Macron, Merkel et les trois Europe

Le débat visant à redonner un nouveau souffle à la construction européenne est ouvert et la question se pose de savoir si le président français et la chancelière allemande arriveront à trouver un accord sur la refondation de l’Europe. Dans Telos, Pierre-André Buigues s’est interrogé sur les conditions d’un tel accord.

afp.com/Ludovic Marin
Emmanuel Macron et Angela Merkel

À Aix-la-Chapelle, quand Angela Merlel a décoré Macron du Prix Charlemagne le 10 mai 2018, celui-ci a relancé ses propositions sur l’Europe : « Je crois à un budget européen beaucoup plus ambitieux (...) Je crois à une zone euro plus intégrée, avec un budget propre. » Avant de formuler ses propres propositions dans un entretien publié dimanche par le Frankfurter Allgemeine Zeitung, la chancelière s’était déjà montrée très réservée. « Nous avons des discussions difficiles » avec les Français, soulignait-elle, car « nous avons des cultures politiques et des manières d’approcher les sujets européens différentes ».
Au-delà de ce commentaire diplomatique, les difficultés de la construction européenne s’expliquent largement en reprenant la citation fameuse de Clinton, « It’s the economy, stupid ». En effet, sur le plan économique, il n’y a pas une Europe, mais trois Europe et chacune de ces Europe a un positionnement politique différent vis-à-vis de la relance européenne.

L’Europe germanique, le cœur industriel de l’UE, consolide sa compétitivité mais est hostile à tout mécanisme de solidarité.

L’opposition aux projets de Macron sur la zone euro ne vient pas seulement de l’Allemagne, c’est toute l’Europe du nord qui est sur cette ligne. Début mars, le ministère néerlandais des Finances, dans un document commun avec huit pays du nord de l’UE, a exprimé de fortes inquiétudes face aux réformes de la zone euro proposées par Macron. Ces pays s’opposent à un budget commun à la zone euro, à un ministère commun des Finance et ils ne veulent pas d’une mutualisation des richesses avec les pays du Sud.
Qu’est-ce qui caractérise ces pays hostiles à une plus forte intégration de la zone euro ? Ces pays sont situés au cœur de l’UE, ont une proximité géographique avec l’Allemagne et au total ils représentent une population d’environ 140 millions d’habitants. (Allemagne, Autriche, Pays-Bas, Belgique, Danemark, Suède et Finlande).
Économiquement ces pays vont bien et ils ont surmonté la crise de 2008. Par rapport à la moyenne des pays de l’UE, leur niveau de vie s’est même amélioré depuis l’an 2000. Le PIB par tête de l’Allemagne (par rapport à sa moyenne pour l’UE à 100) est passé de 105 en 2000 à 113 en 2017. Ces pays connaissent un chômage bien plus faible que la moyenne de l’UE avec une moyenne de 5,6%.
Enfin, ils ont retrouvé généralement un niveau de production industrielle bien supérieur à celui de 2008, et cela malgré des coûts salariaux plus élevés que la moyenne de l’UE et, pour beaucoup d’entre eux, plus élevés que les coûts français. Leur industrie reste compétitive au niveau international grâce à une spécialisation bien plus marquée dans le secteur de la haute technologie et le haut de gamme que dans la moyenne de l’UE.

L’Est européen en plein rattrapage économique rapide et en fort développement industriel.

