Une nouvelle géographie de l’énergie

Le domaine de l’énergie est, depuis un siècle, de plus en plus dépendant de la géopolitique. S’y ajoutent, dans la période récente, des problèmes d’environnement, en particulier le changement climatique. Les experts du Club des Vingt soulignent à la fois les déséquilibres et les concurrences qui affectent ce secteur alors que la compétition pour l’accès aux ressources énergétiques est devenue mondiale et que l’épuisement des ressources en hydrocarbures, ainsi que la lutte contre la pollution, obligent à se retourner vers d’autres énergies.

DigitalCorner/Libération
Vers la diversification des ressources énergétiques

1/ Les déséquilibres

La dimension géopolitique de l’énergie, notamment des hydrocarbures, tient à l’inégale répartition des réserves et à celle de la consommation, accentuées par les perspectives contrastées des différentes énergies.

1.1/ Le Moyen-Orient (Arabie Saoudite, Iran, Irak, Koweït, Emirats) détient à lui seul 49,5 % des réserves mondiales de pétrole. Viennent ensuite le Venezuela et le Canada. La part de l’Europe est de 0,9 %. Les 2/3 des réserves en gaz sont entre le 50° et le 70° méridien : Russie, Turkménistan, Iran, Qatar.

1.2/ Pendant longtemps, la consommation d’hydrocarbures a été concentrée dans les pays occidentaux. La concurrence pour l’accès aux ressources énergétiques est devenue mondiale. En 2000, l’Europe et les Etats-Unis représentaient 40 % de la consommation énergétique et l’Asie 20 %. La Chine a dépassé l’Europe en 2005 et les Etats-Unis en 2009. L’Inde a pris le relai et excède l’Europe en 2009. Ainsi la situation est-elle inversée par rapport en 2000. La consommation moyenne d’un Africain est six fois inférieure à celle d’un habitant d’un pays de l’OCDE.

1.3/ La consommation d’énergie mondiale devrait continuer à croître avec une électrification croissante du système énergétique. Parmi les énergies fossiles, le gaz connait la plus forte croissance. La demande de pétrole augmente faiblement et décroît même dans les pays industrialisés. La consommation de charbon se stabilise, le nucléaire connait des perspectives différentes selon les pays.

2/ Les concurrences

2.1/ Les Etats-Unis étaient, il y a un siècle, le premier producteur de pétrole. Ils s’assurèrent en outre le contrôle des ressources en Arabie Saoudite (accord avec Ibn Saoud en 1945) et en Iran (renversement de Mossadegh en 1953) du moins jusqu’à la révolution islamique de 1979. Ainsi firent-ils face longtemps à l’augmentation considérable de leur demande malgré la baisse structurelle de la production nationale. Mais ils cessèrent d’être le leader en matière d’hydrocarbures.

Survient la révolution récente des hydrocarbures non conventionnels (gaz de schiste ou shale gas) qui en fit de nouveau le premier producteur mondial. Tandis qu’Obama se satisfaisait de cette indépendance énergétique retrouvée, l’ambition de Trump est celle de « Energy dominance ».

2.2/ La nouvelle auto-suffisance américaine oblige les pays du Moyen-Orient à rechercher des débouchés en Asie. Mais il leur faut tenir compte également de la proximité du pic européen de la demande et plus généralement de l’épuisement à terme de leur ressource en hydrocarbures. Aussi, des pays comme les Emirats, puis l’Arabie Saoudite ont-ils commencé de diversifier leurs économies. Mais l’instabilité persistante dans la région ou à l’intérieur de certains pays de celle-ci rend toute prévision assez aléatoire.

