Innover, bien sûr. Il aura fallu cinquante ans pour nous convaincre qu’il n’y a pas de salut en dehors de l’innovation. Le problème c’est que l’incantation dans la compétition économique ne suffit pas, elle est même contre-productive. Ce thème a été ressassé à tel point qu’on a fini par ne plus l’entendre, à ne pas l’inscrire dans les faits mais seulement dans les discours. C’est ce qui a été fait à Lisbonne, avec une certaine solennité. On a vu le résultat, ou plutôt on n’a rien vu ou presque.
Le conseil européen extraordinaire réuni à Lisbonne le 23 mars 2000 avait obtenu le consensus des chefs d’État sur le thème d’une « société de l’information », source de nouveaux emplois et d’une plus grande compétitivité. Le conseil européen de juin 2000 avait approuvé un plan d’action global dont le titre, e-Europe, se voulait dans l’air du temps. Il demandait que les directives sur le commerce électronique, les droits d’auteur, le paiement électronique soient approuvées avant la fin de l’année. Les suites de ces beaux discours se sont, en partie, évaporées avec la bulle Internet
Un nouveau monde, deux grands risques
Aujourd’hui le contexte a changé. Il faut faire face aux pays émergents, Chine, Inde, Brésil et demain quelques autres, dont la croissance est vive et d’ailleurs parfaitement légitime, et qui constituent un défi radicalement nouveau pour les pays développés, plus particulièrement pour l’Europe et les États-Unis. Les réponses actuelles, par réduction des coûts du travail ou par recours aux délocalisations ne sont que des palliatifs. Seule la recherche fondamentale, l’excellence technologique, l’innovation qui en résulte peuvent constituer une réponse efficace et durable à ce défi. C’est la stratégie choisie et maintenue avec constance par le Japon. Ce n’est d’ailleurs pas une stratégie de facilité : les pays émergents ont aussi, et de plus en plus, des capacités de formation, de recherche et d’innovation qui se rapprochent des nôtres. Mais c’est seulement à ce niveau et en s’appuyant sur notre capital de savoir-faire industriel, sur notre « capital-image » d’excellence (dans certains secteurs) que nous pouvons espérer garder notre place dans la compétition mondiale.
Deuxième risque : celui de la dégradation de l’environnement. Le développement durable est entré dans une troisième phase : ce n’est plus un thème pour universitaires (années 70), ce n’est plus seulement un thème politique international (depuis 1992), c’est une affaire économique qui aiguise la compétition entre les entreprises. Pour paraphraser Heidegger, l’essence de l’écologie n’est pas, n’est plus, écologique mais industrielle.
Le durable doit être entendu aujourd’hui comme un terme qui compacte "dur" et "rentable". Dur, car il y aura des blessés et des morts sur le bord de la route pour les entreprises qui ne s’adapteront pas à temps aux nouvelles contraintes. Rentable, car le renforcement des contraintes fait la hausse des prix (en théorie économique le prix est la variable duale associée à la contrainte) et assure, si la concurrence n’est pas faussée, le maintien des profits. Jacques Attali fait observer, non sans raison, que « green economy » évoque aussi la couleur verte du dollar…
Pour une vision moderne du développement durable
Le premier défi, la compétition des pays émergents, aggrave le second défi, celui de l’environnement. Les entreprises, ou du moins la plupart d’entre elles, sont donc confrontées à ces deux fronts avec une seule arme disponible : l’innovation. L’innovation dans les process industriels bien sûr, mais aussi dans les produits et services, et même dans les modes de financement.
Plus largement, l’innovation doit concerner des secteurs tels que la santé, la formation, la recherche, l’environnement (avec par exemple des dispositifs économisant l’énergie non renouvelable ou les matières premières rares). Toutes ces fonctions essentielles sont en grande partie sous tutelle publique et, de ce fait, freinées par les contraintes du financement public alors même qu’elles sont au cœur d’un développement durable. Cette ouverture des fonctions collectives aux entreprises privées semble donc inéluctable. Elle peut se réaliser en respectant un cahier des charges et la solidarité nationale. Ni « laisser-faire », ni « tout faire » mais « faire faire » devrait être la nouvelle devise des pouvoirs publics. Les enjeux de santé, d’éducation, de culture, d’environnement et même de lutte contre la pauvreté peuvent ainsi devenir les moteurs d’une nouvelle croissance.
La « dé-croissance » n’est pas la bonne stratégie. Certes, il existe des limites à la croissance mais il ne faut pas freiner comme devant un mur. Il faut prendre un virage serré sans trop ralentir et utiliser ce que les conducteurs de rallye appellent la manoeuvre « talon-pointe » : accélérer et freiner en même temps, réduire certaines consommations et en développer d’autres. Et espérer que nous entraînerons dans le même virage les pays émergents…
Pour compliquer la négociation de ce virage, la réalité industrielle du « durable » se double d’une idéologie. Plus même, une véritable « religion laïque » comme disait déjà Rousseau à propos de l’économie. Une religion laïque et moderne, voire post-moderne. Ce qui fait la douce séduction du durable dans nos imaginaires occidentaux, c’est d’apporter une réponse à notre besoin infini de consolation et donc de culpabilité. La croissance des « trente glorieuses » était trop joyeuse, trop irresponsable. D’où le succès incroyable des publications du Club de Rome, en particulier Halte à la croissance ?(1972). Aujourd’hui, les thèmes du développement durable font resurgir des archaïsmes modernisés (le ciel va nous tomber sur la tête), des prophéties d’apocalypse et surtout une kyrielle d’attitudes et d’actes d’abstinence, de pénitence et de repentance. Responsabilisés, culpabilisés (la pollution), placés sous contrôle (effet de serre), nous voulons désormais nous soumettre à la Nature et à ses lois, comme pour expier d’avoir été cartésiens et voulu nous rendre « maîtres et possesseurs de la nature ».
La physiocratie, cette doctrine économique typiquement française, avait illustré, au siècle des Lumières, ce glissement vers la Nature comme hypostase de Dieu. Les passions écologiques contemporaines s’inscrivent dans une physiocratie généralisée. Dans ce nouveau contexte culturel, le fait que les hommes changent le climat, osent toucher au cœur de la Nature (le temps qu’il fait, le génome), devient un péché inexpiable. Il est difficile de prévoir la durée, l’avenir d’une illusion, d’un sentiment néo-religieux. Mais tous les décideurs, politiques et économiques, sont contraints de prendre en compte la réalité profonde de ces irrationalités du plus grand nombre. Construire une représentation scientifique des périls écologiques est indispensable car ces périls sont réels mais la faire partager par le public en évitant les surévaluations et surtout les réactions locales démesurées semble pour le moment quasi-impossible.
