Donald Trump défie l’Europe

Le président américain considère désormais l’Union européenne comme un „ennemi“. Il a engagé contre elle une dangereuse guerre commerciale et entretient l’ambiguïté sur la solidarité de l’OTAN. La détérioration des relations entre les Etats-Unis et l’Europe n’est pas une crise passagère. Elle doit être prise au sérieux. Les Européens doivent rester unis pour défendre leurs positions et réaffirmer la communauté de valeurs qui fonde l’alliance transatlantique, en particulier la liberté de la presse et l’indépendance de la justice, mises en cause par Donald Trump

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Démocratie

Il n’y a pas un jour sans „tweet“ de Donald Trump. 144 signes qui n’expliquent rien, qui n‘expriment qu‘un état d’esprit du président des Etats-Unis d’Amérique, l’humeur du moment quand il se lève le matin ou quand il vient de voir un commentaire, une critique le concernant, que ce soit de sa politique ou de sa vie privée. Mais à travers ses „tweets“ apparaît la personne qu’il veut faire apparaître. A l’ère des réseaux sociaux ce n’est rien de particulièrement étonnant, mais inquiétant quand même. Car il crée une image de lui-même qui, depuis son élection il y a presque deux ans, a provoqué beaucoup de questions graves.

Des „tweets“, il ne s’en sert pas seulement pour se plaindre de ne pas être compris ou d’être harcelé dans une „chasse aux sorcières“ par ses adversaires ou pour exprimer sa fureur ou sa fierté de ses „succès extraordinaires“ ; il s’en sert aussi pour faire passer des messages politiques au niveau international. Et c’est là où cela nous concerne directement – nous, les Européens, les alliés, les Occidentaux. Nous ne savons pas encore comment prendre ce président d’un grand pays ami. Or, nos relations avec les Etats-Unis sont au coeur de notre idée d’être „européens“, de notre alliance transatlantique, de ce que nous appelons „l’Ouest“.

On ne peut que le regretter – Donald Trump a appelé l’Union européenne un „ennemi“. L’accord que le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, vient de trouver récemment avec Trump pour lancer des négociations dans le domaine du commerce bilatéral n’y change rien. Il ne s’agit que d’une sorte de cessez-le-feu pour l’instant, qui peut être terminé à tout moment. Car le locataire de la Maison Blanche s’est engagé dans des guerres commerciales tous azimuts. Il a quitté le partenariat trans-pacifique ; il a décidé que les règles de la zone de libre-échange nord-américaine avec le Canada et le Mexique doivent changer ; il a imposé des augmentations de douanes contre la Chine ; il a menacé l’UE et il a commencé à vider l’OMC de sa substance en réduisant la coopération des USA au minimum – tout cela pour réduire le déficit commercial immense que les Etats-Unis accumulent avec le reste du monde – si du côté de l‘UE on laisse de côté l’excédent remarquable des Etats-Unis dans les échanges de services. Selon Trump, tous les accords commerciaux internationaux signés par Washington sont „désastreux“ pour les USA. Il préfère des accords bilatéraux où il peut faire jouer la puissance américaine. Et il ne rigole pas. Après tout, il est, selon lui, le meilleur négociateur du monde. Il est sûr de gagner – toujours.

L’absurdité d’une guerre commerciale

Les Européens ne devraient pas se tromper. Ce n’est pas une des crises passagères comme on en a déjà connu plusieurs ; c’est sérieux. Ils doivent rester unis. Car dans le domaine du commerce international, l’UE est un acteur puissant. Mandatée par les Etats membres, c’est la Commission avec qui les Américains doivent négocier et avec elle seule. Et si M. Trump estime que le marché américain est trop important aux yeux des Européens pour qu’ils s’opposent à lui, qu’il n’oublie pas que le marché européen ne l’est pas moins pour les Américains. Une guerre commerciale entre les deux plus grands marchés du monde serait absurde. Heureusement, le tissu des relations transatlantiques dans ce domaine en dehors de la Maison Blanche apparaît suffisamment solide pour nous permettre d’arriver à des résultats satisfaisants. Il ne faut donc pas trop se laisser impressionner par les paroles de M. Trump.

