Un putsch providentiel pour le président turc

Les partisans du président turc Recep Tayyip Erdogan ont de nouveau manifesté leur soutien au gouvernement, le samedi 16 juillet, à Istanbul et Ankara, après la tentative de putsch militaire avortée. Dans la nuit de vendredi à samedi, des unités de l’armée avaient pris position sur les ponts enjambant le Bosphore, à la télévision d’Etat, dans les aéroports, mais elles n’ont pas été en mesure d’entrainer l’ensemble de l’appareil militaire. En vacances à Marmaris, sur les bords de la Méditerranée, le président turc a appelé les membres de son parti AKP (Justice et développement) à descendre dans les rues pour s’opposer aux putschistes. Plus de 260 personnes, dont plus d’une centaine de civils ont été tuées. Trois mille militaires, dont deux officiers généraux, ont été arrêtés. La répression frappe aussi la justice. Trois mille juges et procureurs ont été démis. Le gouvernement envisage, pour les éléments séditieux, le rétablissement de la peine de mort abolie en 2004. Recep Tayyip Erdogan a déclaré que cette tentative de coup d’Etat était « une bénédiction de Dieu ».

Reuters
Partisans d’Erdogan samedi 16 juillet à Ankara

« Pourquoi une bénédiction de Dieu ? » Recep Tayyip Erdogan a posé la question après l’échec de la tentative de coup d’Etat et a donné lui-même la réponse : « Parce que ce mouvement va servir d’occasion pour nettoyer nos forces armées qui doivent être totalement pures. » Trois mille militaires, dont deux généraux commandants la deuxième et la troisième armées, ont été arrêtés quelques heures après la reprises en main. Le chef d’état-major des armées, Hulusi Akar, pris brièvement en otage par les putschistes, a été remplacé sur le champ par un autre général, Ümit Dündar.

Une grande purge

Mais la purge ne s’arrête pas à l’institution militaire. Elle vise aussi la justice à laquelle le président avait eu du mal ces dernières années à imposer ses volontés. Qui s’était même permis de s’intéresser aux affaires juteuses de la famille Erdogan. Trois mille juges ont été démis, plus d’une centaine de mandats d’arrêt ont été émis contre des juges et des procureurs. Aucune juridiction n’est épargnée, ni la Cour de cassation, ni le Conseil d’Etat, ni même le Tribunal constitutionnel. Tout laisse à penser que les listes étaient déjà prêtes et que le pouvoir n’attendait qu’un prétexte pour sévir.
Le président turc a vu derrière la tentative de renversement de l’ordre légal « la main de l’Etat parallèle », c’est-à-dire de la confrérie de Fethullah Gülen, son ancien allié devenu son ennemi juré. L’imam Gülen a émigré aux Etats-Unis en 1999. Erdogan a demandé son extradition mais a essuyé un refus. Au début des années 2000, les « gülénistes » ont aidé l’AKP, le Parti de la justice et du développement à prendre le pouvoir et à le consolider.
Après la victoire électorale de l’AKP en 2002, la préoccupation principale de son chef a été de réduire le pouvoir des militaires qui dominaient la vie politique turque depuis la révolution kémaliste des années 1920. Recep Tayyip Erdogan s’est habilement appuyé sur la candidature de la Turquie à l’Union européenne pour arriver à ses fins. Arguant de la nécessité de soumettre l’armée aux autorités civiles par conformité aux principes démocratiques européens, il a voulu confiner les militaires dans les casernes – quand ils ne font pas la guerre aux Kurdes. En 2010, il a réduit le rôle constitutionnel de l’armée.
Entre temps il avait organisé, avec le soutien des « gülénistes », des procès contre des centaines d’officiers kémalistes soupçonnés d’avoir tenté de renverser le gouvernement de l’AKP. La plupart de ces condamnations ont été ensuite cassées par la Haute cour d’appel, favorisant une réconciliation entre le pouvoir islamo-conservateur et l’armée.

La rupture avec Gülen

Toutefois, la complicité entre Erdogan et Gülen a pris fin en 2013 quand des affaires d’écoutes téléphoniques jetant une lumière crue sur la corruption touchant le proche entourage du président ont été révélées par la confrérie. La chasse aux « gülénistes » dans l’armée et dans l’appareil d’Etat s’est alors intensifiée. Concernant la nature des putschistes du 16 juillet, une hypothèse est justement les retrouvailles improbables entre des adeptes de l’imam émigré en Amérique et quelques nostalgiques du kémalisme. Leur slogan « Paix dans le pays. Paix dans le monde » était en effet celui de Kemal Atatürk. Erdogan avait demandé à la hiérarchie militaire de « purifier » l’armée des derniers sympathisants de Gülen, mais s’était heurté à un refus faute de preuves.
La Turquie a une longue tradition de coups d’Etat militaires contre des gouvernements civils : en 1960, 1971, 1980, et 1997 où l’armée n’a pas eu besoin de sortir dans les rues pour mettre fin au gouvernement islamiste de Necmettin Erbakan, le mentor politique de Recep Tayyip Erdogan. La menace a suffi pour ce coup d’Etat dit « postmoderne ». En revanche, dix ans plus tard, l’armée a échoué. Dans un mémorandum mis en ligne sur son site internet, d’où le nom de « e-coup d’Etat), la haute hiérarchie militaire avait tenté d’ empêcher l’élection (par le Parlement) comme président de la République d’Abdullah Gül, membre de l’AKP, soupçonné d’être un islamiste. En vain.

