Poutine vingt ans après

En 1998, Vladimir Poutine était nommé par Boris Eltsine directeur du FSB, le Service fédéral de sécurité, ex-KGB. Un an plus tard, il prenait la tête du gouvernement russe avant de remplacer Boris Eltsine à la présidence de la Fédération de Russie, d’abord à titre intérimaire, puis, en 2000, après sa victoire à l’élection présidentielle. Il a été réélu en 2018 pour un nouveau mandat de six ans. Vingt ans après le début de son irrésistible ascension, quel est son bilan à la fois sur le plan intérieur et sur le plan international ?

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Poutine sur la base Hmeimim en décembre 2017

1/ Vingt ans après son accession au pouvoir, Poutine a rendu leur fierté aux Russes et il a rétabli l’ordre – au prix, il est vrai, d’un durcissement continu du régime. Si la Russie a retrouvé une place importante dans le domaine international, son industrie reste toujours peu compétitive et les infrastructures relativement obsolètes. L’économie russe reste largement dépendante des hydrocarbures. Anticipant de nouvelles sanctions américaines, les investissements étrangers diminuent (la France est le deuxième investisseur en Russie). Le PIB russe, le douzième dans le monde, est au niveau de celui de l’Espagne. Il y a des manifestations de mécontentement dans la population, en particulier à propos des retraites. Au total, Poutine ne dispose pas d’une marge de manœuvre suffisante pour permettre de nouvelles avancées sociales, ni d’ailleurs pour amplifier son effort de guerre.

2/ C’est surtout en Ukraine et en Syrie qu’une action militaire s’est développée. En Ukraine, les tensions sont demeurées très vives. La solution reste l’application de l’accord de Minsk, mais ni les Ukrainiens, ni les Russes ne font preuve de bonne volonté à cet égard. La formule a été suggérée d’une force internationale de l’ONU –ou même de l’OSCE- dans l’ensemble du Donbass, mais les parties ne sont pas d’accord à ce sujet.

En ce qui concerne la Syrie, Poutine a sauvé le régime de Bachar El-Assad, affirmant ainsi le retour de la Russie en Syrie et au Moyen-Orient, ainsi que son accès aux mers chaudes. Les Russes ont continué de participer aux opérations militaires de Bachar El-Assad à Idlib, dernier réduit homogène sunnite. Américains et Européens ont déclaré n’intervenir qu’en cas du recours aux armes chimiques. Une réunion s’est tenue à Téhéran avec les Russes et les Turcs qui, à défaut de supprimer les divergences, a permis d’engager une concertation forte. Ainsi Poutine et Erdogan ont-ils trouvé ensuite un accord à Sotchi pour que leurs forces militaires mettent conjointement en place d’ici au 15 octobre une zone démilitarisée d’une vingtaine de kilomètres, dans le but de protéger les populations civiles tout en permettant la destruction des combattants islamistes. Plus généralement, la Russie souhaite –comme l’Iran- une Syrie unitaire, alors que la Turquie ne veut pas à ses portes d’une zone kurde. Russes, Turcs et Iraniens tendent à concentrer entre leurs mains l’essentiel de la négociation sur l’avenir de la région.

3/ Sur un plan plus général, les Russes sont relativement dépendants du monde extérieur, y compris dans leur relation avec la Chine. A dire vrai, ils n’ont ni amis, ni d’ailleurs d’alliés véritables. On assiste en particulier chez les Occidentaux à une polarisation, parfois passionnelle, d’ordre idéologique, voire morale. Il y a ceux qui estiment qu’il ne faut pas traiter avec Poutine parce qu’il serait infréquentable, et ceux qui le présentent comme un dirigeant post soviétique réaliste acquis à l’économie de marché et ouvert aux investissements étrangers. Entre les deux extrêmes, les plus objectifs soulignent les inconvénients qu’il y aurait à isoler davantage la Russie. Ils rappellent que Poutine vient d’être réélu pour six ans.

4/ Naguère la Chine était à la traîne de la Russie. Aujourd’hui, elle est dix fois plus peuplée et son PIB est le deuxième au monde.

