Les enjeux géopolitiques du Sahel et de la lutte contre le fanatisme : une vision d’ensemble

Ce lundi 13 janvier 2020, la ville de Pau accueille un sommet entre la France et les pays qui composent le G5-Sahel. Encore jeune et fragile, cette structure de coopération regroupe le Mali, le Niger, le Burkina-Faso, la Mauritanie et le Tchad, afin de lutter ensemble contre le djihadisme et le terrorisme islamique qui sévit et s’étend dans un espace aussi vaste que l’Union européenne. Pourquoi organiser un tel sommet à Pau ? Récemment éprouvé par des pertes humaines, le 5e régiment d’hélicoptères de combat y est basé. Pour le Président français, la finalité de ce sommet est de réaffirmer l’engagement français sur ce front et de renforcer la coopération avec les Etats de la zone concernée. Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur associé à l’Institut Thomas More, analyse les enjeux de ce sommet.

SEBASTIEN RIEUSSEC / AFP
Un militaire malien à l’entrée du camp de Sevare

Les enjeux de sécurité sont majeurs et irréductibles à la seule région du Sahel.
De prime abord, le Sahel semble bien loin de l’Europe sur laquelle pèsent d’autres périls et dangers. A l’Est, la Russie représente à nouveau une menace constituée : le dépeçage de la Géorgie, riveraine de la mer Noire, et de l’Ukraine, à cheval sur la Mitteleuropa et l’Est européen, nous le rappelle. Au Sud-Est, le Moyen-Orient est au bord d’une déflagration générale, l’expansionnisme iranien provoquant une dialectique infernale entre les djihadismes de type chiite et sunnite. Nul doute que l’onde de choc générée par une telle déflagration parcourrait l’ensemble de « la plus grande Méditerranée » jusque dans son bassin occidental. Et ce quand bien des Etats du Grand Maghreb, de la Mauritanie à la Libye, présentent des fragilités évidentes (nous y reviendrons).

Une nébuleuse de mouvements djihadistes au « Grand Sahara »

Et le Sahel dans tout cela ? Certains estimeront que la menace djihadiste, incarnée par différentes organisations liées à Al-Qaïda ou à l’Etat islamique, est bien exagérée. Certes, il y a les faits : les attaques et attentats conduits par l’« Etat islamique au Grand Sahara », le « Rassemblement pour la victoire de l’Islam et des Musulmans » (une franchise d’Al-Qaïda) et quelques autres katibas (bataillons) dont les combattants sont diversement motivés. Tous rivalisent dans l’adaptation aux exigences de cette guerre des sables et sèment le chaos. Pourtant, la masse territoriale du Sahara ne s’interpose-t-elle pas entre l’Europe du Sud et ce « Sahelistan » en puissance ? Enfin, les pays nord-africains pourraient être transformés en Etats-tampons, soutenus et financés par l’Europe pour veiller à la sécurité du « limes » méditerranéen …
Il importe ici de prendre la mesure du désastre au Grand Maghreb et, plus largement, en Afrique. Voici plusieurs décennies que les principales puissances européennes ont renoncé à contrôler politiquement les espaces autrefois intégrés à de vastes empires coloniaux. Progressivement, le dessous a repris le dessus. Un peu partout, la « remontée » de l’infrastructure pré-coloniale vide de substance l’appareil politico-administratif dont les fondements ont été jetés par les conquérants européens. Les frontières héritées de la période antérieure sont subverties et l’ambition de constituer de véritables Etats nationaux est frappée de vanité. Bref, l’édifice est vermoulu et la multiplication des « Etats faillis » menace.
A l’intersection de l’Afrique du Nord et du Proche-Orient, les « Nassérides » (les chefs militaires héritiers de Nasser) tiennent en main l’Egypte, mais ils ne viennent pas à bout de l’insurrection islamiste d’une partie du Sinaï. Plus à l’ouest, la Libye glisse dans le chaos. L’incapacité de la France et de l’Italie à s’accorder, et le refus d’envisager l’envoi d’un corps expéditionnaire au sol, ouvrent un boulevard à la Russie ainsi qu’à la Turquie. S’achemine-t-on vers une forme de condominium turco-russe en Méditerranée centrale, sur le flanc sud de l’Europe ? La perspective devrait faire honte à tout « bon Européen ». A tout moment, le géant territorial algérien risque de s’effondrer. D’une manière générale, ses dirigeants et une large part de la population demeurent hostiles à la France.
Dans la période post-coloniale, Paris a contrebalancé ses rapports difficiles avec Alger en entretenant d’étroites relations avec Tunis et, plus encore, avec Rabat. On sait l’état d’incertitude dans lequel se trouve la Tunisie. Grosso modo, le Maroc demeure le seul partenaire stratégique fiable de la France. Forte de sa légitimité religieuse, la dynastie alaouite (les « descendants d’Ali », le gendre du Prophète) conduit une politique intelligente dans la région et sur les confins de l’arc sahélo-saharien. Afin de contrer le littéralisme belliqueux et fanatique de l’Etat islamique, Mohammed VI, Commandeur des Croyants, promeut les dimensions artistique, philosophique et strictement spirituelle de l’Islam. La présence d’Ahmed Tawfiq, proche de la confrérie Boutchichiyya, au ministère des Affaires islamiques est significative. Cible privilégiée du fanatisme, les confréries soufies concentrent en effet tout ce que le Maroc représente et soutient.