2.3/ Le point faible de la Chine est dans l’insuffisance de ses ressources énergétiques et la dépendance qui en résulte. Le charbon joue un rôle majeur dans le mix énergétique du pays. La lutte contre la pollution urbaine a toutefois conduit à en réduire la part (60,4 % en 2017 contre 74 % dix ans auparavant). Mais celle-ci devrait encore représenter la moitié de la consommation en 2014. La Chine développe le nucléaire. Mais la consommation de pétrole a cru de 54 % en dix ans et celle du gaz a doublé. Pour faire face à cette situation, la Chine développe une politique très active dans les principaux pays détenteurs d’hydrocarbures. Ses compagnies pétrolières, PetroChina, Sinopec et CNOOC investissent massivement dans des gisements au Moyen-Orient, en Afrique, au Venezuela et même en mer du Nord. Elles bénéficient d’un appui diplomatique actif du gouvernement chinois et bénéficient de la mobilisation des entreprises chinoises fournisseurs de biens et de services.

2.4/ La Russie dispose de ressources considérables d’énergie : troisième producteur de pétrole mondial, deuxième producteur de gaz, cinquième producteur de charbon. La dépendance de l’économie russe par rapport aux recettes liées aux hydrocarbures reste considérable. La chute des prix du pétrole en 2014 a conduit la Russie à rejoindre la stratégie de l’OPEP. De tout temps, la Russie a utilisé l’arme du pétrole à des fins politiques. La compagnie russe Rosneft investit dans les pays producteurs à l’instar des compagnies chinoises.

2.5/ L’Europe est de plus en plus dépendante en matière d’énergies classiques. Il est donc impératif pour elle de développer les énergies renouvelables. Encore lui faudra-t-il ne pas agir en ordre dispersé pour l’acquisition des matières premières nécessaires à leur fabrication.

Pour l’heure, en ce qui concerne les énergies conventionnelles, la situation est obérée par la persistance du conflit récurrent entre Moscou et Kiev sur la fourniture de gaz russe à l’Ukraine et, d’autre part, elle est affectée par l’ambition américaine de concurrencer le gaz russe en Europe.

On ne peut pas savoir, à ce stade, si le changement de situation politique à Kiev facilitera ou non la recherche d’une solution au problème actuel et, par voie de conséquence, l’approvisionnement de l’Europe occidentale.

A partir du gaz de schiste, les Américains sont en passe de devenir le premier producteur mondial de gaz naturel liquéfié. Ils voudraient supplanter la Russie sur le marché européen du gaz quand celle-ci détient à ce jour une part de 37 %. Mais le coût marginal à court terme du GNL américain vendu en Europe reste supérieur au coût marginal du gaz russe. Les Américains, d’autre part, ont cherché à s’opposer au projet Nord Stream 2 de transit du gaz russe par la mer Baltique. Mais le projet est à présent près d’aboutir.

2.6/ Depuis peu, de nouveaux acteurs interviennent ajoutant à la politisation de l’ensemble : des villes, des entreprises, des Etats américains. Le seul PIB de New-York est égal à celui de l’Australie.

3/ Et demain ?

L’épuisement prévisible des ressources en hydrocarbures dans le monde et la nécessité de lutter contre les pollutions qu’elles génèrent obligent à se retourner vers d’autres énergies.

Les possibilités de l’hydraulique et du nucléaire sont limitées. Le gaz non conventionnel dépend du volume de végétaux disponibles pour sa fabrication. Le déploiement à grande échelle des énergies renouvelables, comme l’éolienne ou le voltaïque, introduit une nouvelle dimension dans la géopolitique de l’énergie.

En effet, le déploiement est lié à l’accessibilité et au prix des ressources de nombreuses matières premières dites critiques. C’est en particulier le cas des terres rares (dysprosium, néodyme, etc.) dont la Chine représente environ 80 % de la production mondiale. Les besoins considérables de stockage de l’électricité posent le problème de la disponibilité de lithium et de cobalt. La moitié de la production de lithium est concentrée au Chili et en Chine. 64 % du cobalt consommé dans le monde sont concentrés en République démocratique du Congo, mais des entreprises chinoises contrôlent la moitié de la production congolaise et raffinent 52 % du cobalt. Les besoins de cuivre, essentiels pour le secteur électrique et pour l’automobile, devraient, dans trente ans, dépasser les réserves estimées à ce jour.

Avec ces nouvelles énergies, les problèmes géopolitiques ne sont plus les mêmes, mais ils devraient être également difficiles et importants.

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