux que ceux de Mme Clinton.

RC : Pensez-vous encore que ce qu’a dit Trump et ce qu’il n’a pas dit au sujet des événements de Charlottesville nourrit cette espèce d’anxiété ? Vous avez parlé de racisme encore présent aux Etats-Unis, mais aussi de cette anxiété de toute une partie de la population américaine à l’égard du changement, à l’égard des Autres : estimez-vous qu’on puisse craindre de Trump qu ’il nourrisse encore davantage cette anxiété, sciemment ?

DH : Ce n’est pas que je le crois, mais je le crains. C’est pire. Je le crains parce que c’est quelqu’un d’imprévisible. C’est quelqu’un qui, pour parler en termes psychologiques, psychanalytiques, n’a pas de surmoi. Tout tourne autour de son ego, il ne se rend pas compte de l’excès dans ses actions, ses mots, ses paroles...
On le voit aussi dans sa politique étrangère, avec cette idée de America First et tout ça...Il fait comme si les Etats-Unis étaient une île quelque part et que nos actions n’aient pas d’influence extérieure. Il va en Arabie saoudite et il encourage les Saoudi à quoi, à continuer leurs bombardements au Yemen.