Assad, un interlocuteur détestable mais incontournable

Emmanuel Macron a d’une formule défini sa politique en Syrie : « Daech est mon ennemi, Bachar est l’ennemi du peuple syrien ». Ainsi les priorités sont claires. Ce n’est plus l’ambiguïté entretenue par ses prédécesseurs qui avaient du mal à dire s’ils luttaient d’abord contre les terroristes de l’Etat islamique ou contre le dictateur de Bagdad. Ils faisaient remarquer, à juste titre, que Assad avait favorisé le développement du djihadisme avec sa répression sanglante du « printemps syrien » de 2011. Celle-ci a provoqué plus de morts en Syrie que Daech.
Malgré quelques inflexions de vocabulaire, la ligne défendue à Paris consistait à dénier à Bachar el-Assad toute légitimité pour participer aux négociations en vue d’une solution négociée à la guerre civile et a fortiori pour être partie prenante de la reconstruction. Pendant des mois voire des années depuis 2011 la diplomatie française affirmait, sous la présidence Sarkozy comme sous celle de Hollande, qu’Assad devait partir et que d’ailleurs il allait bientôt tomber. C’était une affaire de mois voire de semaines.
Six ans après, Assad est toujours au pouvoir et plus solide que jamais. Il le doit à l’intervention militaire russe – et iranienne —, massive à partir de l’automne 2015. Vladimir Poutine lui a sauvé la mise. Non que le président russe éprouve une sympathie débordante pour son obligé syrien – il ne se prive pas de l’humilier à l’occasion et surtout de lui rappeler qui a sauvé son siège. L’opposition syrienne a été décimée, groupes « laïques » comme milices djihadistes en rivalité plus ou moins réelle ou factice avec Daech. L’engagement aérien russe a pu s’appuyer sur ce qui a fait défaut aux Occidentaux, des combattants sur le terrain, que ce soit les gardiens de la révolution iraniens, le Hezbollah libanais, les Tchétchènes de Razam Kadirov voire des unités russes plus ou moins privatisées.
Car le succès militaire et diplomatique russe est aussi l’expression de l’échec politique des Occidentaux en Syrie. En reconnaissant Bachar el-Assad comme interlocuteur incontournable, tout en le traitant de criminel de guerre, Emmanuel Macron tire les leçons d’un constat. Les atermoiements des Américains et la faiblesse des Européens ont laissé le champ libre à la Russie et à ses alliés.
Vladimir Poutine ne s’est pas embarrassé des états d’âme des dirigeants occidentaux qui hésitaient entre les « bons » et les « mauvais » djihadistes, qui répugnaient, à raison, à engager des forces au sol, qui fixaient des « lignes rouges » à Assad, sur l’emploi des armes chimiques, mais ne se résignaient pas à les faire respecter… Quand il s’est agi de chasser les opposants d’Alep, le président russe n’a pas tremblé. Il a détruit la ville.
Le réalisme commande sans doute de tenir compte de cette situation, sans toutefois faire oublier comment on en est arrivé là, et à préparer la prochaine étape. Pour « gagner la paix », comme le dit le président français, Vladimir Poutine ne pourra pas se passer des Occidentaux et en particulier des Européens. La Russie n’a pas les moyens de maintenir durablement l’ordre en Syrie et encore moins de financer la reconstruction du pays après les destructions provoquées par six ans de guerre. La France a un rôle à jouer. Celui-ci sera d’autant mieux accepté que la nécessaire Realpolitik n’ira pas jusqu’à absoudre les responsables des 400 000 morts de la guerre civile syrienne.