Mais force est de constater aussi que beaucoup d’Américains souhaitent plus de protection d’un monde de plus en plus complexe qu’ils ne comprennent plus – comme beaucoup d’Européens d‘ailleurs. Donald Trump a été élu parce qu’il avait promis de „redonner le pays au Américains“, tout comme les extrêmes droites en Europe le proposent, désireux de faire comme lui, sans pouvoir dire ce que cela veut dire. Mais sa politique commerciale, qui est une manifestation de sa résistance contre toutes les règles internationales qui seraient au détriment des Américains, tout cela fait partie de sa promesse électorale de protéger. Il ne peut pas être surprenant alors que sa cote de confiance reste stable au-dessus de 40%. Parmi les sympathisants du Parti républicain, elle se situe même entre 80 et 90%. Donald Trump n’a aucune raison politique de dévier de son chemin. Les Européens doivent en tenir compte et rester unis pour défendre leurs positions. Dans le domaine de l’économie et du commerce, ils en ont les moyens.

Ambiguïté à l’égard de l’OTAN

Cela devient plus difficile dans le contexte de l’Alliance atlantique, l’Otan. Ici, les messages venant de Washington sont mixtes et ambigus. D’une part, dès le début de son mandat, le président de la première puissance militaire du monde a créé le doute sur l’engagement des USA pour l’Otan. Il l’a appelée „obsolète“. D’autre part, sur le terrain, les Américains respectent leurs engagements et ont même augmenté leur présence militaire en Europe. D’un côté, en mélangeant les questions de déséquilibre commercial entre Européens et Américains (déficit américain) et de déséquilibre dans le domaine des capacités militaires (dépenses militaires américaines beaucoup plus élevées) il évoque volontairement la possibilité qu’il peut „faire son truc seul“, si les Européens ne payent pas le prix qu’il demande. De l’autre, il a poussé l’Alliance à se joindre officiellement à la coalition contre „Daesh“ menée par les USA – sans que cela ait eu des conséquences. On ne voit pas de stratégie cohérente derrière tout cela, ni en ce qui concerne sa politique de lutte contre le terrorisme international, ni en ce qui concerne sa politique par rapport à la Russie, ni en ce qui concerne le rôle de l’Otan dans sa politique.

Cette ambiguité trumpiste concernant l’Alliance atlantique arrive à un moment, où l’Otan — depuis des années déjà et bien avant la prise de fonction de M. Trump — se trouve dans une phase en quête d’orientation. Bien que le contexte stratégique pour l’Alliance, défini en 2010, ait changé considérablement depuis 2014 avec une position plus agressive de la Russie qui inclut ses actions militaires non-avouées en Ukraine, ses exercices militaires surprises et prolongés tout près des frontières avec les pays baltes et la Pologne, ainsi que ses opérations militaires bien visibles et décisivfs en Syrie depuis 2015, l’Alliance n’a pas été capable de se mettre d’accord sur un document définissant une nouvelle stratégie. Un leadership américain fait toujours défaut. Et les messages mixtes de la Maison Blanche de M. Trump sont encore loin d’être fait pour rassurer les alliés.

Bien au contraire, même la chancelière Merkel, tout-à-fait pro-américaine, exprime ses doutes : „Nous, les Européens, nous ne pouvons plus être sûrs de pouvoir compter sur d’autres“, disait-elle déjà l’année dernière. Le projet du président Macron d’établir une souverainté europénne en matière de défense, son initiative européenne d’intervention, va encore plus loin, mais dans le même sens. Il serait temps pour les Européens de s’émanciper d’une tutelle américaine qui, elle, est obsolète depuis longtemps. Seulement, dans ce domaine, les Européens n’en ont pas encore les moyens. Ils n’ont plus de temps à perdre pour se les donner.

Une communauté de valeurs

Finalement, nous devons être inquiétés par la méthode Trump en tant qu’ „Occidentaux“. L’alliance transatlantique a toujours été comprise comme étant une „communauté de valeurs“ dites occidentales : des valeurs démocratiques, d’état de droit et de séparation des pouvoirs. Or, le président du „pays de la liberté“ (Land of the Free) a commencé à vider ses valeurs de leur sens. Comment pouvons-nous être sûrs que nous partageons, que nous nous engageons encore à défendre ensemble les mêmes valeurs ? Alors que, en Europe, nous sommes confrontés aussi à des tendances „illibérales“, voire autoritaires.

