Le choix de Vladimir Poutine, Dmitri Anatolievich Medvedev, pourrait bien effectivement mériter des applaudissements. Le jeune juriste, âgé de 42 ans et issu d’une famille d’enseignants de Leningrad, nous surprend non pas tant par ce qu’il a accompli dans l’équipe de Poutine, que par son regard profondément humain. Nous nous étions habitués à voir à la télévision les regards métalliques des « siloviki » (l’armée et les organes de sécurité) et des bureaucrates. Ils sont presque plus effrayants encore que les regards séniles et imbibés des vieux leaders soviétiques, car tout ce qui concerne les dirigeants soviétiques appartient au passé, tandis que les yeux métalliques aspirent à devenir l’avenir.
Ce sont ces hommes au regard métallique qui ont tellement resserré les boulons, nous affranchissant des libertés et des habitudes encore vertes de la démocratie, qu’à la fin les boulons ont lâché, précipitant ainsi, à la consternation de nos voisins européens, le train de l’Etat russe lancé à grande vitesse, sans freins, vers le précipice.
Est-ce que Poutine a choisi Medvedev parce qu’il a compris que le nationalisme, les ambitions impérialistes, l’hypocrisie et les cyniques opérations spéciales étaient en train de devenir la norme nationale ? Ou bien a-t-il été guidé par des considérations sur sa sécurité personnelle, confiant du fait qu’un honnête homme ne le trahirait pas ?
Il n’y a pas de réponse toute faite. Mais il est clair qu’en choisissant son jeune ami « Dima », Poutine a tendu à la Russie l’oignon dont parle Dostoïevski, capable de vous tirer des ennuis si vous l’empoignez. Ou non, cela dépend de votre bonne fortune. Alexandre II, l’héritier de Nicolas Ier – le tsar qui a consacré ses dernières années vers le milieu du XIXème siècle à la résistance contre l’Occident – a attentivement écouté papa jusqu’au moment où il a accédé au trône et où il s’est employé à faire tout ce que papa n’avait pas fait : il a libéré les paysans, décrété des réformes libérales et est devenu le « tsar libérateur ».
Le futur président Medvedev invite son aîné à devenir premier ministre et à gouverner le pays avec lui – une variante beaucoup plus compliquée que celle proposée par Alexandre II, mais non pas dénuée d’espoir. Dans la politique russe, ce n’est pas tant le geste qui compte, que la direction dans laquelle il est accompli. Les statues de Lénine à la main tendue parsemaient l’URSS pour indiquer la voie vers le communisme. Nous n’y sommes jamais arrivés, mais ce doigt tendu continue à déterminer le cours des événements. Si le doigt tendu par le nouveau président désigne des valeurs universelles, ce sera déjà très encourageant.
Les démocrates radicaux russes et certains observateurs étrangers sont indignés par les manœuvres en coulisse du pouvoir. Mais si la politique est l’art du possible, alors nous devons accepter cette procédure défectueuse. Dans mon roman autobiographique, « Ce bon Staline », j’ai écrit que l’âme russe est par nature staliniste. Je ne voulais offenser personne. Je crois simplement que la structure verticale rigide des pouvoirs construite par Poutine correspond de bien des façons aux attentes d’une nation privée d’expérience en matière de culture politique et pour laquelle le mot même de « politique » est encore associé avec le sang.
Si Medvedev veut vraiment mettre le pays, qui en a tant besoin, sur la voie d‘une réforme libérale, il va devoir faire preuve d’une immense force de caractère, de souplesse et de prudence et, avant tout, il va devoir éviter de répéter les erreurs des démocrates de Eltsine, qui ont ignoré avec tellement d’arrogance la mentalité formée par l’histoire et les besoins quotidiens de la population.
Je me demande pourquoi Medvedev fait naître en moi des espoirs ? Il est après tout l’auteur de formules officielles enjôleuses utilisant des termes démocratiques mais veillant bien à rester à l’intérieur des règles du système établi par Poutine. Enfin, quand il a pu, il a quand même laissé percevoir son désaccord. Il n’a pas aimé la « démocratie souveraine », le slogan du parti au pouvoir, et il ne l’a pas dissimulé.
Mes rapports personnels avec lui ont été minimes : j’ai participé en décembre dernier à un dîner informel qu’il avait donné pour 20 écrivains. Mais, tel un lecteur soviétique habitué à discerner l’essence cachée « entre les lignes » d’une oeuvre censurée, j’ai senti dans la conversation de Medvedev sa gêne face à la détérioration de l’image de la Russie à l’étranger et son adhésion à des valeurs humaines normales.
« Ecoutez » ai-je dit, « cela devient embarrassant de voyager à l’étranger. En Pologne, ils m’ont dit que je devais être un laquais du Kremlin pour pouvoir voyager aussi librement. C’est épouvantable ! » « Je suis d’accord avec vous à 200 pour cent », m’a-t-il répondu. J’avais en face de moi une personne jeune, intelligente et cultivée, de stature napoléonienne mais sans l’arrogance napoléonienne. Rien de ce qu’il disait ne violait le politiquement correct du Kremlin, mais j’ai eu l’impression que c’était un honnête homme.
Est-ce suffisant pour parler ne serait-ce que d’une faible lumière au bout du tunnel ? La présidence de la Russie est peu différente du trône tsariste et peut corrompre l’homme le plus honnête. Il est aussi évident qu’on mettra des bâtons dans les roues de Medvedev, qu’il y aura des ingérences, des contrôles, de la confusion. Peut-être aussi que j’exagère son libéralisme – bien qu’à ma question directe s’il se considère comme un démocrate Medvedev ait répondu « oui ».
Laissons ce « oui » être un espoir. L’espoir a en général la vie courte en Russie. Il est donc indispensable d’aider cet espoir à survivre. Sans déclaration tapageuse, sans faux applaudissements. Calmement. Dans l’esprit de Medvedev lui-même. Pour l’instant, il n’ y a pas d’autre espoir pour nous en Russie.
