Les élections allemandes provoquent un éclatement du paysage politique

Les élections au Bundestag du dimanche 24 septembre ont marqué un net recul des deux partis de la grande coalition qui ont gouverné l’Allemagne depuis 2013. Avec 33% des voix, l’Union chrétienne démocrate de la chancelière Merkel perd 8,5 points. Le SPD, mené par Martin Schulz, obtient 20,5% (-5,2), son plus mauvais score depuis la création de l’ République fédérale en 1949. L’événement de ce scrutin est la percée du parti populiste d’extrême-droite, Alternative für Deutschland (AfD) qui fait son entrée au Parlement avec 12,6% des suffrages. Le Parti libéral (FDP) qui avait été éliminé en 2013 revient au Bundestag avec 10,7% des voix. La gauche radicale, die Linke, obtient 9,2% et les Verts 8,9%.
Dès dimanche soir, les sociaux-démocrates ont annoncé la fin de la grande coalition. L’arithmétique parlementaire ne laisse alors qu’une majorité possible, une coalition entre la CDU-CSU, le FDP et les Verts, dite « Jamaïque », à cause des couleurs du drapeau de ce pays, noire pour la démocratie-chrétienne, jaune pour les libéraux et verte pour les écologistes.
Bien qu’affaiblie par le score de son parti, Angela Merkel s’est assuré un quatrième mandat mais doit s’engager dans de difficiles négociations entre partenaires potentiels aux intérêts divergents.

Un système à six partis

Pendant des décennies, la République fédérale a vécu avec un système tripartite qui était une garantie de stabilité. Deux grands partis de masse (Volkspartei), la démocratie chrétienne au centre droit et la social-démocratie au centre gauche pouvaient s’allier au petit parti libéral pour former une majorité. Dans les années 1980, les Verts sont venus troubler le jeu. En 1998, ils ont été la force d’appoint qui a permis au SPD de Gerhard Schröder de revenir au pouvoir.
Quand l’apport d’un petit parti était arithmétiquement insuffisant ou politiquement impraticable, la CDU-CSU et le SPD ont constitué des « grandes coalitions », une première fois en 1966, puis deux fois avec Angela Merkel, de 2005 à 2009, puis de 2013 à 2017.
La réunification de 1990 a amené au Bundestag un cinquième parti, le PDS issu de l’ancien Parti communiste d’Allemagne de l’Est, qui s’est transformé en Die Linke, en 2005, en s’alliant avec les sociaux-démocrates en rupture avec les réformes Schröder.
L’apparition de l’AfD, qui a manqué son entrée au Bundestag en 2013 à cause de la barre des 5% mais qui a obtenu 12,6% des voix le dimanche 24 septembre, accentue le morcellement du Parlement et complique d’autant plus la création d’une majorité qu’aucun parti démocratique ne veut s’allier avec cette formation d’extrême-droite.

La percée des populistes de droite

Créée à l’origine par de respectables professeurs hostiles à la monnaie unique, l’Alternative für Deutschland a été noyautée par des populistes qui ont transformé une formation eurosceptique en un parti d’extrême-droite. L’AfD est devenue le réceptacle de toutes les frustrations d’une partie de la population allemande, notamment à l’Est, dépassée par les changements provoqués par la réunification, déboussolée par l’arrivée massive de réfugiés, menacée dans son identité par l’islam.
L’AfD avait fait son entrée dans plusieurs parlements de Länder à l’occasion des élections régionales de ces derniers, en enregistrant des scores allant jusqu’à 25%. Elle fait moins bien aux élections générales mais les enquêtes sorties des urnes montrent que les thèmes qu’elle défend infusent dans l’opinion au-delà même de son électorat. En même temps, les électeurs de l’AfD votent moins par adhésion à son programme (34%) que par rejet des autres partis (60%).
A l’instar du Front national en France, l’AfD n’est pas un parti monolithique. Il est traversé de courants et de querelles de personnes entre des dirigeants qui ne cachent pas leur détestation les uns pour les autres. La présidente du parti, Frauke Petry, a annoncé, au lendemain des élections, qu’elle ne siègerait pas au Bundestag dans le groupe parlementaire AfD. Elle est en désaccord avec les tendances radicales de certains de ses collègues qui n’ont pas hésité à employer une thématique proche de celle des groupuscules nazis pendant la campagne. Il n’est pas exclu qu’elle cherche à créer son propre groupe parlementaire, ce qui ajouterait encore à l’émiettement politique.
Certains veulent limiter l’AfD à un parti protestataire qui, à force de provocations, cherche à briser les tabous de la politique allemande depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale. D’autres, comme Frauke Petry, pense que l’AfD doit reprendre à son compte des idées conservatrices traditionnelles, abandonnées selon elle par la démocratie-chrétienne à cause du « recentrage » pratiqué par Angela Merkel, sans tomber dans les excès qui lui barrent la route du gouvernement.

