Où est passé Emmanuel Macron ?

Qu’est-il arrivé au président Macron à Saint-Pétersbourg ? Ce qu’il a dit et ce qu’il n’a pas dit durant sa visite en Russie revient à un virage spectaculaire de sa politique étrangère. Il paraît difficile de trouver un fil cohérent entre cet épisode et l’ambition européenne et internationale affirmée jusqu’à présent par M. Macron. Philippe de Lara a publié dans Telos un article qui pose de vraies questions.

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Emmanuel Macron et Vladimir Poutine à Saint-Pétersbourg

Sa présidence avait en effet commencé par un message énergique adressé à l’Union Européenne et au monde : la France invitait ses alliés, l’Allemagne d’abord, à réagir à la crise et aux échecs de la gouvernance de l’UE et à l’accumulation contre l’Europe de forces désintégratrices : Brexit, dérives anti-européennes de la Hongrie, de la République Tchèque, de la Pologne et de l’Italie, montée partout de partis dits « populistes » de toutes couleurs, dont le point commun est l’hostilité à l’UE et l’allégeance à la Russie. Les discours du président à Athènes et à la Sorbonne en septembre 2017 annonçaient un ambitieux programme pour repenser et reconstruire l’UE. Il a souligné régulièrement depuis le lien direct entre le redressement de l’Europe et le succès de sa politique de réformes et de réveil de l’ambition nationale. L’une ne saurait advenir sans l’autre. Dans ce contexte, la Russie était pointée comme une force de déstabilisation du continent. Tout cela s’est évanoui à Saint-Pétersbourg.

Etrange revirement

Sur l’Ukraine, le virage est spectaculaire : le mot « Crimée » n’a pas été prononcé une seule fois, ni le mot « guerre ». M. Macron ayant concédé qu’il « respecte aussi le rôle renforcé que la Russie se donne dans son environnement régional », lorsqu’il déclare ensuite que « le règlement pacifique de la crise au Donbass est l’élément clé d’un retour à des relations apaisées entre l’Europe et la Russie », on en peut que comprendre qu’il ne s’agit pas de défendre la souveraineté de l’Ukraine, mais de se débarrasser de cette épine dans le pied de « relations apaisées ». Or, quelques jours auparavant, à l’occasion de l’ouverture du pont de Kertch, la France avait réaffirmé que la France ne reconnaitrait jamais l’annexion de la Crimée, et Jean-Yves Le Drian en visite à Kiev avait clairement désigné la Russie comme « l’agresseur » dans la guerre du Donbass, rompant clairement avec la diplomatie hypocrite du « respect par toutes les parties des accords de Minsk ». Les sanctions n’ont été mentionnées qu’une seule fois par M. Macron, et seulement pour dire que les entreprises françaises étaient le premier employeur étranger en Russie « malgré les sanctions ». Une étrange façon d’assumer sa propre politique. Quand il a soulevé le cas d’Oleg Sentsov, ainsi que celui de Pavel Serebrenikov, c’est tout juste s’il ne s’est pas excusé de la sensibilité française à la liberté des artistes. Tant pis pour les prisonniers ukrainiens qui ne sont pas des artistes mais seulement des journalistes ou des fermiers de Crimée. Certes, il est parfois plus efficace d’aborder les questions humanitaires de manière diplomatique plutôt que de braquer son interlocuteur au risque de ne rien obtenir. Mais le président devait-il, en guise de réponse à une question sur les cyber-attaques, se réjouir que la France et la Russie allaient coopérer sur cette question pour « établir ensemble des règles communes » ? Devait-il parler de sa rencontre avec l’ONG Memorial, persécutée chaque jour par le pouvoir, en déclarant que « Memorial joue un rôle important dans la vie démocratique russe » ?

Le discours sur Pouchkine

Mais l’expression la plus troublante ce changement de politique est cette référence à première vue inoffensive : « je suis convaincu que nos deux pays ont vocation et intérêt à définir, pour reprendre les termes de Dostoïevski, dont nous parlions tout à l’heure, dans son discours sur Pouchkine, un vrai terrain de conciliation pour toutes les contradictions européennes. » Les hommes politiques glissent volontiers dans leurs discours des références à des œuvres classiques qu’ils n’ont pas lues. Mais on ne peut soupçonner M. Macron d’une telle légèreté. N’a-t-il pas expliqué dans un entretien récent à la NRF (Le Monde, 27 avril 2018) que l’expérience de la littérature « construit un cadre sensible et intellectuel qui demeure et qui influence le regard qu’on porte sur le monde. » « J’ai fait beaucoup de philosophie, mais c’est surtout la littérature qui m’a structuré », confesse le président, « En réalité, je ne suis que l’émanation du goût du peuple français pour le romanesque : cela ne se résume pas en formules, mais c’est bien cela le cœur de l’aventure politique. (…) Paradoxalement, ce qui me rend optimiste, c’est que l’histoire que nous vivons en Europe redevient tragique. (…) Il y a beaucoup à réinventer. Et dans cette aventure, nous pouvons renouer avec un souffle plus profond, dont la littérature ne saurait être absente. »