Sur les 28 pays de l’UE actuelle avant la sortie du Royaume-Uni (27 après mars 2019) 10 sont d’anciens pays communistes ayant rejoint l’Union Européenne. Avec une population d’environ 100 millions d’habitants au total, ces pays de l’Est sont en plein rattrapage économique.
Mesuré en parité de pouvoir d’achat, le PIB par tête de la Pologne (par rapport à la moyenne de l’UE à 100) est passé de 41 en 2000 à 67 en 2017. Dans tous ces pays le chômage est en 2017 bien inférieur au chômage en France.
Ces pays de l’Est sont hostiles à un renforcement de la zone euro, à laquelle ils n’appartiennent pas pour la très grande majorité. En revanche, ils sont très attachés aux fonds structurels européens qui dépendent du budget général de l’UE. Sur un budget de 645 milliards d’euros pour les fonds structurels sur la période 2014-2020, la Pologne seule bénéficiera de près de 105 milliards de financements européens.
Tous ces pays affichent aussi une très forte progression de leur production industrielle en volume entre 2010 et fin 2017, de 46% pour la Pologne et d’environ 50% pour plusieurs pays de l’est. Le modèle de développement industriel de ces pays est à l’opposé du modèle germanique. Le coût du travail est faible avec un salaire minimum autour de 400€ par mois contre environ 1500€ pour le salaire minimum brut en France et des dépenses en R&D qui sont généralement bien inférieures à la moyenne de l’UE. Dans 6 pays de l’Est, le ratio R&D/PIB est même inférieur à 1% (contre une moyenne de 2% pour l’UE). Les délocalisations industrielles des pays de l’Europe germanique vers ces pays ont donc été nombreuses et expliquent aussi en partie ce décollage industriel.

Les pays du Sud en déclin économique et en pleine désindustrialisation.

Les pays du Sud de l’Europe (Espagne, Italie, Grèce et Portugal) et la France ont une population plus importante que celle des deux autres zones, un peu plus de 190 millions d’habitants, mais connaissent un déclin économique marqué par rapport à la moyenne de l’UE. En dehors de l’Espagne, le PIB par tête (par rapport à la moyenne pour l’UE à 100) a fortement baissé. Il est passé en France de 100 en 2000 à 95, 18 ans plus tard et en Italie de 103 en 2000 à 89 en 2017.
Le chômage est aussi dans ces pays bien plus élevé qu’ailleurs en Europe, 13,8% (8,2% moyenne européenne), comme le montant de la dette publique qui est autour de 100% du PIB en France et en Espagne, autour de 130% en Italie et en Espagne sans parler de la Grèce, contre une moyenne de 83% du PIB pour l’ensemble de l’Europe. Enfin, ce déclin économique s’accompagne d’une désindustrialisation marquée en France, en Italie et en Grèce. La production industrielle en volume n’a toujours pas dépassé celle de 2008 dans ces pays. L’écart dans le potentiel industriel ne fait donc que se creuser entre d’une part l’industrie des pays du Sud et d’autre part celle des pays les plus industrialisés et les plus riches de l’Europe de l’Ouest et celle des pays d’Europe centrale et orientale.
Tous ces pays du sud appartiennent à la zone euro et face aux divergences économiques qui s’accentuent entre eux et les pays du Nord, ils sont fortement demandeurs de plus de solidarité dans la zone euro. Ce déclin économique réel des pays du sud est politiquement potentiellement explosif. En Italie, le M5S et la ligue ont formé un gouvernement très critique vis-à-vis de l’Europe, et la Grèce n’arrive pas à se relever de la crise. En France, l’extrême gauche et l’extrême droite pèsent d’un poids considérable et l’Espagne est en plein drame national avec le sécessionnisme catalan.

Que faire ? La politique européenne à la croisée des chemins.

Si on veut que l’Europe avance, il faut savoir que ce qui est proposé par la France pour la zone euro est inacceptable pour les pays de la zone germanique (refus des mécanismes de solidarité) et pour les pays de l’Est (pas d’approfondissement de la zone euro). Alors que faire si on veut faire avancer l’Europe ?
Premièrement, les Pays du Sud doivent accepter que l’union monétaire leur impose une forte discipline budgétaire. Pour la France, il faudra viser un excédent budgétaire étant donné le montant de la dette publique. Cela doit être la priorité du président Macron. Cependant, le Pacte de Stabilité peut être amélioré et des propositions de la France en ce sens seraient fortement souhaitables.
Deuxièmement, la France qui porte un fardeau très lourd en matière de défense doit porter des propositions fortes pour une défense européenne face aux dangers géopolitiques nombreux aujourd’hui. La montée du protectionnisme américain peut aussi rendre plus acceptable aux yeux des pays du nord des propositions pour une Europe qui se protège économiquement.