Le Maroc, rare point d’appui au Maghreb

Selon la même logique, le Maroc s’évertue à promouvoir une des confréries les plus importantes d’Afrique de l’Ouest, la Tijaniyya, dont le mausolée du fondateur est situé à Fès. Un pèlerinage d’envergure s’y déroule, conférant à ce lieu le surnom de « deuxième Mecque », ce qui lui assure l’opportunité de capter les réseaux tijanes installés au Sahara. L’objectif du Maroc est bien de s’imposer comme leader d’un courant religieux fondé sur la wasatiyya et susceptible de contrer les discours radicaux. Il va sans dire qu’une telle politique doit être soutenue : la lutte contre le fanatisme et le dépassement de la « crise de l’Islam » (Bernard Lewis) se jouent également dans les domaines de la théologie, de la mystique et de la spiritualité. Il importe que cette entreprise de longue haleine soit conduite par les représentants d’un Islam à la fois enraciné et traditionnel, prioritairement soucieux du salut de leurs coreligionnaires.

Sur d’autres échelles spatiales et temporelles, le combat repose aussi sur le sort des armes, ce qui nous ramène au Sahel. Le fait est que la situation s’est passablement dégradée ces derniers mois. Dès le 11 janvier 2013, les soldats français conduisirent une offensive-éclair, l’opération « Serval » libérant Gao puis Tombouctou, Kidal et Tessalit. L’année suivante, des objectifs politiques plus larges furent assignés à l’opération « Barkhane » : outre le refoulement des groupes islamo-terroristes, il s’agissait dès lors de sécuriser l’espace géopolitique sahélo-saharien. Sur le plan diplomatique, la négociation à Alger d’accords de paix entre le gouvernement malien et des groupes rebelles du Nord-Mali (les Touaregs de la Coordination des Mouvements de l’Azawad), visait à ouvrir un horizon politique ainsi qu’à impliquer l’Algérie dans le processus de paix (mai-juin 2015). Sans grand résultat, il faut bien le concéder. C’est dans ce contexte qu’une coalition régionale, le G-5 Sahel, fut mise sur pied (2014).

Malgré les efforts politiques, diplomatiques et militaires de la France, la situation s’est dangereusement détériorée. Dans l’ordre politique, l’épreuve met en évidence les insuffisances des Etats du Mali, du Burkina Faso, voire du Niger. Le manque de moyens, la corruption et la fragmentation interne aggravent les lacunes militaires. Il faut aussi compter avec la Russie qui courtise certains de ces pays. De leur côté, les groupes djihadistes se sont adaptés, infligent de lourdes pertes aux armées de ces Etats et remplissent le vide politique. Le Nord-Mali échappe à l’emprise de Bamako et le tiers du Burkina-Faso n’est plus contrôlé. Au cours de l’année 2019, cette guerre des sables a fait 6 700 victimes et chassé 900 000 personnes. Le chaos s’étend sur un axe nord-sud. Outre l’hinterland de l’Afrique méditerranéenne (le Grand Maghreb), il menace les Etats riverains du golfe de Guinée (Afrique occidentale). Bref, l’interconnexion tant redoutée des différents foyers conflictuels africains n’est pas une vue de l’esprit. Déjà la Corne de l’Afrique et le sud de la péninsule Arabique constituent un théâtre de l’anti-terrorisme.

