Daniel A.Bell :
La communauté internationale ne doit pas essayer de faire plus pour promouvoir la démocratie en Chine. Par « démocratie », j’entends des « élections libres et équitables » (free and fair) à l’échelle nationale. Par « promouvoir », j’entends l’expression verbales de critiques, à l’exclusion de tous moyens coercitifs (y compris les sanctions économiques).
Je ne suis pas forcément de l’avis de John Stuart Mill, qui a écrit que la démocratie devait venir de l’intérieur et ne devrait pas être imposée de l’extérieur. Ce n’est pas mon avis : il y a eu des cas réussis de démocratisation qui ont été au moins en partie le résultat d’une intervention extérieure, comme l’Allemagne et le Japon après la 2e Guerre Mondiale. Mais aujourd’hui, s’il y a un pays où la communauté internationale devrait faire plus pour promouvoir la démocratie ; c’est la Birmanie plutôt que la Chine. Pourquoi ?
Pour les cinq raisons suivantes :
1) La Chine n’est pas un régime dirigé par des « hors la loi ».
On peut se permettre de critiquer un pays dès lors qu’il est dirigé par des « hors-la-loi » qui n’oeuvrent qu’en fonction de leur propre intérêt et violent systématiquement les droits de l’homme les plus élémentaires. C’est le cas de la Birmanie (ou encore du Zimbabwe) où les droits humains les plus élémentaires sont violés, y compris le droit de se nourrir et d’accéder aux moyens de subsistance de base.
Le gouvernement chinois est loin d’être parfait mais il a sorti des centaines de millions de personnes de la pauvreté au cours des trois dernières décennies et il a ouvert le pays à l’aide extérieure en réponse au tremblement de terre du Sichuan. Oui, la Chine viole certains droits de l’homme, mais elle n’est pas si mauvaise que ça comparée à d’autres.
2) Le parti communiste l’emporterait en cas d’élections libres.
Dans le cas de la Birmanie, on sait que les dirigeants du pays perdraient les élections s’il y en avait. Ils ont essayé d’avoir des élections en 1990 et ont été sévèrement vaincus par l’opposition. Dans le cas de la Chine, ce n’est pas si sûr. Le parti communiste chinois pourrait bien gagner des élections si elles avaient lieu aujourd’hui.
Il existe en Chine un soutien important pour le parti communiste, même dans les milieux intellectuels indépendants. Dans les conversations privées que j’ai avec des universitaires chinois, j’en rencontre très peu qui espère que le Parti va perdre le pouvoir au cours de la prochaine décennie. Les milieux économiques chinois semblent aussi soutenir les Communistes et lui fourniraient certainement leur aide et des financements s’il y avait des élections dans le pays.
3) En Chine, pas de réelle alternative au parti communiste.
Dans le cas de la Birmanie, Aung San Suu Kyi est une figure politique respectée qui bénéficie d’un large soutien dans la population. Son parti a remporté 392 sièges sur 492 aux élections de 1990 et il pourrait prendre le pouvoir si la junte était chassée du pouvoir (ou si la junte respectait le résultat d’élections générales)
En Chine, quelle alternative ? A l’intérieur des frontières, le régime chinois a tué dans l’œuf toute force organisée qui pourrait remettre en cause son pouvoir. A l’extérieur, il n’y a pas de leader qui s’impose parmi les groupes dissidents, divisés entre eux. Dans les conversations privées, peu d’intellectuels chinois expriment un soutien pour ces groupes.
Certes, des forces d’opposition pourraient représenter un défi pour le parti communiste si elles étaient autorisées à s’organiser en Chine. Elles pourraient être dirigées par un leader capable de mobiliser les électeurs. Mais c’est une pure hypothèse, contrairement à ce qu’on observe en Birmanie.
4) Priorité au développement économique et social.
Dans des pays relativement pauvres, tout le monde est d’accord pour dire que la priorité du gouvernement doit être de réduire la pauvreté. Quelle qu’en soient les motivations, la politique du gouvernement birman (comme au Zimbabwe) a appauvri les gens et rien n’indique qu’il fera mieux dans un avenir proche.
On peut dire avec certitude qu’un gouvernement différent, élu démocratiquement, améliorerait le bien-être matériel des Birmans. En tous cas il ne pourrait pas faire pire.
En Chine, par contraste, le pouvoir a été félicité par des instances comme la Banque mondiale pour ses efforts dans la lutte contre la pauvreté. Sa principale source de légitimité est sa capacité à améliorer l’économie au service des gens. Peut-être un gouvernement démocratiquement élu ferait encore mieux, mais ce type de discussions est bien plus complexe que dans le cas de la Birmanie. Rappelons-nous la catastrophe économique de la Russie au début des années 1990. De manière peu surprenante, il semble que les Russes soient prêts à accepter un peu moins de démocratie depuis que leur régime parvient mieux à combattre la pauvreté.
5) Une alternative chinoise à la démocratie occidentale ?
