Démocratie à l’africaine au Sénégal

Alors que la moitié des bulletins étaient dépouillés, un second tour semblait inévitable à l’élection présidentielle au Sénégal dont le premier s’est tenu dimanche 26 février. C’est une bonne nouvelle pour la démocratie en Afrique. En effet, le président sortant Abdoulaye Wade, 85 ou 86 ans, était sûr de son fait : il serait réélu dès le premier tour. C’est certes de bonne guerre de la part d’un candidat mais cette certitude pouvait aussi cacher la volonté de rester coûte que coûte au pouvoir, soir par une manipulation des élections, soit par un coup de force.
Le premier risque est écarté. Tout le monde s’accorde à dire que le scrutin de dimanche s’est passé dans de bonnes conditions. Non seulement les observateurs internationaux (Union européenne et Organisation africaine) mais aussi les représentants des autres candidats dans les bureaux de vote n’ont relevé aucune fraude significative.
Le second danger ne l’est pas totalement. Soucieux de garder la présidence et surtout de préserver la possibilité de passer le flambeau à son fils, Karim, « le Vieux » pourrait être tenté de s’imposer par des moyens extralégaux. Après tout, il a bien obligé les juges constitutionnels dévoués à sa personne à interpréter la Loi fondamentale pour lui permettre de briguer un troisième mandat, quand la Constitution n’en prévoit que deux. Toutefois ce serait jouer avec le feu. Avant le scrutin de dimanche, des manifestations violemment réprimées ont eu lieu à Dakar. Les protestataires dénonçaient la volonté de Wade de s’accrocher à la présidence. Il y a eu des morts. Si le président sortant voulait passer outre au verdict des urnes, il est fort probable qu’un « printemps sénégalais » embraserait le pays.
Nous n’en sommes pas là. Avec environ un tiers des suffrages, Abdoulaye Wade retrouve son score de sa première élection, en 2000. Il devra vraisemblablement affronter un second tour qui, sur le papier, ne lui parait guère favorable. Son principal concurrent et ancien premier ministre, Macky Sall, le talonne avec 25 à 30 % des voix. Tous les autres candidats – ils ont onze – n’ont qu’une idée, se débarrasser de Wade. C’est assez pour mettre fin à douze ans de règne. Ce n’est pas assez pour constituer un programme. Et c’est bien là toute la difficulté. L’opposition est désunie, sans stratégie — une partie d’entre elle voulait même boycotter une élection qu’elle jugeait illégale —, et sans projet.
De plus, les principaux opposants, tel Macky Sall, sont des anciens alliés de Wade qui ont quitté le parti présidentiel, le PDS (Parti démocratique sénégalais) plus pour des raisons d’ambition personnelle que sur des désaccords politiques. Le représentant du Parti socialiste qui a gouverné le Sénégal pendant quarante ans avec Léopold Senghor puis Abdou Diouf, peine à atteindre les 10% des voix. L’hostilité entre eux est d’autant plus grande qu’il s’agit d’une querelle de famille.
Il n’en reste pas moins que le Sénégal n’est pas la Côte d’Ivoire et que Wade n’est pas Gbagbo. Le président ivoirien avait dit avant l’élection présidentielle de 2010 : « ou je gagne ou je gagne ». Wade est-il prêt à perdre ? Il rendrait service à son pays et à toute l’Afrique s’il montrait qu’une alternance légale et paisible est possible.