Dans cette guerre des sables, la France n’est pas aussi isolée que certains le prétendent. Si la contribution militaire du G5-Sahel est très inégale selon les pays, l’appui logistique des Etats-Unis ainsi que leur « parapluie informationnel » (le partage du renseignement) sont essentiels à la perpétuation de l’opération « Barkhane ». On sait que ces derniers disposent d’une importante base de drones au Niger, pays dans lequel ils ont déployé 600 soldats. Maintiendront-ils cette base ? Liés aux Français dans le cadre des accords de Lancaster House, les Britanniques sont également présents, avec des hélicoptères lourds et une centaine de militaires. Parallèlement, l’Union européenne conduit une mission de formation de l’armée malienne, et une dizaine de pays européens ont accepté de rejoindre une coalition de forces spéciales (la force « Tabuka »). Enfin, la MINISMA (Mission des Nations unie pour la stabilisation au Mali) est également sur le terrain.

Mission et responsabilités de la France

La France n’est donc pas seule mais il est vrai qu’elle assure l’essentiel des missions de combat. Pourrait-il en être autrement ? Initialement, « Serval » constituait une opération nationale, menée sans aucune consultation dans le cadre de l’Union européenne ou de l’OTAN. A l’égard de cette dernière, Paris n’a d’ailleurs pas formulé de demande officielle. En revanche, les Français sollicitent leurs alliés européens, mais il semble dans l’ordre des choses que l’appui de ces derniers demeure limité à la logistique, à la formation et à la fourniture d’équipements. Faudrait-il par exemple regretter que l’Allemagne ne soit pas suffisamment militariste ? S’il existe des marges de progression, cela n’ira pas bien loin. Quant au G5-Sahel, il se heurte à des obstacles structurels. Au vrai, la France a des intérêts et des responsabilités spécifiques dans cette région du monde. Il lui revient de les assumer et elle ne saurait s’en plaindre : le statut international de la France et son rôle de puissance sont en jeu. Faut-il que certains Français aient perdu le sens des principes et le goût de la puissance pour estimer que maintenir sur place une force de 4 500 hommes serait d’un coût insupportable.

Enfin, d’aucuns diront et répèteront que cette guerre des sables n’est pas « gagnable ». De fait, elle ne s’inscrit pas dans le champ des conflits clausewitziens, entre Etats qui partageraient le même code civilisationnel, tenu par les obligations du droit de la guerre. Ce type de guerre asymétrique met la France aux prises avec une nébuleuse d’acteurs exotiques et anomiques, constamment régénérés par le fanatisme, le tribalisme et l’islamo-gangstérisme. En vérité, les « petites guerres » de l’époque coloniale préfiguraient déjà ce type de conflit. Sous l’influence de la croissance démographique et de la diffusion des technologies, certains de ces conflits asymétriques se transforment en techno-guérillas et accroissent leur pouvoir de nuisance.

Aussi, le fait qu’aucune victoire en bonne et due forme ne puisse être acquise ne saurait justifier que l’on jette le manche après la cognée. Ne pensons pas qu’un éventuel retrait serait de peu de conséquences, ces nomades et bédouins se contentant dès lors de virevolter dans leur désert et de se livrer à divers trafics fructueux. Méditons la forte pensée de Julien Freund : « Ce n’est pas moi qui désigne l’ennemi. C’est lui qui me désigne comme tel ». Et la formation d’un « Sahelistan », à l’interface de l’Afrique du Nord et de l’Afrique subsaharienne, aurait des répercussions majeures jusqu’en Europe, en matière de terrorisme et de pression migratoire, en sus des autres conflits et des effets générés par la croissance démographique du continent africain (un doublement de la population totale d’ici 2050).

L’enjeu consiste donc à tenir dans ce « désert des Tartares » qui, plus encore que celui du roman de Dino Buzzati, n’est décidément pas vide. Il ne s’agit pas tant de vaincre que de conjurer le pire. Interrogé par une radio nationale, le général François Lecointre résume la situation dans laquelle l’armée française se trouve : « Un soldat doit être capable de se satisfaire de ce que le pire est évité. Aujourd’hui, parce que notre action est constante, nous faisons en sorte que le pire soit évité » (France Inter, 27 novembre 2019). Est-ce assez pour remplir le cœur de Sisyphe ? Soyons assurés en tout cas qu’il ne sera pas possible pour l’Europe de se retrancher derrière d’illusoires parapets. Le déclin de la civilisation occidentale accroîtra la nécessité de nouveaux engagements extérieurs, la force des armes ayant pour tâche de compenser la perte d’influence sur le cours des événements.