Comment analysez-vous la stratégie de Moscou dans le Caucase ?
La Géorgie n’a pas laissé le choix à la Russie. Tant pour des raisons politiques que morales, Moscou ne pouvait pas ne pas réagir à l’agression de la Géorgie contre Tshkinvali. L’intention de Moscou était de placer l’Ossétie du sud et l’Abkhazie militairement sous contrôle et nuire suffisamment à la Géorgie pour que ce genre d’actions ne se reproduisent pas. Les deux buts ont été atteints. Prendre Tbilissi ou provoquer la chute de Saakachvili n’étaient pas des objectifs. Je n’exclus pas que ces idées n’ont pas circulé ici et là, mais le fait est qu’elles n’ont pas été mises en œuvre.
Pourquoi avoir frappé des cibles en Géorgie même et pas seulement dans les provinces séparatistes ?
Rappelons-nous la guerre au Kosovo. A l’époque, des cibles ont été visées partout en Yougoslavie, y compris Belgrade. L’infrastructure militaire du pays devait être détruite. On voulait forcer la Serbie à accepter une solution politique. La Russie n’a pas bombardé d’objectifs civils, uniquement des infrastructures militaires. Mais dans une guerre, on ne peut exclure que des bombes ratent leur cible. Dans cette hypothèse, notre armée devrait l’admettre et présenter ses excuses à la population.
Pourquoi ne pas reconnaître l’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du sud tout de suite ?
Parce qu’à ce stade, ça ne ferait pas de sens et ne permettrait de résoudre aucun problème. Les Etats-Unis ont pu faire en sorte qu’un tas de pays, y compris des pays importants, reconnaissent l’indépendance du Kosovo. La Russie n’a pas la même possibilité. Si elle reconnaissait l’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie, elle serait la seule à le faire, à l’exception peut-être de Cuba.
Ne peut-on pas penser que d’autres pays européens acceptent l’indépendance de ces deux provinces ?
Ca ne peut pas se faire en un jour. La guerre du Kosovo s’est achevée au printemps 1999. La décision sur l’indépendance a été prise seulement en 2008, même s’il était clair depuis le début que le Kosovo n’appartiendrait plus jamais à la Serbie. Le sixième point du plan Sarkozy, qui a finalement été retiré à la demande de Saakachvili, prévoyait une discussion internationale sur le statut futur des territoires contestés. Bien sûr, Sarkozy ne l’a pas dit explicitement, mais on pouvait interpréter ce point comme une renonciation à l’intégrité territoriale de la Géorgie.
Quel scénario est désormais le plus probable ?
Beaucoup dépendra des Etats-Unis. L’excitation est forte à Washington, parce que c’est l’échec du projet de l’administration Bush, qui était de faire de la Géorgie une sorte d’avant-poste de la démocratie. Quand Condoleezza Rice était à Tbilissi il y a un mois, elle a dit, au cours d’une conférence de presse commune avec Saakachvili : « nous nous battons toujours pour nos amis ». Le président géorgien en a conclu que l’Amérique le soutiendrait, y compris dans une intervention militaire. Je crains que les Etats-Unis n’adoptent désormais une ligne dure pour compenser ce déficit porté à leur image.
Que va-t-il se passer avec les territoires contestés désormais ?
Une partie du territoire sud-ossète restera sous le contrôle de l’armée russe. A la frontière, on créera une zone de sécurité placée sous le contrôle d’observateurs internationaux. Le nombre des troupes russes sera réduit. Mais certainement, il en restera plus qu’avant la crise. L’Ossétie ne peut espérer d’autre statut que de devenir une partie de la Russie. Elle ne peut survivre en tant qu’Etat indépendant. Le cas de l’Abkhazie est différent. Mais un modèle d’autonomie au sein de la Géorgie n’est pas imaginable.
Quelles erreurs ont été commises par la Russie ?
La Russie et la Géorgie ont raté plusieurs occasions de résoudre ce problème politiquement. Il y a eu des moments où la situation était relativement calme et pacifique. Après l’élection de Saakachvili en 2004, on a assisté à une nouvelle escalade. C’est le moment où le président géorgien a essayé de monter une première action militaire contre l’Ossétie du sud. Au même moment, il prenait le contrôle de l’Adjarie et pensait que son armée continuerait à prendre des territoires, mais ça n’a pas marché. Après un court conflit sanglant, le projet a été abandonné. C’était le début d’une nouvelle crise, car la confiance entre les Ossètes du sud et la Géorgie a été démolie. Après la reconnaissance du Kosovo, la Russie a essayé de jouer un rôle pacificateur tout en jouant le rôle du patron politique sur les régions sécessionnistes. Deux rôles qui ne vont manifestement pas bien ensemble.
Est-ce que l’Allemagne peut jouer un rôle dans la solution du conflit ?
Oui, mais on peut se demander si la France la laissera faire. Manifestement, le président Sarkozy veut être le grand pacificateur de ce conflit. Mais sur le fond, l’Allemagne et la France sont deux pays qui présentent de bonnes conditions pour jouer le rôle d’intermédiaires. La Russie leur fait confiance, alors qu’elle ne fait pas confiance au pays d’Europe orientale qui ont déclaré leur solidarité avec la Géorgie.
Est-ce que les Etats-Unis ont craint sérieusement que la Russie aille plus loin et prenne la Géorgie ?
Je pense que l’administration américaine a été étonnée de voir que la Russie a stoppé son armée sans prendre Tbilissi. Les Américains partent du principe que la Russie est une puissance terrible qui n’a pour but que celui de reconstruire l’Union soviétique. A l’inverse, il existe dans la société russe la peur que l’Amérique, un jour, envahisse la Russie. C’est le résultat de la politique américaine depuis dix ans, où les Etats-Unis ont provoqué trois grandes guerres, en Yougoslavie, en Afghanistan et en Irak. Le cas de l’Irak est particulièrement inquiétant parce qu’on a compris après coup qu’il n’y avait pas de justification pour cette guerre. Plus d’une fois, mes étudiants m’ont demandé : « quand l’Amérique va-t-elle nous bombarder ? »
A long terme, quelles conséquences aura cette guerre sur la relation entre la Russie, l’Europe et les Etats-Unis ?
Je prévois un refroidissement provisoire, qui ne durera pas éternellement. On parviendra ensuite à un nouveau dialogue, qui pourrait être d’une certaine façon plus constructif. Car cette guerre a mis un terme à une période où tout le monde s’est raconté des histoires. Maintenant, on fait de la vraie politique. Les intérêts sont sur la table : ici les nôtres, là les vôtres.