Les Russes, seul peuple universel

Il y a donc lieu de prendre au sérieux sa citation du fameux « Discours sur Pouchkine ». Or la thèse de Dostoïevksi dans ce texte est que les Russes sont le seul « peuple universel ». « Cette faculté est absolument russe, nationale (…) Il ne faut pas s’indigner si je répète que c’est grâce à cette aptitude que “notre terre misérable” sera celle d’où s’élèvera une “parole nouvelle universelle”. Il est absurde d’exiger que nous ayons achevé notre évolution scientifique, économique et sociale, avant de prononcer cette parole nouvelle, qui doit améliorer le sort de nations prétendues aussi parfaites que les nations européennes. »
« Les peuples de l’Europe ne savent pas à quel point ils nous sont chers. Oui, tous les Russes de l’avenir se rendront compte que se montrer un vrai Russe, c’est chercher un vrai terrain de conciliation pour toutes les contradictions européennes ; et l’âme russe y pourvoira, l’âme russe universellement unifiante qui peut englober dans un même amour tous les peuples, nos frères. »
À cette Europe qui, selon lui, déclarerait aux Russes : « votre orthodoxie, pardonnez-nous, mais nous ne voulons pas en entendre parler. Nous sommes athées et européens », Dostoïevski rétorque :
« Les trésors moraux ne dépendent pas du développement économique. Les 80 millions de notre population représentent une telle unité spirituelle, inconnue partout ailleurs en Europe, qu’il ne faut pas dire de notre terre qu’elle est si misérable ! Dans cette Europe si riche de tant de façons, la base civile de toutes les nations est sapée ; tout cela peut s’écrouler demain, et pour l’éternité. Il surgira alors quelque chose d’inouï, quelque chose qui ne ressemblera à rien de ce qui a été. Toutes les richesses amassées par l’Europe ne la sauveront pas de la chute, car en un seul moment “toute la richesse disparaîtra”. Et c’est cette organisation civique, pourrie et sapée, que l’on montre à notre peuple comme un idéal vers lequel il doit tendre ! »[1]

Le choc de l’abandon américain

Il est inconcevable que le président français endosse cette attaque féroce contre la civilisation européenne, dont les « contradictions » seraient résolues par la « Sainte Russie » — la revanche de la Sainte Russie est en effet redevenue l’idéologie du Kremlin aujourd’hui.[2] Qu’a-t-il donc voulu dire ? Serait-ce un message codé d’alerte aux Européens qui sous-estiment la menace russe ? Il est plus vraisemblable de supposer que le président a reculé devant la tâche de porter sur ses seules épaules le destin des Européens. Il a en effet des raisons de se sentir abandonné : par le Royaume Uni après le Brexit, par une Italie qui plonge dans la démagogie anti-européenne, par une Angela Merkel paralysée par la faiblesse de sa coalition et impuissante face au puissant lobby pro-russe. Gouverner les affaires du monde n’est pas une tâche facile. Je crois que M. Macron est préoccupé par le retrait unilatéral des États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien bien plus que par la faiblesse et les divisions des Européens. Que les États-Unis aient raison ou tort n’est pas la question, c’est une rupture critique de la solidarité euro-atlantique qui était un pilier de l’ordre international. Donald Trump envoie depuis des mois des messages contradictoires sur l’OTAN, sur le commerce international, sur la Syrie, etc. Ce désordre ruineux, aimablement dépeint par le président comme un « multilatéralisme fort », expliquerait le rapprochement avec Poutine.
Il ne faut pas s’y tromper, c’est bien un tournant radical, en dépit du fait qu’il renoue avec la vieille tradition française de l’alliance russe. L’ironie amère de cette performance est que le président français a sacrifié la décence sans rien gagner en efficacité. Si avantageux sur le papier que soient les accords passés avec la Russie sur la Syrie, sur l’Iran, etc., M. Poutine a prouvé maintes fois qu’il ne se considère lié par aucun engagement, surtout avec un partenaire faible. Avec le Kremlin, échanger plus de coopération contre de la complaisance est une stratégie perdante à tout coup. Une attitude ferme sur l’Ukraine et les droits de l’homme auraient eu de meilleures chances de sécuriser quelque accord que ce soit. M. Macron a peut-être raison de penser que sa stratégie de refonte et de relance de l’UE est durablement en panne, mais il a tort de croire qu’un rapprochement avec la Russie de Poutine est une alternative viable. Ce n’est qu’une fuite en avant.

[1] Extraits de « Discours sur Pouchkine », précédé de « Un mot d’explication », dans Journal d’un écrivain. Année 1880. Traduction de J.W. Bienstock et John-Antoine Nau (1904), disponible en ligne sur LA BIBLIOTHÈQUE RUSSE ET SLAVE (italiques ajoutés). Le Journal d’un écrivain est également publié dans la Bibliothèque de La Pléiade (Paris, Gallimard, 1972)
[2] Une citation entre mille d’un historien de cour, Alexandre Prokhanov : « Ce qui s’est produit en Crimée confirme la doctrine du miracle russe, selon lequel le monde russe peut connaître une catastrophe, s’abîmer dans un trou noir, pour ensuite ressusciter, en dépit de la logique historique, en vertu de l’inexplicable prodige russe, de ce mystère divin qui rend la Russie immortelle et fait du peuple russe un peuple de vainqueurs. (…) La pression de l’Occident sur la Russie sera énorme. Le Sud de la Russie devra affronter des attaques fascistes. Nous y répondrons par la mobilisation spirituelle de notre société, la consolidation du peuple autour de son chef Poutine. Poutine est désormais un homme d’État sans égal dans le monde, un chef spirituel qui s’est exclamé : “La Russie c’est la destinée !” Et nous voyons maintenant le destin de la Russie s’unir à celui de son président. » (Izvestia, 10/03/2014). Je dois cette citation à Françoise Thom.