Militaires contre militaires

Le putsch du 16 juillet ne ressemble à aucun des précédents. L’armée est apparue divisée, ce qui a contribué à l’échec de la sédition. L’autre explication est la mobilisation de la population à Istanbul et à Ankara, à l’appel d’un président, utilisateur des réseaux sociaux qu’il vouait naguère aux gémonies. Les militants de l’AKP sont descendus dans les rues pour s’opposer aux militaires putschistes et pour défendre le pouvoir civil.
Mais pas seulement eux. Des partisans de l’opposition ont aussi défendu l’ordre constitutionnel. Les partis d’opposition, les sociaux-démocrates héritiers des kémalistes du CHP comme le HDP, la formation prokurde, se sont placés aux côtés de l’AKP contre la petite fraction des militaires soulevés. Et le gros de l’armée est resté loyaliste. « Pour la première fois, des militaires ont tiré sur des militaires », note le politologue Ahmet Insel. Avec plus de 500 000 hommes, 40 000 officiers, 350 généraux, l’armée turque est la deuxième de l’OTAN après l’armée américaine.

Un pouvoir de plus en plus personnel

Le putsch raté a rapproché Recep Tayyip Erdogan de son principal objectif, qu’il peinait à atteindre : l’instauration à son profit d’un régime présidentiel. Il s’agit à la fois de donner une base légale et une nouvelle impulsion à un autoritarisme déjà bien développé.
Le chemin n’a pas été aisé. Aux élections du printemps 2015, son parti, l’AKP, a perdu la majorité qu’il détenait depuis 2002. Erdogan n’a pas hésité à organiser un nouveau scrutin à l’automne après avoir relancé la guerre contre les Kurdes de Turquie. L’AKP a retrouvé son hégémonie mais pas la majorité des deux tiers qui aurait permis au président de changer la Constitution et la nature du régime.
Erdogan était d’autant plus à la recherche d’une voie de sortie que sa position internationale s’était en même temps affaiblie. La politique de « zéro ennemi » dans le voisinage prônée par Ahmet Davutoglu, son conseiller puis ministre des affaires étrangères, puis premier ministre avant d’être finalement remercié, s’était soldée par un fiasco. La Turquie était en mauvais termes avec tous ses voisins, en conflit avec la Syrie de Bachar el-Assad, en froid avec Israël et avec la Russie, etc. Les Américains lui reprochaient son attitude pour le moins ambivalente à l’égard de l’Etat islamique, les Européens aussi même s’ils étaient obligés de se montrer plus prudents pour obtenir l’appui d’Ankara à leur politique migratoire. Malgré ses déclarations tonitruantes, Erdogan était en position de faiblesse au moment où il a cherché à se réconcilier avec Vladimir Poutine et Benjamin Nétanyahou.
La victoire remportée dur les putschistes le relance. Les purges le débarrassent de ses adversaires réels et dissuadent ses opposants potentiels. Ce qui apparaissait hier comme les craintes d’un paranoïaque a acquis aujourd’hui une forme de réalité qui permet à Erdogan de dénoncer comme « traîtres » tous ceux qui voudraient se mettre en travers de ses desseins. Rien ne devrait l’empêcher d’organiser un référendum pour instaurer un régime présidentiel qui lui donnera des pouvoirs étendus au moins pour une dizaine d’années encore. Autrement dit, il serait resté à la tête de la Turquie pendant un quart de siècle !
En profitera-t-il pour accentuer l’islamisation de la politique turque, voire de la société, et pour tourner le dos à la démocratisation amorcée dans les premières années de son mandat ? Déjà, il est officiellement question de rétablir, pour les putschistes, la peine de mort abolie en 2004.
Erdogan est toutefois assez fin politique pour savoir que ces moments de grâce politique sont fragiles. Le quasi-consensus politique et populaire qui s’est manifesté contre la tentative de coup d’Etat militaire est largement artificiel. Il ne parvient pas à cacher les fractures qui traversent la Turquie, entre militaires, dans la société civile entre les islamo-conservateurs et les libéraux, vis-à-vis des Kurdes, voire sur la question arménienne, entre les européistes et les nostalgiques de l’empire ottoman… Au-delà de la divine surprise d’un putsch d’amateurs, le renforcement d’Erdogan pourrait, à terme, n’être qu’un trompe-l’œil.