Malgré leurs déséquilibres, les deux pays entretiennent une relation de partenariat concurrentiel. Les échanges commerciaux de la Russie avec la Chine ont augmenté de 20 % en 2017 (ce qui inclut la hausse des prix des hydrocarbures). Elles ont signé un accord de fourniture de gaz naturel pour trente ans, d’un montant global de quatre cents milliards d’euros ; mais cet accord a été conclu aux conditions de Pékin. Moscou a d’autre part multiplié en Extrême-Orient des projets de développement des infrastructures et envisagé la création de zones franches dans la région pacifique. La Chine pour sa part développe ses implantations et son influence en Asie centrale. La Russie reste le premier fournisseur d’armes de la Chine et les forces chinoises ont récemment participé aux manœuvres géantes récentes de l’armée russe en Sibérie orientale.

De façon générale, la Chine mise délibérément sur la puissance par l’économie, tandis que la Russie en reste à des moyens plus traditionnels comme des accords de défense militaire. Au Conseil de Sécurité, l’un et l’autre défendent le principe de non intervention dans les affaires intérieures d’un Etat.

5/ Les relations entre la Russie et les Etats-Unis sont à la fois ambiguës et antagonistes. Les Américains continuent de voir dans la Russie l’adversaire soviétique de naguère. Mais en même temps, ils ne l’estiment pas comme une véritable grande puissance. Alors que les Russes persistent à vouloir être le premier partenaire stratégique des Etats-Unis, ceux-ci se refusent à les considérer comme tels. Ils sont les plus forts et leur budget militaire est dix fois plus important que le russe. Aussi Trump ne semble pas avoir répondu à la demande de Poutine d’ouvrir une négociation pour définir le régime nucléaire et balistique à mettre en place à partir de l’échéance, en 2022, du Traité de limitation des armes stratégiques. La parité des dissuasions nucléaires n’existe plus vraiment depuis que les Américains sont sortis en 2002 du Traité ABM qui les empêchait de déployer librement des boucliers antimissiles. Les Russes, comme d’ailleurs les Chinois, affirment avoir depuis lors mis au point des missiles capables de percer tout bouclier antimissile.

Trump souhaiterait cependant normaliser les relations avec Poutine. Il l’a invité à Washington pour le début 2019. Il est convaincu de pouvoir obtenir des concessions dans le cadre d’un deal global. Mais John Bolton, conseiller pour la sécurité, et l’ensemble de l’Administration restent hostiles à la Russie de Poutine et le Congrès s’est érigé en gardien des sanctions, qu’il se charge d’aggraver très régulièrement. Par ailleurs les velléités du Président sont paralysées par les suspicions de collusion de son entourage avec les Russes pendant la période électorale.

6/ Les relations entre l’Europe et la Russie sont dans l’impasse. Pourtant elles sont voisines avec des intérêts propres et entre elles une longue histoire partagée.

Trop souvent, la politique de l’Europe apparaît comme l’accompagnatrice de la politique des Etats-Unis – quand bien même elle ne suit plus nécessairement celle-ci depuis la prise coordonnée de sanctions en 2014 à propos du conflit relatif à l’Ukraine.

L’Union européenne est toujours le premier partenaire économique de la Russie, même si la Chine monte rapidement en puissance. Le commerce entre l’Union européenne et la Russie représente dix fois les échanges entre les Etats-Unis et la Russie. Les infrastructures d’approvisionnement en gaz et en pétrole constituent un lien pérenne entre les fournisseurs russes et les consommateurs européens. A cet égard, la polémique qui se fait jour autour du doublement du gazoduc North Stream, entre la côte baltique russe et la côte allemande, est révélatrice des conflits d’intérêts en cause : Donald Trump s’est déclaré hostile à la construction de North Stream II, davantage pour vendre du gaz naturel liquéfié américain en Europe que pour défendre la perception de droits de transit par l’Ukraine. Il alimente aussi les critiques formulées par les Danois à l’égard du projet. Il a même menacé de sanctionner les entreprises européennes chargées de sa construction (Engie est partenaire à 10 % du projet).

