Mikhaïl Khodorkovski prépare l’après-Poutine

Mikhaïl Khodorkovski, l’ancien président de Ioukos qui a été libéré puis expulsé de Russie l’année dernière après avoir passé dix ans dans les camps de Vladimir Poutine, a donné, le mercredi 29 octobre, une conférence à Sciences-Po Paris, en compagnie de l’économiste Sergueï Guriev, réfugié en France, et de la politologue Marie Mendras, qui dirige l’Observatoire de la Russie du Centre d’études et de recherches internationales. Mikhaïl Khodorkovski ne se contente pas de critiquer le pouvoir russe actuel ou de chercher à le réformer. Il prépare l’après-Poutine.

MT Vernet Straggiotti
Mikhaïl Khodorkovski à Sciences Po le 29 octobre

« La Russie souffre de restes d’empire » dit Mikhaïl Khodorkovski pour expliquer la facilité avec laquelle la politique expansionniste de Poutine est acceptée et même approuvée par une majorité de la population russe. L’image, image d’Epinal presque, du dictateur qui assied son pouvoir sur les conquêtes, pour opportune qu’elle soit, ne peut faire oublier que le sujet n’est pas Poutine mais bien la Russie.
Le sujet n’est plus Poutine, dire cela serait aller un peu vite en besogne, et pourtant, selon l’ancien patron de Ioukos, sorti du camp il y a un an, il s’agit bien de l’après Poutine – et non des réformes à lui imposer. Il s’agit de préparer l’après Poutine, il s’agit de l’héritage qu’il va laisser au pays, lourd en termes d’archaïsme des structures économiques et de déficit démocratique. Il s’agit, pour Mikhaïl Khodorkovski et sa « Russie ouverte », comme pour l’économiste Sergueï Gouriev, d’un projet politique.

La possibilité d’une alternative

Il faut préparer les consciences d’abord à la possibilité d’une solution de rechange. On ne sait pas ce qui va détruire ce système totalitaire, ni quand ça va se passer, mais l’important est que la société, le moment venu, possède la conscience d’une alternative possible. La Russie doit être un Etat de droit, le pouvoir doit y être renouvelé sans corruption. Pour Mikhaïl Khodorkovski , les Russes ne sont peut-être pas prêts à accepter la disparition d’un président fort, mais le pouvoir présidentiel doit être équilibré par un système judiciaire indépendant, par le pouvoir du Parlement et celui de la société civile.
Il faut montrer aux habitants de ce pays qu’il y a autre chose que ce qu’ils connaissent, par l’éducation et par la participation aux activités politiques. Les élections qui ont eu lieu en Russie n’étaient pas honnêtes et renforçaient le pouvoir en place, mais elles créaient tout de même une expérience politique. Entre la participation aux procès devant les tribunaux et le refus d’y participer pour manifester le mépris dans lequel on tient les juges, la plupart des prisonniers politiques ont choisi la participation – pour faire passer des idées. Il faut, dit Sergueï Guriev, manifester la possibilité de la concurrence politique.
Personne ne connait l’électeur russe, fait aussi remarquer l’économiste. Il est difficile de se représenter la Russie en pays démocratique, l’idée y est répandue que l’Europe, vassale des Etats-Unis, veut détruire la Russie… La propagande du pouvoir fonctionne et des gens croient nécessaire de se défendre contre les « fascistes » ukrainiens qui vont les mettre dans des camps de concentration.

Comprendre « ce qui se passe »

Au début de son intervention, Mikhaïl Khodorkovski avait adressé quelques remerciements, notamment à « André Glucksmann et aux intellectuels français qui m’ont permis de comprendre ce qui se passe dans la société française et à elle ce qui se passe en Russie". C’est un éclairage bienvenu : rien n’est évident dans la position du plus célèbre et du plus atypique des opposants à Poutine. Ancien membre des Komsomols, ayant acquis le groupe pétrolier Ioukos dans les conditions de la privatisation du système soviétique en 1995 (une révision des conditions de cette privatisation serait nécessaire, admet-il aujourd’hui), Mikhaïl Khodorkovski est devenu l’un des plus riches oligarques de Russie avant que ne l’atteigne l’ire de l’ancien colonel du KGB. Il a sur l’économie et sur la société russe un point de vue étranger aux clichés habituels.
C’est ainsi qu’il introduit un concept de « dimension nécessaire des structures politiques » dans le système russe actuel : celui-ci ne peut fonctionner que si les structures qu’il gère sont de grande dimension. En deçà, le système est incapable de faire du « micro-management ». Ce modèle archaïque empêche le pays de fonctionner selon les principes d’une économie et d’une société modernes.
Est-ce une conséquence ? Les petites et moyennes entreprises, qui forment le tissu économique de la Russie aujourd’hui et l’empêchent de régresser sont menacées par l’exil de leurs patrons devant l’arbitraire du pouvoir. Les chefs d’entreprise en ont assez d’être en conflit avec la police et de se sentir des sujets sans droits.

