L’édition 2008 (la 62ème) confirme que du point de vue des directeurs du festival d’Avignon, Hortense Archambault et Vincent Baudrillier, les foyers de créativité en Europe se situent en Allemagne (Thomas Ostermeier, un familier du festival, dirige la Schaubühne à Berlin) et en Belgique flamande (en particulier autour d’Anvers et du Tonnelhuis dirigé par Guy Cassiers).
Le projet Castellucci
La Méditerranée est peu représentée. Romeo Castellucci, italien de Cesena, est une exception de taille puisque il était cette année l’un des artistes associés et celui dont les oeuvres auront véritablement marqué le festival. Artiste indépendant, ne dirigeant aucune institution, il travaille actuellement sur la Divine Comédie de Dante, un projet conçu dès le départ à l’échelle européenne à l’image du réseau au sein duquel le festival d’Avignon construit sa programmation. Le projet de Castellucci se déploie sur quatre ans et 11 épisodes (Cesène, Rome, Londres, Berlin, Bruxelles, Strasbourg, Bergen, Marseille, Paris et Avignon) avec comme thème : "un lyrisme de la souffrance d’où se dégage une énergie vitale des corps que le spectateur perçoit à travers une certaine violence".
Nouvelles transversalités
Deuxième caractéristique marquante, les artistes invités sont pour une bonne part d’abord des plasticiens qui ont commencé par se former aux beaux-arts avant de s’intéresser au théâtre. Il suffit de regarder le parcours de Romeo Castelluci, Guy Cassiers, Jan Fabre, Arthur Nauzyciel ou Daniel Jeanneteau pour s’en convaincre. Ils ne viennent pas du plateau (texte et acteurs) mais plutôt du musée ou du monde des installations. Dans ce cadre là, le metteur en scène se révèle un artiste complet qui invente une écriture scénique à partir d’éléments différents (texte, vidéo, scénographie, sons, acteurs…), qui crée un langage. Nous sommes dans le très contemporain et le formel.
Les spectacles de Guy Cassiers sont exemplaires de ce point de vue. Les acteurs parlent bas, il sont tous parfaitement sonorisés. Dans une ambiance de pénombre, la vidéo projette en gros plan sur grand écran des images d’une scène ou d’un acteur seul, ce qui accentue l’impression d’intimité. Tout est calme, feutré, pas de musique mais des bruits, des ambiances. Des faisceaux lumineux apparaissent comme des tiges verticales. Des accessoires sonorisés font des bruits épouvantables. C’est visuellement graphique et techniquement très en pointe.
Du bon usage des nouvelles technologies
Troisième idée qui se dégage d’Avignon 2008 : cette édition du festival confirme que nous arrivons à une certaine maturité dans l’utilisation des nouvelles technologies. L’enjeu n’est plus d’intégrer avec brio la vidéo par exemple mais de la mettre au service d’un message. Le Hamlet de Thomas Ostermeier est emblématique. La caméra projette sur un grand rideau des visages. Elle les déforme et transforme la physionomie des personnes : les inventions scéniques ne sont donc pas dépourvues de sens, de contenu, ce qui n’a pas toujours été le cas.
Enfin, on notera que les grands auteurs européens étaient présents dans beaucoup de créations : Shakespeare, Dante, Claudel, Eschyle, Euripide par exemple. Mais la plus part du temps comme un matériau retravaillé, au service du projet scénique mais aussi politique de l’artiste. Ainsi Thomas Ostermeier recentre son Hamlet sur les enjeux d’un homme seul face aux mensonges et aux hypocrisies du pouvoir, ainsi Guy Cassiers et Tom Lanoye réécrivent la guerre de Troie en y intégrant des discours de George W. Bush et de Donald Rumsfeld, ainsi Romeo Castellucci dans son Purgatoire d’après Dante met en scène le viol d’un enfant.
L’Europe en négatif
Les artistes du festival « in » sont pour beaucoup d’entre eux très préoccupés par la violence contenue dans nos sociétés d’Europe occidentale. On observe en effet un écart toujours grandissant entre un festival « in » ultra-contemporain et un « off » de plus en plus café-théâtre. Même si quelques lieux du « off » tirent leur épingle du jeu comme La Manufacture ou l’Escalier des Doms (tous deux dirigés par des Belges), le « off » devient moins consistant et attire un public qui ne fréquente certainement pas le « in ». Les artistes du "in" dressent de l’Européen, et particulièrement des dirigeants politiques et économiques, un portrait terriblement négatif. La barbarie est présente dans une organisation politique vouée aux règles de la communication et d’un capitalisme sauvage qui ne pense qu’à l’argent. Le théâtre doit atteindre une certaine violence, dépasser les périmètres de la télé réalité, pour réussir à faire passer son message. Romeo Castellucci, dans son Purgatorio inspiré de Dante, nous raconte une histoire banale d’un père qui rentre dans sa famille fatigué d’un voyage d’affaire. La maison est calme, à sa place. Puis tout bascule lorsqu’il demande son chapeau de cow-boy et commence son rituel macabre. Il va violer son fils. C’est insoutenable et des spectateurs partent parfois en hurlant. Mais l’oeuvre se poursuit par une succession d’images oniriques et de danses agitées. C’est un nouveau théâtre, du jamais vu, une oeuvre incroyable. Est-ce la fin du théâtre de texte ? Sans doute pas. Mais certainement celle d’une vision brechtienne du théâtre politique.
