Contre le plan des 700 milliards

Professeur à la Stern School of Business de New York University, Nouriel Roubini est un fin observateur des marchés financiers. Ancien conseiller au Trésor sous l’administration Clinton, il ne cache pas ses sympathies pour le camp démocrate, même s’il ne figure pas dans le cercle des experts attitrés de Barack Obama dans la campagne. Article publié le 28 septembre sur son blog (www.rgemonitor.com). Traduction LD.

Voici encore un plan qui « privatise les gains et socialise les pertes ». Ce renflouement met en œuvre un « socialisme pour les riches » et pour Wall Street. C’est un scandale que les membres du Congrès, même les Démocrates, aient accepté cette « arnaque » (scam) qui ne fait pas grand-chose pour résoudre l’endettement de millions de propriétaires fonciers en faillite.

Quand on est en présence d’une crise bancaire systémique, il est nécessaire de recapitaliser le système bancaire et financier pour éviter une contraction excessive et destructive du crédit. Mais l’achat d’ « actifs toxiques » (ou « non liquides ») auprès du système financier n’est pas la manière la plus efficace pour recapitaliser le système bancaire. 

De multiples alternatives possibles

Une récente étude du FMI sur 42 crises bancaires systémiques dans le monde montre combien les moyens d’y répondre peuvent être variés. Pour commencer, l’intervention du gouvernement n’a eu lieu que dans 32 sur 42 cas étudiés. Dans 10 cas, les crises systémiques ont été résolues sans aucune intervention financière de l’Etat. Sur les 32 cas où le gouvernement a recapitalisé le système, seulement 7 ont inclus un programme d’achats de « créances douteuses » ou emprunts du type de celui qui vient d’être proposé par le Trésor américain. Dans 25 cas, il n’y a pas eu de solution de ce type. Dans six cas, le gouvernement a acheté des actions privilégiées (preferred shares). Dans 11 cas, le gouvernement a acheté des « dettes subalternes » ; dans 12 cas le gouvernement a injecté du cash dans les banques ; dans 2 cas une ligne de crédit a été offerte aux banques : dans 3 cas le gouvernement a repris à son compte le passif des banques.

Même dans les cas où des créances douteuses ont été rachetées, comme au Chili, les dividendes ont été suspendus et tous les profits et l’argent qui a été récupéré ont dû être utilisés pour les rachats de créances douteuses. Dans la plupart des cas, de multiples formes de recapitalisation des banques par les gouvernements ont été mises en œuvre. Mais les achats par les gouvernements de créances douteuses ont été l’exception plus que la règle. 

Dans les crises bancaires scandinaves (Suède, Norvège, Finlande), qui servent de modèle de solutions de crises, il n’y a pas eu d’achat par le gouvernement de mauvais actifs ; la recapitalisation a eu lieu grâce à diverses injections de capital public dans le système bancaire. Quand les gouvernements ont choisi la voie du rachat d’ « actifs toxiques », le coût budgétaire de la crise a été beaucoup plus élevé (voir le Japon ou le Mexique). 

Du coup, l’argument de la Fed et du Trésor américain, selon lequel la somme de 700 milliards d’argent public est le meilleur moyen pour recapitaliser les banques, est dénué de toute justification factuelle. Cette façon de recapitaliser des institutions financières est une véritable arnaque (rip-off) qui bénéficiera en priorité aux actionnaires et aux créanciers non prioritaires des banques, à un coût exorbitant pour le contribuable américain. 

Privilégier Wall Street ou Main Street ?

Ce plan de sauvetage est un renflouement énorme et massif des actionnaires et créanciers des firmes financières (pas seulement les banques mais aussi d’autres institutions financières). Avec 700 milliards d’argent des contribuables, les poches des banquiers et des investisseurs ont été bien remplies au nom de l’argument fallacieux selon lequel « renflouer Wall Street était nécessaire pour sauver Main Street d’une sévère récession ». En fait, on aurait pu restaurer la santé des firmes financières avec une utilisation plus ciblée et moins coûteuse de l’argent public. 

Ce plan ne se préoccupe même pas de recapitaliser les institutions financières qui sont gravement sous-capitalisées. On aurait pu utiliser une partie des 700 milliards de dollars pour le faire. On aurait pu forcer les actionnaires et les créanciers des banques à contribuer à la recapitalisation desdites banques. 

Si le secteur privé avait pris une part plus equitable du fardeau, on aurait pu se contenter d’un plan de 350 milliards d’argent public, et la moitié de cette somme aurait pu prendre la forme de rachat de créances douteuses tandis que l’autre moitié aurait été consacrée à l’injection de capital public dans les institutions financières. Après la mise en place du plan des 700 milliards, beaucoup de banques qui n’ont pas encore provisionné en vue de telles pertes seront encore plus sous-capitalisées qu’auparavant. Et le plan des 700 milliards ne prévoit même pas un programme pour réduire la dette désastreuse du secteur immobilier. Cette dette va continuer à peser sur la consommation et aggraver la récession en cours.