La liberté d’expression, notamment celle de la presse, droit fondamental d’un pays démocatique ? Dès le début, Donald Trump n’a cessé d’appeler les journalistes, tous les journalistes, des „menteurs“, même des „ennemis du peuple“. Il a tout fait et fait toujours tout pour attaquer leur honnêteté et donc leur crédibilité. Plus de 100 organes de la presse américaine, toutes tendances confondues, viennent, récemment seulement, de se défendre contre cette insulte collective sans égale. Mais l’effet de cette tactique du président est déjà que personne ne croit plus rien et que les mensonges évidents et répétés du président ne sont plus reconnaissables.

C’est la même tactique qui, employée en 2014 par les autorités russes dans le conflit en Ukraine, a été définie à l’Otan comme faisant partie d’une „guerre hybride“ contre „l’ouest“ : discréditer toute la profession des journalistes et des observateurs pour faire de la place aux mensonges officiels (autrefois : propagande) et le travail des „trolls“ (informations manipulées dans les réseaux sociaux). Ce qui est plus inquiétant encore, c’est que, entre-temps, des voix se font entendre aux Etats-Unis exprimant le souhait que le président puisse fermer des stations de TV ou de radio qui ne présentent pas „la vérité“. Ce sont les régimes autoritaires qui fonctionnent comme ca, non pas une vieille démocratie comme les USA.

L’indépendance des juges

L’indépendance de la justice ? Monsieur Trump ne cache pas son intention de vouloir changer la composition des tribunaux fédéraux, y compris la Cour Suprême, au profit de sa lecture de la justice et de la Constitution, en nommant des juges qui partagent ses idées. Cela fait partie de son projet de destruction de ce qu’il appelle „l’état profond“ (deep state) de l’élite washingtonienne de ses prédécesseurs, de laquelle il n’a jamais fait partie. Actuellement, il en est déjà à sa deuxième nomination pour un juge à la Cour Suprême qui servira à vie. Et il y a déjà un nombre plus important de juges fédéraux qu’il a installés.

Les débats actuels avant la confirmation du juge à la Cour Suprême par le Sénat, prévue pour le début octobre (avant les élections du 6 novembre), sont de la politique partisane pure. Donald Trump le dit lui-même : Il a pris ses fonctions avec une liste des noms de juges qui soutiennent sa politique. Maintenant, il travaille cette liste. Encore une promesse électorale tenue. Or, dans ces débats, on n’entend pas beaucoup parler de l’indépendance des juges. Et pourtant, c’est un des fondements de la séparation des pouvoirs en démocratie. Est-ce par hazard que les „démocraties illibérales“ en Europe de l’Est font tout pour contrôler la justice et la presse ?

On pourrait continuer en soulignant le mélange plus ou moins ouvert que le président Trump entretient entre sa fonction publique et ses intérêts privés et ceux de sa famille. Contre toutes habitudes et règles bien établies. Tout le monde le sait. Rien ne se passe pour changer cette situation. On peut ajouter son manque total de respect pour les autres, en particulier ses adversaires politiques, qu’il préfère insulter ou ridiculiser en public au lieu d’entrer en débat avec eux. C’est comme cela que l’on évite et finalement que l’on tue tout débat démocratique. Et, oui, il paraît qu’il trouve plaisir aussi à humilier voire à traiter en subordonnés les représentants démocratiques de nos pays qui sont, tout de même, des pays amis, en principe. Bref, à juger par le comportement de ce président on doit craindre qu’il ne reste plus beaucoup de nos valeurs „occidentales“. Et cela concerne tout l’Occident.

Le 6 novembre, les Américains vont élire une nouvelle Chambre des députés et un tiers du Sénat. Ce sera après ce scrutin à „mi-temps“ du mandat présidentiel qu’on va pouvoir dire si ce président n‘aura été qu‘un „accident de l’histoire“. En tout cas, déjà le monde occidental n’est plus le même. C’est aux Européens de porter le drapeau des valeurs démocratiques, plus que jamais.