Les démocraties, même performantes, ont tendance à concentrer leur action sur l’intérêt de leurs concitoyens tout en négligeant les intérêts du reste du monde. Les leaders d’un grand pays comme la Chine, dont les décisions affectent le reste du monde, doivent considérer les intérêts de tous quand ils prennent des décisions. Le réchauffement climatique est l’exemple-type.
On pourrait donc envisager pour la Chine un modèle politique qui fonctionne mieux que la démocratie occidentale. Des intellectuels inspirés de Confucius, comme Pan Wei, un politologue de l’Université de Pékin, soutiennent un modèle « légaliste » qui promeut l’état de droit plutôt que la démocratie. Un autre, Jiang Qing, propose de créer des instances politiques désignées au mérite et qui contrebalanceraient le pouvoir des chambres élues démocratiquement, et dont le rôle serait de prendre en compte les dimensions globales de la politique. Ce type de propositions peut sembler très éloigné de la réalité, mais on a des raisons d’espérer qu’elles pourront devenir réalité un jour. En Birmanie, il suffit de se battre pour la démocratie parce que les événements de Birmanie n’auront pas d’impact substantiel sur le reste du monde.
On doit donc s’abstenir de défendre une démocratisation de la Chine sur le modèle occidental. Ce qui suppose qu’on accepte de modifier notre point de vue moral selon lequel le principe « un homme-un vote » est la valeur politique la plus sacrée.
La réponse de Michael Walzer :
Dan Bell prend l’exemple de la Birmanie mais dans ce cas il ne suffit pas de critiquer le régime. Une réaction plus forte semble s’imposer dans ce type de cas, bien sûr non pas sous forme d’invasion mais de pression diplomatique ou de sanctions économiques. La politique de la Chine à l’égard des syndicats indépendants, par exemple, justifie largement l’engagement critique de syndicalistes étrangers et de leurs alliés. La politique chinoise à l’égard des dissidents justifie largement l’engagement de Human Rights Watch ou d’Amnesty International, par exemple. La critique des mauvais comportements, même quand ces mauvais comportements ne sont pas le pire du pire, est toujours une bonne chose.
Je suis certain que si la démocratie était établie en Chine, si les droits des associations politiques et de l’opposition étaient reconnus, si une société civile dynamique se développait, avec des élections réellement libres et des médias également attentifs au pouvoir comme à l’opposition, le Parti communiste perdrait les élections (peut-être pas la première élection sous ce nouveau régime, mais certainement la seconde ou la troisième).
En tous cas l’engagement critique ne doit pas être conditionné à ces considérations. La seule chose qui est nécessaire pour justifier la critique, c’est que l’alternative politique soit exclue, que le mécontentement n’arrive pas à s’exprimer, que l’opposition soit réprimée.
Dans la plupart des pays autoritaires, la démocratisation est un long processus et quand elle n’en est qu’à ses balbutiements, souvent sous forme d’agitation au nom de la liberté de parole ou d’association, il n’y a pas et ne peut y avoir d’alternative politique. Il n’y a que des possibilités d’alternatives, purement hypothétiques. Les alternatives qui s’imposent d’elles-mêmes ne se développent qu’au cours du long chemin vers la démocratie. La notion d’ « alternative qui s’impose » (obvious alternative) ne peut pas être définie par des activistes de l’étranger. Ces derniers ne peuvent que soutenir le processus.
Des syndicats indépendants ou des partis politique démocratiques, au lieu de ralentir la croissance économique chinoise, ne ferait que répandre ses bénéfices de façon plus équitable, en élargissant le marché intérieur et en augmentant les chiffres de la croissance. Dan Bell imagine probablement qu’un changement de régime en Chine serait violent et tumultueux, et mettrait en danger des millions de personnes pauvres. Ceci doit nous encourager à être prudents dans notre engagement, non pas à nous désengager. Une critique nuancée de l’autoritarisme chinois aiderait les Chinois à suivre des critiques nuancées venues de l’intérieur du pays.
Peut-être qu’une démocratie de style confucéen, ou une semi-démocratie, adopterait de meilleures politiques en matière de réchauffement climatique que ce qui a pu être fait par les démocraties occidentales. Peut-être que non. Si Dan Bell pense que c’est le cas, il devrait encourager les Occidentaux à critiquer la politique environnementale du régime chinois actuel et soutenir les réformateurs confucéens en Chine. Et la démocratisation d’un grand pays est généralement bonne pour ses voisins immédiats. Pensons à la Pologne et à la Hongrie après 1989, sans parler de la Lituanie, de la Géorgie et de l’Arménie.
Ma conclusion : défendons vigoureusement la démocratie en Chine. Soutenons les dissidents qui s’efforcent de la promouvoir et laissons-les décider de la forme que prendra leur démocratie : peut-être sera-t-elle semblable à la nôtre, peut-être sera-t-elle différente, ce qui ne manquera pas d’être intéressant.
