Un spectre hante Vladimir Poutine : un "Maïdan" russe

Après les manifestations contre la corruption qui ont réuni plusieurs dizaines de milliers de personnes dans quatre-vingt-deux villes de Russie, le dimanche 26 mars, l’avocat Alexeï Navalny, arrêté à Moscou, a été condamné à quinze jours de prison. Le pouvoir qui craint par-dessus tout une révolte populaire comme les « révolutions de couleur » a dénoncé une « provocation », affirmant que de nombreux jeunes manifestants avaient été payés. Dans certaines villes, des parents ont reçu des amendes pour avoir laissé manifester leurs enfants mineurs. (Ce texte est une version légèrement modifiée d’un article paru sur le site www.slate.fr)

Dmitri Serebryakov/TASS
La manifestation du 26 mars à Moscou, place Pouchkine

Après cinq ans d’apparente léthargie, « « la Russie se réveille », selon le titre du livre de Jana Nemtsowa, la fille de Boris Nemtsow assassiné le 27 février 2015 sous les murs du Kremlin (Russland, wachrütteln, Ullstein, non-traduit). L’appel d’Alexeï Navalny et de sa Fondation de lutte contre la corruption a été suivi à Moscou et dans de nombreuses villes de province. A Saint-Petersbourg, les manifestants étaient plus nombreux encore que dans la capitale.
Au cours des dernières semaines, l’avocat anti-corruption avait parcouru la Russie pour appeler à la mobilisation. Tous les moyens ont été utilisés pour l’empêcher de rencontrer la population mais il a persévéré. Même aspergé de peinture verte, il a continué à dénoncer l’enrichissement des puissants, rencontrant un écho particulier chez les jeunes qui ont fourni le gros des manifestants du 26 mars.

« Continuez. Tout va bien ! »

A Moscou, la manifestation avait été autorisée à une dizaine de kilomètres en banlieue et interdite dans le centre. Mais plusieurs milliers de personnes – 8000 selon la police, beaucoup plus selon les observateurs indépendants —, ont bravé l’interdiction et se sont rassemblées sur l’avenue Tverskaïa, une des plus grandes artères de la capitale qui débouche sur la place Rouge et le Kremlin. Les cortèges ont remonté et descendu l’avenue pendant plusieurs heures malgré l’intervention de la police anti-émeutes. Alexeï Navalny a été interpellé dès son arrivée et emmené dans un car de police. « Continuez. Tout va bien », a-t-il pu tweeter à ses partisans. Lundi, il a été condamné à 15 jours de prison et les locaux de sa Fondation ont été perquisitionnés par la police qui a emporté les ordinateurs et assigné à résidence ses collaborateurs. De cinq cents à un millier de manifestants ont été interpellés.
Les manifestants protestaient contre la corruption des élites dirigeantes, notamment du Premier ministre Dmitri Medvedev. Alexeï Navalny a mis en ligne au début du mois de mars un film qui montre les villas de luxe, les yachts, les vignes, estimés à plusieurs millions de dollars, possédés par l’éphémère président, homme lige de Vladimir Poutine avec qui il a échangé son poste. Sur Youtube, le film a été vu quelque 11 millions de fois. Pendant que les manifestants parcouraient les rues de villes russes, le Premier ministre a été photographié faisant du ski dans le Caucase.

Un thème porteur

La lutte contre la corruption est un thème porteur dans un pays qui a connu trois années successives de récession. Les dirigeants mettent en cause les sanctions décidées par les Occidentaux à la suite de l’annexion de la Crimée par Moscou et de la guerre dans l’est de l’Ukraine. Mais l’économie russe a souffert de la baisse des prix des hydrocarbures qui représentent toujours plus de deux tiers des exportations et la majeure partie des rentrées en devises. Vivant de la rente, les hommes politiques et les oligarques n’ont ni la volonté ni la capacité à mener à bien les réformes qui permettraient une diversification et une modernisation de l’appareil productif.
Le contrat implicite qui liait le pouvoir à la population a été mis à mal. Après les années de chaos postcommuniste, le premier devait assurer la stabilité et une relative prospérité en contrepartie de la tranquillité politique. A cause de la crise économique, il n’est plus en mesure de respecter son engagement. Il a cherché une autre source de légitimité dans l’exaltation du nationalisme. L’annexion de la Crimée en 2014 et le soutien aux séparatistes prorusses de l’est de l’Ukraine ont permis à Vladimir Poutine de maintenir une cote de popularité flirtant avec les 80%. Ce n’est pas une coïncidence si Vladimir Poutine a utilisé la situation en Ukraine en 2013-2014 pour faire oublier les grandes manifestations de l’automne 2011 contre les fraudes aux élections à la Douma puis du printemps 2012 au moment de l’élection présidentielle qui ramenait Poutine au Kremlin.

Vers un « Maïdan » russe ?

Le dernier grand rassemblement hostile au pouvoir avait eu lieu à Moscou le 6 mai 2012, à la veille de l’investiture du président. Sur la place Bolotnaïa, la police avait arrêté des centaines de personnes dont certains sont encore en prison. Depuis, l’opposition n’avait pas réussi à mobiliser une population préoccupée par les soucis de la survie quotidienne et découragée par la répression. Mais cette politique montre aussi ses limites. Si la Crimée reste un sujet de fierté nationale pour une majorité de Russes, le soutien à la guerre s’étiole.
Malgré quelques signes de « dégel » — un mot employé dans les années 1950 au début de la déstalinisation — le pouvoir compte surtout sur la manière forte. Alexeï Navalny est sous le coup d’une condamnation à cinq ans de prison avec sursis pour une sombre histoire de détournement de fonds alors qu’il était conseiller du gouverneur libéral de Kirov, Nikita Belykh. Depuis celui-ci a été lui-même emprisonné pour corruption. Alexeï Navalny a été mis en cause dans une autre affaire impliquant la société française Yves Rocher. Son frère a été condamné à une peine de prison.
En multipliant ainsi les motifs d’inculpation, le pouvoir poursuit un seul objectif : empêcher Alexeï Navalny de se porter candidat à l’élection présidentielle de 2018. Ses chances de succès sont minces, bien qu’aux élections municipales de Moscou en 2013, il ait recueilli près de 30% des voix, mais Vladimir Poutine qui briguera un nouveau mandat de six ans ne veut pas de concurrent incontrôlé.
Sa grande hantise sont les « révolutions de couleur » qui depuis l’effondrement du régime soviétique ont chassé les dirigeants postcommunistes en Géorgie, en Ukraine et dans d’autres Etats appartenant naguère à l’URSS. Le pouvoir soutient un « mouvement anti-Maïdan », », du nom de la place centrale de Kiev d’où est partie la révolte populaire de 2013-2014. Il joue sur l’aversion des Russes pour la révolution, qu’elle vienne des communistes ou des libéraux, pour les aventures politiques et le désordre. Il compte sur leur soif de stabilité à l’ombre tutélaire d’un vojd (chef) puissant et éclairé. C’est compter sans la soif des jeunes Russes, dont beaucoup n’ont pas connu les désordres des années 1990, de vivre dans une société libre.