La Russie qualifie d’ « opération de maintien de la paix » son expédition punitive en Géorgie, afin de mettre un terme au « génocide » et au « nettoyage ethnique » en Ossétie du sud. Cette terminologie fait délibérément écho au langage des Etats-Unis et de l’OTAN au moment des bombardements de 1999 sur la Serbie, qui se termina par l’indépendance du Kosovo. Dans le fond, la Russie nous tend la facture de tout le ressentiment accumulé contre l’Occident depuis neuf ans. Les Russes font comme si Mikheil Saakachvili était l’équivalent de Slobodan Milosevic et comme si les Ossètes du sud étaient victimes de Tbilissi tout comme les Albanais du Kosovo l’ont été sous l’autorité de Belgrade.
Le faux précédent du Kosovo
Cette analogie renverse les choses tant sur le plan de la réalité que de l’histoire. Ce n’est qu’après avoir épuisé les voies de la diplomatie que l’OTAN fit la guerre pour le Kosovo. Si cette guerre eut lieu, c’est parce que l’ancienne province « autonome » de Serbie, en réalité sous la botte de Belgrade, était victime d’une folie meurtrière de la part du régime Milosevic : assassinats, expulsions... Par contraste, l’Ossétie du sud, bien que se trouvant en territoire géorgien, a longtemps été un protectorat russe, hors d’atteinte du gouvernement de Saakachvili.
Une comparaison pertinente enrte les désastres balkaniques des années 1990 et la crise actuelle dans le Caucase fait ressortir l’évolution inquiétante de la politique russe. Il y a dix-sept ans, la disparition de l’Union soviétique eu lieu plus ou moins pacifiquement, en grande partie parce que Boris Eltsine insista pour transformer les anciennes frontières intérieures des républiques soviétiques en nouvelles frontières internationales. En agissant de cette manière, il réussit à maintenir sous contrôle les forces revanchistes (communistes et nationalistes) du parlement russe, qui continuait de s’appeler « Soviet suprême ».
Au même moment, la Yougoslavie s’enfonçait dans le chaos parce que ses leaders engageaient une conquête de territoires sur la base de facteurs ethniques et religieux (la « Grande Serbie » de Milosevic). Si Eltsine avait choisi de s’engager dans cette voie en essayant de créer une « Grande Russie » incluant le Bélarus, des parties de l’Ukraine, le nord du Kazakhstan et la partie russophone des pays baltes, on aurait eu un conflit s’étendant sur 11 fuseaux horoares avec des dizaines de milliers d’armes nucléaires à la clé.
Balkanisation du Caucase
La question qui se pose à la lumière des derniers événements est de savoir si la politique russe a changé et si les Russes ont cessé d’insister sur la permanence des frontières. C’est ce qui semble être le cas quand Serguei Lavrov, le ministre russe des affaires étrangères, indique qu’ « il ne faut plus penser à l’intégrité territoriale de la Géorgie », en tournant en dérision « la logique qui voudrait forcer l’Ossétie du sud et l’Abkhazie à redevenir une partie de l’Etat géorgien ».
Serguei Lavrov est un diplomate prudent et expérimenté, peu enclin à dire n’importe quoi. C’est ce qui rend son commentaire encore plus inquiétant. Si tel est l’objectif final de la Russie, c’est un point de vue dangereux qui risque de créer un précédent fâcheux. L’Ossétie du sud et l’Abkhazie deviendraient donc des Etats supposés indépendants (« comme le Kosovo », diraient les Russes), mais dans les faits ce seraient des protectorats de la Russie. Si la Russie considère que ce résultat est la preuve de son retour comme grande puissance, la balkanisation du Caucase ne s’achèvera pas là. La Tchétchénie est une des nombreuses régions du territoire russe qui nourrissent un ressentiment à l’égard du Kremlin et qui pourrait réclamer son indépendance, une indépendance bien moins au goût de Moscou que celle de l’Abkhazie et de l’Ossétie du sud.
Une nouvelle doctrine russe ?
Parmi les tâches importantes de Condoleezza Rice dans les jours à venir, il y a celle de savoir clairement si une “doctrine Lavrov” a remplacé la “doctrine Eltsine” d’il y a 16 ans. Si tel est le cas, on doit s’attendre à de sérieux problèmes, y compris pour la Russie. L’action et la rhétorique de Moscou des derniers jours ont mis en lumière un autre aspect qui risque d’avoir des conséquences beaucoup plus lourdes encore. Pour l’administration Bush, et celle de ses prédécesseurs (George Bush père et Bill Clinton), la donnée fondamentale de la politique américaine était que la Russie avait tourné la page de son passé soviétique et désirait intégrer l’Europe et l’« Occident » ou du moins ses valeurs politiques, économiques et idéologiques (il n’agit pas de géographie). D’éminents représentants de la Russie se sont exprimés en ce sens. Au cours d’une des premières rencontres que j’ai eues avec Vladimir Poutine, avant qu’il devienne président, il me fit part de la « vocation occidentale » de la Russie (zapadnichestvo).
Désormais, il apparaît qu’au-delà de l’animosité ouverte de Poutine envers Saakachvili, les autorités russes considèrent comme un « casus belli » la tendance pro-occidentale de la Géorgie et sa volonté de rejoindre les institutions occidentales, l’OTAN et l’UE. Si tel est le cas, la prochaine administration américaine, qui sera la quatrième à gérer les relations avec la Russie post-soviétique, devra réexaminer toutes les bases du partenariat avec ce pays, son intégration dans la communauté internationale et ses règles.
