Solidarité européenne face au coronavirus : le compromis franco-allemand reste indispensable

L’Allemagne a été prompte à jouer le jeu de la solidarité, sur le plan humanitaire comme sur le plan financier. La question est de savoir si elle est prête à aller plus loin en acceptant un emprunt qui prenne la forme de « coronabonds ». Ses réticences sont compréhensibles, estime Christian Lequesne, professeur à Sciences Po Paris, mais il est indispensable qu’elle assouplisse ses positions doctrinales. Il en va de sa responsabilité morale mais aussi de ses intérêts.

Géostratégie Synopia publication du CSFRS, mai 2019
Solidarité

Après l’échec du Conseil européen du 26 mars sur l’accompagnement économique du coronavirus, les ministres des Finances de l’Eurogroupe ont trouvé le 8 avril la voie d’un compromis. Ce sont 540 milliards d’euros qui pourront être débloqués : 240 milliards au titre du Mécanisme européen de stabilité (réservé aux membres de la zone euro), 200 milliards sous la forme de prêts de la Banque européenne d’investissement aux entreprises et 100 milliards au titre du programme SURE pour l’accompagnement du chômage partiel. Dans une Union européenne polarisée autour d’un clivage Nord-Sud, le bon vieux compromis franco-allemand a joué une fois de plus un rôle salvateur. C’est la raison pour laquelle il est nécessaire que ce compromis entre Paris et Berlin continue d’avoir lieu.
Tout d’abord, il faut rappeler que les Allemands participent à la solidarité sanitaire en ouvrant leurs hôpitaux aux malades français. Très touchée par l’épidémie, la région Alsace a pu évacuer des patients gravement atteints vers les hôpitaux de Fribourg, Mannheim ou Heidelberg qui les ont accueillis dans leurs unités de soins intensifs. Sur le plan humanitaire, le voisin allemand joue donc complètement le jeu de la solidarité européenne.
Ensuite, l’Allemagne a été plus prompte à jouer le jeu de la solidarité européenne pour gérer la crise que d’autres Etats du nord, comme les Pays-Bas et la Finlande. Mais bien évidemment, le paquet de mesures adopté par l’Eurogroupe ne sera pas suffisant. La question est de savoir si l’Allemagne est prête à aller plus loin en acceptant un emprunt européen qui prenne la forme de « coronabonds ». La réponse n’est pas évidente, car une mutualisation européenne des dettes se heurte en Allemagne à de solides réticences culturelles au sein de la CDU/CSU à droite, mais aussi du SPD à gauche. En contre fonds apparaît toujours la même crainte que le contribuable allemand soit contraint d’assumer les dettes de pays comme l’Italie ou la France dont les finances publiques ne sont jamais vraiment maîtrisées. Rappelons à ce propos que l’Allemagne a diminué sa dette publique de 75% du PNB en 2014 à 60% en 2018, alors que les dettes française et italienne (indépendamment de l’épisode du coronavirus) sont respectivement de 100% et 136%. Les Allemands ont donc quelques raisons d’affirmer que le respect des règles européennes n’est pas suivi de la même manière partout dans l’Union européenne.

Apporter des garanties crédibles

Mais le débat allemand n’est pas complètement figé. De plus en plus d’Allemands (y compris à droite) comprennent que cette crise de nature symétrique risque d’ébranler toute l’Union européenne et la zone euro. L’ancien député européen CDU Elmar Brok vient ainsi de déclarer qu’un plan budgétaire européen était inévitable pour l’après coronavirus. C’est aussi l’opinion du professeur Michael Hüther, proche de la CDU et du patronat allemand, qui dirige l’Institut de l’Economie allemande de Cologne. Parmi les responsables verts et sociaux-démocrates à gauche, l’idée qu’un emprunt européen serait inévitable est encore plus répandue.
Cela ne veut nullement dire que la grande coalition CDU-CSU/SPD au pouvoir à Berlin acceptera de souscrire à cet emprunt européen. La Chancelière Merkel semble contre, tout comme ses ministres SPD des finances, Olaf Scholz, et CDU de l’économie, Peter Altmaier. Mais au moment où un débat contradictoire s’amorce en Allemagne, essayons en France de rassurer notre voisin allemand, car la réussite de l’emprunt européen dépend en fait de son acceptation ou pas. Plus que jamais, la France, mais aussi l’Italie et l’Espagne, doivent apporter des garanties crédibles à la mise en oeuvre d’un tel emprunt européen. Certains doutes allemands peuvent se comprendre.
En Italie, la coalition populiste Lega/Cinq Etoiles, au pouvoir entre juin 2018 et septembre 2019, n’a cessé d’affirmer qu’elle se moquait des règles budgétaires européennes. Cinq Etoiles participe toujours au pouvoir à Rome, bien que ce ne soit plus avec l’extrême-droite. En France, le mouvement des Gilets Jaunes a coûté 17 milliards d’euros au budget national, aggravant un déficit public que le gouvernement cherche pourtant à contrôler depuis 2017. Si les rébellions contre les réformes engagées par Emmanuel Macron reprennent de plus belle à la sortie du confinement, le gouvernement français ne sera-t-il pas tenté de laisser filer déficit et dette en renonçant à un contrôle des finances publiques qui pourrait compromettre l’élection présidentielle ?
Il est indispensable que l’Allemagne assouplisse ses positions doctrinales. Il en va de sa responsabilité morale, mais aussi de ses intérêts. La première économie de la zone euro ne peut pas cautionner par réflexe conservateur ce que Henrik Müller a appelé récemment dans le magazine Der Spiegel le risque d’un « effondrement du système » (« Systemabsturz »). Mais il appartient aussi à la France, en tant que principal partenaire de l’Union européenne, de créer les conditions d’un compromis en acceptant des garde-fous budgétaires. Car si l’Union européenne échoue à mettre en place un plan de solidarité pour l’après-coronavirus sur fond de conflit nord/sud, le « danger de mort », comme l’a décrit récemment Jacques Delors, la visera bel et bien. Tout espoir de relance sera mis à mal, car les opinions publiques pourront dire que la solidarité européenne est un vain mot et que le repli sur la sphère nationale est le seul remède. Rien n’est plus faux bien entendu. C’est pourtant le credo que martèlent les partis d’extrême-droite et d’extrême-gauche qui en appellent à une désintégration de l’Union européenne, que ce soit en Italie, en France, en Allemagne ou aux Pays-Bas. Si ces forces s’emparent du pouvoir en puisant plus de légitimité par les urnes, toute gestion de l’Union européenne, mais aussi de toute nouvelle crise, deviendra impossible. Il suffit de regarder comment les présidents américain et brésilien Trump et Bolsonaro ont abordé la crise du coronavirus en ses débuts pour s’en convaincre aisément. Désirons-nous une même évolution vers l’irrationnel en Europe ?