D’importants changements sont en cours au Pakistan. Un foisonnement de nouvelles chaînes de télévision permet à des dizaines de millions de personnes de suivre les événements dans sa propre langue, pas seulement en ourdou (la langue nationale), mais aussi en sindhi, panjabi ou en pachto. Aucune de ces chaînes n’existait il y a dix ans. Les « talk shows » télévisés, très suivis, ont contribué à une politisation de larges pans de la population. « Jadis, il suffisait d’avoir un nom pour être élu. Maintenant, ce n’est plus le cas. Les gens sont plus exigeants et sont beaucoup moins prêts à dire oui à tout », dit Masroor Ahmed Jatoi, un candidat aux élections de février, qui vient d’une grande famille de propriétaires fonciers dans la province du Sindh (sud du pays).
Pour ceux qui n’ont pas de télévision, les téléphones portables (« une roupie la minute ») servent de canal d’information. Dans les villes, les effets du « boom » économique des années Pervez Musharraf ont renforcé les classes moyennes (plus de la moitié des Pakistanais vivent dans des villes de plus de 5000 personnes). « Les gens qui avaient une bicyclette ont désormais une moto, ceux qui avaient une moto ont désormais une voiture », dit un journaliste basé à Karachi. « Même s’ils se demandent comment ils vont payer leur loyer et garder leur job, ils vont quand même mieux qu’auparavant ». Le symbole de ces nouvelles classes est la Suzuki Mehran, une petite voiture qui encombre les rues congestionnées de Karachi. A la façon dont le propriétaire de Ford Mondeo a incarné la Grande-Bretagne du début des années 90, le propriétaire de Mehran (les conducteurs sont presque toujours des hommes dans cette société traditionnelle) tient entre ses mains le destin du Pakistan.
Retour sur dix ans d’événements politiques
L’ironie, c’est que les changements conduits par Pervez Musharraf, comme la libéralisation des médias et de l’économie, ont été à l’origine de sa chute. Le général de 65 ans avait pris le pouvoir il y a neuf ans par un coup d’Etat qui n’a pas fait de victimes. Il avait chassé du pouvoir le premier ministre Nawaz Sharif, un riche industriel de la province du Pendjab (dans l’est du pays), qui était lui-même arrivé au pouvoir trois ans plus tôt à la faveur de l’éviction de Benazir Bhutto pour incompétence et corruption.
Au cours de l’été 1999, le Pakistan fut pris dans une série de scandales de corruption autour de Nawaz Sharif et sa famille, avec une guerre aussi courte que désastreuse avec l’Inde au Cachemire et une économie en chute libre. Petit à petit, Nawaz Sharif et ses complices mettaient en place un dispositif de corruption, de cooptation, d’emprisonnements, d’exils forcés et d’intimidations diverses en direction de tous ceux qui pouvaient faire de l’ombre à son pouvoir : les ONG, la presse, le pouvoir judiciaire, l’establishment religieux, la bureaucratie ou encore Benazir Bhutto et son mari Asif Ali Zardari. Mais quand Nawaz Sharif essaya de remplacer Pervez Musharraf, chef de la très puissante armée pakistanaise, il était allé trop loin. Comme le dit un officier à la retraite : « l’armée pakistanaise à toujours trois dossiers prêts à l’emploi dans ses tiroirs : la guerre au Cachemire, l’invasion indienne, et la prise de contrôle du gouvernement. Il suffisait de sortir le bon dossier et c’était fait en quelques heures ». Nawaz Sharif fut arrêté, jugé pour trahison et exilé en Arabie saoudite.
Mais il dut attendre pour savourer sa revanche. Le coup d’Etat bénéficiait d’un large soutien de la population et Pervez Musharraf était bien vu sur le plan international après les attentats du 11 septembre, une fois qu’il eût décidé (après mûre réflexion) de soutenir la « guerre contre le terrorisme ». Un flot d’aides s’ensuivit tant sur le plan diplomatique, militaire que financier. Jusqu’au printemps de l’an dernier, Pervez Musharraf semblait inattaquable, ne serait-ce qu’en raison de la bonne santé de l’économie pakistanaise.
La menace islamiste
Mais Musharraf était menacé sur plusieurs fronts, à commencer par celui des militants islamistes. Les critiques disent que le général est un « islamiste inavoué » mais c’est peu probable. Pervez Musharraf est loin d’être pratiquant. Dans sa première interview en tant que président (à l’Observer), il s’affichait fièrement en compagnie de deux petits chiens, en contradiction avec une ligne dure qui considère comme « non islamiques » les chiens domestiques. Si Musharraf a manipulé des groupes militants, c’est au nom de la Realpolitik, non par conviction.
En fait, Pervez Musharraf était représentatif de beaucoup d’officiers « vieille école » de l’armée pakistanaise et d’une génération de Pakistanais appartenant à la classe moyenne fortement influencée par la culture, le langage et les idées de leurs anciens maîtres coloniaux britanniques. Le regain de violence militante sous Pervez Musharraf est en partie lié aux retombées globales de la guerre contre le terrorisme, le Pakistan se trouvant exposé à une montée du radicalisme au même titre qu’une bonne partie du monde islamique.
