Au Proche-Orient, la laïcité n’a pas favorisé la démocratie

Dans un livre éclairant, Pierre-Jean Luizard tente d’analyser les rapports difficiles de la laïcité et de l’islam. Laïcités autoritaires en terres d’islam (éditions Fayard).

 

La laïcité, imposée par tant de régimes en pays musulmans - Turquie, Iran, Irak, Syrie, Egypte, Tunisie - a-t-elle, finalement, contribué à leur démocratisation ? C’est la question, théorique en apparence, mais bien éclairante sur la nature de ces sociétés, que pose le chercheur Pierre-Jean Luizard dans ce nouvel essai.

Spécialiste de l’islam et de la sociologie des religions, l’auteur a choisi l’histoire comme grille de lecture. Utile détour, utile rappel du sursaut moderniste qu’ont vécu plusieurs de ces pays - à commencer par la Turquie, mais aussi l’Egypte et la Perse dès le XIXe siècle. Des pays comme mis au défi des progrès techniques et du discours des Lumières apportés par les colonisateurs, français et britanniques. Des modèles, en somme, que leurs dirigeants, bien plus tôt qu’on ne l’imagine ordinairement, se sont efforcés d’imiter. Autant d’efforts de modernisation, d’européanisation qui, face à la résistance des milieux religieux, menacés sur leur terrain, ont connu reculs et avancées.

Luizard montre comment, au triomphe de l’impérialisme, dès 1918, répond, en Turquie le sursaut d’un homme, Mustapha Kémal, qui reconstituera, en quelques années, un pays réduit en miettes par les vainqueurs. Et qui comprendra que la meilleure défense à l’égard des puissances est encore de fonctionner comme elles. On sait à quelle cadence et avec quelle brutalité les réformes laïques, dans un pays dont la religion officielle restait l’islam, furent imposées. Suscitant des émules, à des tempos et des degrés divers, à Téhéran (les Pahlavi), au Caire (Nasser), à Tunis (Bourguiba) à Damas et Bagdad (le Baas).

En fait, observe notre auteur, les sociétés du Proche-Orient étaient fort mal préparées à recevoir la potion laïque, qui leur a été administrée par la force. Et cet autoritarisme, ignorant les particularismes ethniques (les Kurdes) et religieux (le chiisme) au nom de l’unité de l’Etat-nation, est le défaut majeur d’une expérience empruntée au colonisateur. Elle a suscité des résistances farouches, réprimées avec une incroyable férocité. La nature de ces régimes est caractérisée, au reste, par le pouvoir des militaires et par la formule du parti unique. Seule la Turquie a su passer, sans trop de casse, au pluralisme et à la démocratie, sous surveillance de l’armée il est vrai.

On ne peut donc conclure qu’à un échec de ces tentatives, en termes de démocratisation. Aux phases successives du réformisme (le Tanzimat des Turcs) et du passage à l’Etat-nation, succède aujourd’hui celle de la réislamisation de sociétés sécularisées, « presque autant par l’action des pouvoirs laïques que par l’influence de la nouvelle éthique musulmane réformiste », comme en Turquie. Et le pouvoir, « fragilisé par l’émergence de sociétés civiles qui réclament de l’islam, n’en finit pas de courir après cet islam réformiste ». Bref, l’islam joue lui-même la carte de la réforme. Il se privatise, il s’individualise. Mais reste rétif au pluralisme.