Une justice muselée et incompétente

Autre conséquence de cet effet de dimension : il y a en Russie des dizaines de milliers de juges, dont la qualification relève du mythe. Si ces magistrats soudain devenus indépendants échappaient à l’autorité de tutelle et prenaient des décisions par eux-mêmes, ce pourrait être pire encore qu’aujourd’hui ! La simplification en effet fait du système judiciaire, qui ne fonctionne pas mais est une subdivision du Kremlin, un système « pénal » : il distribue des peines.
Sur le plan économique, la priorité semble donnée au remplacement de l’économie fondée sur la rente pétrolière – un modèle interdisant la croissance – à une économie dynamique fondée sur le travail. La notion de temps intervient souvent dans les réflexions de Mikhaïl Khodorkovski, ce qui ne peut laisser oublier l’expérience de quelqu’un qui a été condamné à « un temps » (Il a écrit sur la prison un petit livre très sobre) La nécessité de laisser passer le temps apparaît lorsqu’il est question de résoudre l’équation intégrité territoriale/souveraineté entre la Russie et l’Ukraine.
Les relations internationales sont cependant marquées par un constat catégorique : la confiance dans la parole russe a disparu.

Contre le « national-chauvinisme »

« Je suis partisan de l’intégrité territoriale de la Russie – et cela n’est pas en contradiction avec ce que j’ai dit, que l’essentiel ce sont les gens ; le problème est celui des territoires où les populations sont mélangées. Nous ne pouvons pas nous diviser comme la Tchécoslovaquie ; nous devons donc admettre qu’il y aura des migrations intérieures, et que la question des relations entre le centre et la périphérie devra être résolue selon un modèle fédéral, comme l’Europe, tout en évitant les tendances centrifuges. »
Mais qu’en est-il de l’intégrité territoriale ukrainienne et de l’annexion de la Crimée ?, a voulu savoir Marie Mendras. Mikhaïl Khodorkovski n’a pas répondu directement. Il s’est réfugié derrière le fait qu’il ne peut décider à la place des Ukrainiens. Il admet cependant que la souveraineté des uns ne peut manquer de respecter la souveraineté des autres, tout en évoquant le temps nécessaire à la solution des conflits …
« Je suis pour un Etat national russe », affirme-t-il. Et il précise : « Je suis officier de réserve de l’armée russe et si le territoire russe était attaqué, j’irais me battre ; mais l’Etat-nation respecte les minorités, il est loin de l’Etat pro-national ou national-chauviniste de Poutine, dont l’idéologie est agressive envers les autre peuples et qui est plongé dans des contradictions. Poutine est coincé entre deux courants de sens contraire : la répression de ceux que son national-chauvinisme met à l’index et le maintien de sa base sécuritaire où se retrouvent de nombreux représentants des minorités, par ailleurs décriées, comme celles du Caucase du Nord.
En Russie, précise Mikhaïl Khodorkovski, il faut construire un Etat national, et non un empire, un Etat où les différents groupes ethniques doivent coexister : il y aurait des Russes d’origine ukrainienne comme il y a des Américains d’origine italienne.
Beaucoup en Russie ne croient pas qu’existe de véritable Etat de droit, ni de démocratie, que ce soit chez eux ou en Occident – mais que l’Occident sait mieux faire semblant, explique Sergueï Gouriev. En Russie, le système politique n’a d’existence qu’à travers une personne. Pour y établir la démocratie, Mikhaïl Khodorkovski pense qu’il faut dépasser cette allégeance au chef, montrer qu’il y a des choix meilleurs, et des modes de vie meilleurs – et il faut accroître la valeur de la vie humaine, qui est méprisée en Russie.