Sur un plan plus général, en dehors de l’économie, il n’y a que des contacts techniques ou des conversations entre Mme Mogherini et M. Lavrov. Or que Poutine plaise ou pas, il importe de reprendre un véritable dialogue entre l’Union Européenne et la Russie. Celui-ci correspondrait d’ailleurs aux souhaits des dirigeants russes, qui ont toujours cherché à maintenir les contacts et qui n’ont jamais refusé de discuter les points de désaccords.

Dans les circonstances actuelles, seuls les grands Etats-membres, comme la France et l’Allemagne, ont la capacité de sortir de l’impasse les relations avec la Russie, d’une part en faisant progresser leur dialogue bilatéral avec elle, et d’autre part en recherchant la voie d’un consensus à Bruxelles entre les Etats-membres qui veulent aggraver l’isolement de la Russie (Suède, Pologne et Pays Baltes) et ceux qui se disent prêts à voter en décembre prochain contre la prorogation des sanctions (Italie, Grèce, Chypre, Bulgarie, Hongrie, Slovaquie et surtout l’Autriche, en charge de la présidence tournante au deuxième semestre 2018, où Poutine s’est rendu à deux reprises ces trois derniers mois).

7/ En ce qui concerne plus spécialement les relations entre la France avec la Russie, il importe d’abord de restaurer la confiance. A cet effet, douze propositions pourraient être envisagées.

1. Poursuivre la politique de petits pas engagée par le président Macron.
2. Reprendre le dialogue à tous les niveaux.
3. Structurer le dialogue sur les sujets du Conseil de Sécurité.
4. Proposer au Conseil de Sécurité de compléter Minsk par une force de maintien de la paix dans le Donbass.
5. Proposer à l’OSCE une conférence pour la reconstruction de l’Ukraine.
6. Affirmer que la participation de l’Union européenne à la reconstruction de la Syrie n’est envisageable qu’après la mise en place d’un processus politique inclusif.
7. Inviter la Russie, la Chine et l’Inde au deuxième jour du G7 de Biarritz.
8. Instaurer une exonération de visa Schengen aux détenteurs de passeports biométriques.
9. Encourager les échanges de jeunes.
10. Promouvoir l’attractivité de la France pour les étudiants russes
11. Renforcer la coopération scientifique.
12. Instaurer une coopération en matière d’armements.

De telles mesures n’auront d’effet durable que si elles s’inscrivent dans une démarche progressive plus large susceptible même d’aboutir au « partenariat stratégique » entre l’Union Européenne et la Russie, dont l’idée a été mentionnée par le président Macron lors de la conférence récente des ambassadeurs.

8/ Des réunions internationales entre la Russie et ses principaux interlocuteurs ont eu lieu ou auront lieu dans les prochains mois. En particulier Poutine et Xi Jinping se sont rencontrés à Vladivostok en marge du Forum économique oriental. Poutine et Trump se trouveront parmi d’autres à Paris pour le 11 novembre.

Sont membres du Club des Vingt : Hervé de CHARETTE, Roland DUMAS, (anciens ministres des Affaires étrangères), Bertrand DUFOURCQ, Francis GUTMANN, président du Club, Gabriel ROBIN (ambassadeurs de France), Général Henri BENTEGEAT, Bertrand BADIE (professeur des Universités), Denis BAUCHARD, Claude BLANCHEMAISON, Hervé BOURGES, Rony BRAUMAN, Jean-François COLOSIMO, Jean-Claude COUSSERAN, Dominique DAVID, Régis DEBRAY, Anne GAZEAU-SECRET, Jean-Louis GERGORIN, Renaud GIRARD, Bernard MIYET, François NICOULLAUD, Marc PERRIN de BRICHAMBAUT, Jean-Michel SEVERINO.
Pierre-Jean VANDOORNE (secrétaire général). Dominique DAVID, Bernard MIYET, Marc PERRIN de BRICHAMBAUT et Jean-Michel SEVERINO ont rejoint le Club des Vingt.

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