La déroute social-démocrate

Commencée en fanfare avec l’arrivée sur la scène nationale de Martin Schulz, la campagne électorale du SPD s’est rapidement enlisée. Incapable de trouver un thème mobilisateur, l’ancien président du Parlement européen a hésité entre une critique radicale du gouvernement – auquel son parti participait – et la poursuite de la même politique par d’autres moyens. Même hésitation sur la future coalition : voulait-il une coalition « de gauche » avec les Verts et Die Linke, ou un gouvernement dit « feux tricolores » avec les Verts et les libéraux, ou encore une grande coalition avec la CDU-CSU mais sous sa direction ? A un certain moment, il a même donné l’impression d’accepter l’idée d’être le second d’Angela Merkel. Un aveu de faiblesse peu propice à la mobilisation de ses troupes.
Président du SPD jusqu’en décembre 2016, Sigmar Gabriel avait renoncé à se présenter à la chancellerie pour laisser la place à Martin Schulz. Le changement de candidat n’a pas eu l’effet positif escompté. Le parti a d’ailleurs changé trois fois de candidat à la chancellerie au cours des trois dernières élections. Son échec récurrent n’est donc pas seulement une question de personne. Bien qu’il ait réussi à imposer des réformes sociales dans la grande coalition (salaire minimum, retour à la retraite à 63 ans, etc.), il n’en tire aucun bénéfice électoral. Comme si tout discours vis-à-vis de son électorat traditionnel était épuisé.
Vielle formation de la social-démocratie européenne, le SPD est longtemps apparu comme la forteresse qui résisterait aux changements qui balayent les partis frères. Ce n’est plus le cas. Il n’est plus une exception dans la crise que la gauche réformiste traverse dans toute l’Europe, au profit de groupes plus radicaux, « à gauche de la gauche », voire au profit de populistes de droite qui exploitent les peurs de la mondialisation.

L’Union chrétienne démocrate désavouée

Bien des partis de gouvernement se satisferaient des 33% recueillis par la CDU-CSU aux élections de dimanche. Mais avec un recul de plus de 8 points par rapport au score de 2013, le parti d’Angela Merkel et la chancelière avec lui enregistrent ce qu’il faut bien appeler un désaveu. Plus d’un million de leurs électeurs de 2013 a voté cette fois pour des candidats de l’AfD.
Le mécontentement voire la colère sont plus forts que ne le croyaient les dirigeants de la démocratie-chrétienne. La politique d’apaisement de la chancelière – dormez tranquilles, je veille sur vous – a épuisé ses effets après douze ans de pouvoir.
La politique vis-à-vis des réfugiés a troublé sa base électorale. C’est moins la décision d’ouvrir les frontières qui a été critiquée que la volonté d’étouffer le débat sur l’intégration et la tendance à nier la réalité des difficultés concrètes rencontrées sur le terrain.
Angela Merkel n’est pas personnellement responsable du succès de l’AfD, comme le laissent penser certains dans son propre parti, voire d’autres à gauche. Mais on retiendra que c’est sous son règne qu’est apparue au Bundestag une force politique à droite de la CDU-CSU. En contradiction avec le principe énoncé par Franz-Josef Strauss, le chef historique de la CSU bavaroise.
Le ministre-président de Bavière et chef de la CSU, Horst Seehofer, ne s’y est pas trompé. A peine les résultats connus, il a proclamé l’urgence de « colmater la brèche » apparue à la droite de la démocratie-chrétienne. On comprend son inquiétude. Habituée à obtenir la majorité absolue dans son fief, la CSU n’a recueilli que 37,5% des voix. L’AfD y est aussi forte qu’au niveau national. Un très mauvais présage pour les élections régionales de 2018.

En route pour la « Jamaïque »

Ce revers enregistré par la CSU devrait en faire un partenaire particulièrement difficile lors des négociations pour la future coalition. En tant que président du parti arrivé en tête, Angela Merkel a toute légitimité pour les conduire. Mais elle devra compter avec son alliée au sein de la démocratie chrétienne, qui s’annonce tout aussi coriace que les deux autres partenaires de la coalition « Jamaïque ».
Noire, jaune, verte, comme le drapeau de cette île des Caraïbes, cette coalition entre la CDU-CSU, le FDP et les Verts, est en effet la seule arithmétiquement possible étant donné la composition du Bundestag et le refus des partis "démocratiques" de coopérer avec l’AfD comme avec Die Linke. Politiquement, elle ne sera pas facile. Une telle coalition n’a jamais existé au niveau fédéral. Dans les Länder, elle a échoué en Sarre mais semble mieux fonctionner dans le Schleswig-Holstein.
Pendant la campagne électorale, les Verts et les libéraux ne se sont pas ménagés. Il est vrai qu’ils s’adressent dans une large mesure au même électorat.
Les libéraux sont encouragés par leur retour au Bundestag après cinq ans de purgatoire. Ils font monter les enchères en manifestant une certaine réticence à entrer dans un gouvernement.
Les Verts au contraire piaffent d’impatience. Au moins leurs dirigeants et la tendance "realo" qui rêvent de revenir aux responsabilités. Leur score, meilleur que celui estimé par les sondages, les encourage à tendre la main à Angela Merkel, alors qu’il y a quatre ans ils avaient refusé l’occasion de participer au gouvernement.
Si rien d’irrémédiable ne s’est produit entre les Verts et les libérauxc pendant la campagne, les propositions des uns et des autres restent très éloignées, sur l’environnement, l’immigration, la fiscalité. Bien que président d’un parti traditionnellement pro-européen, Christian Lindner, chef du FDP, est hostile à un renforcement de la zone euro et à tout ce qui pourrait apparaitre comme une politique de transfert financier en faveur des pays européens en difficultés. Il ne plaidera pas en faveur des compromis qu’Angela Merkel aurait pu être disposée à accepter. Cela ne veut pas dire qu’il s’y opposera s’il entre au gouvernement.
Quoi qu’il en soit, les négociations pour le contrat de gouvernement seront longues. La dernière fois elles avaient duré 80 jours alors que la CDU-CSU et le SPD étaient d’accord sur le principe d’une grande coalition. Le nouveau gouvernement allemand risque de ne pas être formé avant le début de l’année prochaine, ce qui retarde de plusieurs mois le calendrier de relance de l’Europe auquel avait pensé Emmanuel Macron.