Les minorités du monde. Les Indiens d’Amérique

En poste à New-York (ONU), Santiago du Chili, Berlin, Bombay, Budapest, Téhéran, l’ancien ambassadeur de France François Nicoullaud termine aujourd’hui son tour du monde des minorités, en parlant de la plus célèbre d’entre elle, la star du septième art, les Indiens d’Amérique.

A contre-courants
Les Indiens d’Amérique

Sans conteste la plus célèbre des minorités, la seule qui ait conquis un statut de grande vedette du cinéma.
Mais les innombrables films où apparaissent les Indiens d’Amérique en disent moins sur les Indiens eux-mêmes que sur les modes et les mentalités de l’époque où ils ont été tournés : de la « destinée manifeste » des immigrants à occuper l’ensemble du continent au « bon Indien » des Baba Cools.
La réalité est évidemment plus complexe. Les ancêtres des Indiens d’Amérique arrivent sur le continent en plusieurs vagues au cours de la préhistoire, venant de Sibérie, pour beaucoup en franchissant à pied le détroit de Behring en une période glaciaire où il était à sec. Combien sont-ils sur le territoire actuel des États-Unis à l’époque de l’arrivée de Christophe Colomb ? Entre deux et dix millions, répartis en centaines de tribus ou nations, parfois fédérées de façon assez lâche, et souvent en guerre les unes contre les autres. Certains sont agriculteurs, notamment sur la côte est, ou encore dans les États actuels du Nouveau-Mexique et d’Arizona, beaucoup, notamment dans la grande plaine centrale, sont des chasseurs-pêcheurs-cueilleurs nomades ou semi-nomades. Leurs modes de vie, de chasse et de combat sont profondément modifiés avec l’introduction du cheval, du métal et des armes à feu par les Espagnols. Mais les arrivants apportent aussi avec eux des maux inconnus : grippe, variole, alcoolisme… qui seront encore plus meurtriers que toutes les guerres livrées pour les éloigner ou les exterminer. Les Amérindiens ne sont plus que 600.000 sur le territoire actuel des États-Unis au début du XIXème siècle et 250.000 à la fin du siècle.
En 1763, le roi d’Angleterre interdit aux colons de s’installer au-delà de la chaîne des Monts Appalaches, sur les terres nouvellement conquises à l’issue de la guerre de Sept ans contre les Français. L’interdiction ne tient pas longtemps, la pression des immigrants est trop forte, et les États-Unis, à compter de leur indépendance, mènent alternativement, ou même simultanément, à l’égard des Indiens, des politiques d’intégration et des politiques d’isolation dans des réserves.
George Washington et ses successeurs immédiats lancent ainsi une politique de « civilisation » des Indiens, appuyée sur des fonds fédéraux et les missions chrétiennes. En 1817, les premiers Cherokees accèdent à la nationalité américaine (ce n’est qu’en 1924 que tous les Indiens seront reconnus comme Américains). Mais l’afflux d’immigrants conduit à de nombreux conflits et le Congrès autorise en 1830 le gouvernement fédéral à organiser le transfert à l’ouest du Mississipi des tribus installées à l’est du fleuve. En 1851, la colonisation ayant à son tour franchi le Mississipi, le gouvernement fédéral commence à créer des réserves d’Indiens à l’ouest du fleuve. 20 ans plus tard, il change de ligne en menant une tentative d’attribution de parcelles de terre individuelles aux Indiens, et en mettant progressivement fin à la reconnaissance des tribus indiennes comme nations indépendantes, aptes à signer des traités avec le gouvernement fédéral.
Mais ces politiques se heurtent à une forte résistance des populations indiennes et toute la période, jusqu’à la fin du XIXème siècle, est ponctuée de « guerres indiennes », combinaison de batailles rangées, de raids et d’escarmouches. C’est aussi dans les années 1880 que disparaissent les derniers bisons de la grande Prairie sous l’effet d’une chasse indiscriminée, privant les Indiens d’une source importante de nourriture. Au début du XXème siècle, la population indienne parquée sur des territoires rétrécis, déstructurée, abandonnée à elle-même, paraît proche de l’extinction.
Une réaction s’amorce dans les années 1920. Franklin D. Roosevelt lance en 1934 un « Indian New Deal » rendant aux tribus un minimum d’autonomie dans leur gestion et les dotant de conseils élus. Nouveau renversement de politique en 1950 : le gouvernement fédéral se défausse de la plupart de ses responsabilités dans la gestion des Indiens et encourage les États fédérés à mener une politique d’assimilation de leurs populations indiennes. Cette politique porte peu de fruits et dans les années 1960, les Indiens, bénéficiant du mouvement des « Civil Rights », commencent à s’agiter en une prise de conscience identitaire. Ceci conduit à la loi de 1975 d’« auto-détermination indienne », censée leur offrir le choix entre l’assimilation dans la société américaine et l’autogestion (y compris pour les questions d’éducation) au sein de Nations officiellement répertoriées.
Au début du XXIème siècle, plus de quatre millions d’individus déclarent lors de recensements avoir un lien avec une tribu indienne précise, éventuellement en combinaison avec une autre origine. Près de 80% d’entre eux vivent hors des réserves, et 70% en milieu urbain. Malgré d’importants progrès, le niveau de vie, d’éducation et de santé des Américains d’origine indienne reste nettement plus faible que la moyenne, notamment dans les réserves où sévit un chômage massif avec tous les maux qui lui sont associés.
Mais rien de tout ceci n’efface le portrait du « noble sauvage », vivant en communion avec la nature, incarné pour toujours par l’Indien américain dans l’imaginaire de la population américaine et, grâce au cinéma, dans l’imaginaire mondial. Portrait reflété dans la fameuse lettre (apocryphe) adressée par le Chef Seattle en 1853 au Gouverneur de l’État de Washington : « …Chaque parcelle de cette terre est sacrée pour mon peuple, chaque luisante aiguille de pin, chaque rive sablonneuse, chaque brume dans les bois sombres, chaque clairière et chaque insecte bourdonnant sont sacrés dans le souvenir et l’expérience de mon peuple. Pour nous, la sève qui coule dans les arbres est comme le sang qui coule dans nos veines. Nous appartenons à la terre et la terre est une part de nous. Les fleurs parfumées sont nos sœurs. L’ours, le cerf, le grand aigle sont nos frères. Les crêtes rocheuses, les sucs des prairies, la chaleur animale du poney, l’homme, tous appartiennent à la même famille. L’eau scintillante qui court dans les torrents et les rivières n’est pas seulement de l’eau mais le sang de nos ancêtres ».

Avec ce billet, se termine la série de 15 articles consacrés aux minorités du monde, que vous pouvez aisément retrouver en remontant le fil du blog "à contre-courants" http://nicoullaud.blogspot.fr/