Tianjin : l’épreuve de vérité pour Xi Jinping

L’explosion, le mercredi 12 août, d’une usine de produits chimiques à Tianjin, le grand port de 14 millions d’habitants à quelque 100 km de Pékin, a fait 114 morts, 70 disparus et près de 700 blessés, soignés dans les hôpitaux, d’après un bilan encore provisoire. Pendant plusieurs jours, les autorités ont réagi en censurant les informations, tout en promettant de châtier les coupables. Face à la montée des protestations, le premier ministre s’est rendu sur place pour rendre hommage aux victimes, notamment aux pompiers qui ont perdu la vie en essayant d’éteindre les incendies, et annoncer des indemnisations. La population a été évacuée dans un périmètre de plusieurs kilomètres autour de la catastrophe par crainte des émanations de gaz toxiques. 700 tonnes de cyanure de sodium auraient été entreposées dans les usines détruites.

Karl-Ludwig Poggemann, Creative Commons par Flickr
Des milliers de voitures brûlées dans l’explosion

En 1986, quand la centrale nucléaire de Tchernobyl, en Ukraine, a explosé, les autorités communistes de Moscou ont réagi comme elles l’avaient toujours fait face à des catastrophes naturelles ou industrielles : en jetant une chape de plomb sur les informations afin de minimiser, dans toute la mesure du possible, les réactions de la population et de contrôler les versions officielles qui ne devaient pas nuire à l’image du système socialiste. Dans les années 1980, il était déjà difficile de brider les moyens d’information non officiels. Mikhaïl Gorbatchev, qui n’en était qu’aux prémices de sa politique de perestroïka, l’a très vite compris. Il a compris aussi l’avantage qu’il pouvait tirer pour ses ambitions réformatrices d’une attitude plus ouverte à la fois vis-à-vis des médias, soviétiques et étrangers, et de son opinion publique.
La situation de la Chine d’aujourd’hui n’est pas comparable à celle de l’URSS en 1986. Il n’en reste pas moins que la catastrophe de Tchernobyl et l’usage qu’en a fait Gorbatchev ont marqué un tournant dans la réforme du système soviétique. La question qui s’est imposée alors peut être posée à propos de Tianjin : la catastrophe ouvrira-t-elle une nouvelle ère dans la politique chinoise ?

Contrôler l’information

Les premières réactions du pouvoir communiste sont conformes à la tradition. Essayer de contrôler l’information afin de laisser place uniquement à la version officielle, empêcher les enquêtes indépendantes qui pourraient gêner les apparatchiks locaux et leurs soutiens haut placés, quitte dans quelques jours à se débarrasser de boucs émissaires, contenir les manifestations de protestation des victimes afin d’éviter une mise en cause du régime lui-même.
Bien sûr, le président chinois Xi Jinping a promis que toute la lumière serait faite sur les causes de l’accident et que les coupables, s’il y en a, seraient sévèrement punis. Le premier ministre Li Keqiang l’a répété en se rendant sur place, presque une semaine après la catastrophe, et a promis que les victimes seraient indemnisées. Cela suffira-t-il à enrayer une onde dechoc dans tout le pays où les normes de sécurité des usines et des infrastructures ne sont pas toujours respectées afin de limiter les coûts et gonfler les pots de vin ? Rien n’est moins sûr.

Les ratés du "modèle chinois"

La catastrophe de Tianjin n’est ni la première, ni malheureusement la dernière, dans un pays qui au cours des trente dernières années s’est développé à une vitesse vertigineuse, privilégiant la croissance par rapport au respect de la sécurité et de l’environnement. Mais elle intervient à un moment où « le modèle chinois » a des ratés. Certes, dans sa grande bonté le Comité international olympique, vient d’attribuer les JO d’hiver de 2022 à la région de Pékin, championne de la neige artificielle. Cette décision a été célébrée officiellement comme une grande victoire du « socialisme aux caractéristiques chinoises ».
Plus sérieusement cependant, l’économie chinoise semble donner des signes de faiblesse. La croissance du PIB devrait être encore autour de 7% cette année, un taux que bien des pays pourraient envier. Le temps paraît loin où une croissance à deux chiffres était considérée comme un minimum pour absorber les migrants ruraux à la recherche d’un emploi en ville et pour contenter une classe moyenne privée de droits politiques mais droguée à la consommation.
Avec une croissance en diminution, qui pourrait être même plus faible que prévu à cause de l’atonie des exportations, cet équilibre social risque d’être remis en cause. La Banque centrale a dévalué trois fois le yuan au cours des dernières semaines, officiellement pour rapprocher la devise nationale du cours du marché et la préparer à son rôle de monnaie de réserve internationale – un geste salué par le Fonds monétaire international—, mais aussi pour baisser le prix des produits chinois sur le marché mondial et soutenir ainsi les exportations.
Celles-ci restent le moteur principal de la croissance, même si les dirigeants du Parti communiste proclament, à intervalles réguliers, leur intention de favoriser la consommation intérieure. Le prochain plan quinquennal (2016-2020), qui doit être adopté en octobre, lors d’un « congrès économique » du PCC, réaffirmera sans doute cette double priorité, comme il soulignera le rôle du marché tout en insistant sur l’importance des entreprises d’Etat.

L’obsession de l’ordre

Le pouvoir chinois continue de se heurter à la contradiction entre d’une part une relance de la consommation intérieure qui ne repose pas seulement sur les grands projets et un rôle accru pour les petites et moyennes entreprises privées, et d’autre part un contrôle politique renforcé de la population. Loin de s’estomper, cette contradiction s’est aggravée depuis l’arrivée au pouvoir en 2012-2013 de Xi Jinping. Le maintien de l’ordre est l’obsession du président chinois. La censure des moyens d’information s’est resserrée, le contrôle d’Internet est livré à la police qui peut désormais intervenir directement dans les entreprises du web chinois. La chasse aux avocats défenseurs des droits de l’homme s’est intensifiée.
Dans le même temps, la lutte contre la corruption, annoncée comme un de ses principaux objectifs par Xi Jinping, s’est développée en frappant des dignitaires du PC ou de l’appareil d’Etat. Le but est clair : faire des exemples et répandre la peur à tous les échelons du parti et de l’administration pour assurer la discipline. Mais cette campagne anticorruption, qui sert les objectifs politiques du président et chef du parti plus qu’elle n’est le signe d’un progrès de l’Etat de droit, n’est pas sans danger pour le régime.
En dévoilant au grand jour les faiblesses coupables des cadres, elle risque de susciter dans l’opinion le sentiment d’une sorte d’illégitimité du pouvoir. La répression de tous ceux « qui pensent autrement » limite le risque. Elle ne l’écarte pas totalement alors que parmi les 500 millions d’internautes chinois, nombreux sont les petits malins qui savent contourner la censure officielle.
Depuis le temps de Mao, pour échapper à la chaleur suffocante de Pékin, les plus hauts dirigeants chinois ont l’habitude de se retrouver au mois d’août dans la station balnéaire de Beidaihe, à une demi-heure de vol de la capitale, pour se baigner et préparer la rentrée politique. Confrontés à la catastrophe de Tianjin, en reviendront-ils avec des idées « révolutionnaires » ? Ayant soigneusement étudié comment le pouvoir soviétique s’est délité avec les réformes de Mikhaïl Gorbatchev, il est plus probable qu’ils s’en remettent au conservatisme répressif.