Mais l’incompétence a également joué un large rôle. Des soldats ou des policiers démoralisés ont été envoyés régulièrement contre de ennemis qu’ils étaient mal équipés pour combattre, au cours de campagnes menées sans direction stratégique et sans consistance. L’assassinat de Benazir Bhutto peu après son retour au Pakistan a été l’attentat le plus spectaculaire parmi des centaines d’autres. On peut parler d’une guerre (au cours des dix derniers jours, près de 500 personnes sont mortes et 135 000 ont été déplacées à cause des combats dans les régions frontalières de l’Ouest).
Pour Pervez Musharraf, la vague de violence a été un double revers. Vu de l’étranger, le président a paru incapable de combattre les militants pakistanais, sans parler des talibans ou de Al Qaeda, qui a installé ses quartiers au Pakistan. Les officiels américains ont commencé à se demander si Pervez Musharraf était vraiment le bon choix et si on avait raison de lui fournir des milliards de dollars d’aide. Sur le plan intérieur, la violence a miné la prétention de l’armée à être la seule à pouvoir assurer la sécurité du pays. Pire, tout le monde au Pakistan a fini par considérer Pervez Musharraf comme un valet des Américains, prêt à envoyer de bon musulmans pakistanais se battre pour la cause américaine contre leurs propres compatriotes et coreligionnaires.
Le nouveau nationalisme pakistanais
Un deuxième basculement a été important au cours des dernières années, avec la réaffirmation d’une identité nationale et religieuse sûre d’elle-même et agressive, qui se traduit par une attitude beaucoup moins révérencieuse à l’égard de l’Occident. Les petits employés, les pharmaciens ou les petits entrepreneurs pakistanais sont convaincus qu’Israël, l’Inde et l’Amérique font cause commune contre le monde de l’Islam. L’élite enrichie passe plutôt ses vacances à Dubai, en Malaisie ou en Arabie saoudite qu’en Europe ou en Amérique. On voit apparaître une nouvelle insistance sur la place du Pakistan dans le monde, en particulier le monde islamique.
La langue joue un rôle autant que la foi, même auprès de la classe éduquée parlant anglais. On insiste sur la culture locale, non anglophone. « Pour la première fois, j’ai honte de mon ourdou qui n’est pas assez bon », dit Rohil Hayatt, important producteur de musique et ancienne pop star.
La révolte des avocats
Une autre menace pour Pervez Musharraf a été incarnée par une classe d’avocats « en costume noir et chemise blanche ». Leur protestation a éclaté quand le président a décidé de suspendre le président de la Cour suprême Mohammed Chaudhry l’an dernier, ce qui fut une grande erreur. Pour la première fois, la protestation s’est étendue aux universités. De manière inédite, la classe moyenne se retournait contre l’homme qu’elle avait largement soutenu. La sonnerie de portable « Go Pervez Musharraf go » est devenue l’une des plus populaires dans le pays. Avec une élection manipulée en octobre, l’état d’urgence en novembre et une répression continue des médias, le cortège des mécontents s’est grossi des journalistes et des intellectuels. Pour la première fois depuis des décennies, un mouvement de la société civile a pris forme. « Les avocats ont continué de se battre, mais n’étant pas un parti politique, ils n’ont pas pu récolter le fruit de leurs actions », selon le professeur Rasul Baksh Rais, expert constitutionnaliste de l’Université de management de Lahore. Pour l’instant, les deux principaux partis du Pakistan, le PPP et le PML-N, reconnaissent l’importance de faire front contre l’ennemi commun.
L’irrésistible ascension de Nawaz Sharif
Mais compte tenu des changements en cours, il paraît probable que Nawaz Sharif sera le gagnant à long terme. A l’occasion des élections de février, qui ont été étonnamment libres et honnêtes, la ligue musulmane de Nawaz Sharif a obtenu de bons résultats en dépit de son impréparation et de ses divisions internes. Vu depuis la province clé du Penjab, c’est Nawaz Sharif, ce parvenu ventripotent, qui incarne le mieux les valeurs nouvelles et les aspirations de dizaines de millions de ses compatriotes. « Il a le doigt sur le pouls de la population et l’homme de la rue l’aime », selon Khawaja Asif, un de ses plus proches assistants.
D’un côté, on avait Benazir Bhutto, modérée, sécularisée, charmante (avec désormais son mari Asif Ali Zardari, lisse et sophistiqué). De l’autre côté, on a Nawaz Sharif, dont l’anglais est hésitant, qui aime la cuisine populaire du Penjab et les montres de luxe étrangères, conservateur sur le plan social et religieux sans être extrémiste pour autant, et qui dispose de soutiens plus forts à Riyadh qu’à Washington. Un homme qui voit en Dubai, et non Londres, le modèle du développement économique. Son identité est un mélange de religion et de chauvinisme nationaliste. Sans aucun doute, il reflète mieux l’identité changeante des Pakistanais.
"A l’issue de cette crise, un seul gagnant : le processus démocratique dans ce pays" dit le professeur Rasul Baksh Rais. La culture, les valeurs et les institutions du Pakistan doivent encore trouver leur propre définition mais le processus démocratique finira par l’emporter. Dans une démocratie, le gouvernement reflète la culture, l’attitude et les croyances du peuple. Ce ne sont sans doute pas celles que l’Occident espérait.
