Conférence de Munich : Merkel, l’anti-Trump

Angela Merkel n’est pas connue pour ses grands discours. Au contraire, son style de physicienne, qui s’exprime dans un langage plutôt rationnel, lui a souvent valu des critiques. Pourtant, après son discours à la conférence de Munich sur la sécurité, le 16 février, les experts réunis au Bayerischer Hof se sont levés pour l’applaudir – du jamais vu au cours des 55 ans d’histoire de cette prestigieuse conférence transatlantique, l’ancienne „Wehrkunde“, qui s’est transformée en forum global sur les questions de sécurité, avec la participation de 35 chefs d’Etat et de gouvernement, de 50 ministres des affaires étrangères et de la défense, en tout quelque 600 représentants du monde politique et stratégique, dont une délégation de 52 membres du Congrès américain, avec, à sa tête, la présidente de la Chambre des Représentants, Nancy Pelosi.

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Angela Merkel à la Conférence de Munich sur la Sécurité

Le discours d’Angela Merkel était un discours visiblement anti-Trump, sans qu’elle prononce le nom du président des Etats-Unis qui n‘en finit pas, depuis deux ans, de critiquer les Européens, les Allemands et Angela Merkel en particulier. Ce discours était un plaidoyer pour „penser en termes de réseaux“ et non pas „chacun pour soi“ ou „moi d’abord“ ; pour maintenir et réformer les structures internationales d’après-guerre au lieu de les détruire ; pour défendre le multilatéralisme, même s’il est difficile, et non pas le nationalisme. A la fin de son discours la chancelière a cité le sénateur républicain et supporteur de Donald Trump, Lindsay Graham, présent à Munich, selon lequel „le multilatéralisme peut être compliqué, mais il est préférable au fait de rester à la maison tout seul“ – contredisant ainsi les paroles répétées du président.

Les experts ont écouté un discours qui défendait vivement une politique fondée sur des valeurs communes et sur la confiance entre alliés, ouvertement contraire aux positions trumpistes. Bien sûr „nous avons besoin de l’Otan“ qui n’est „pas seulement une alliance militaire, mais une communauté de valeurs où les droits de l’homme, la démocratie et l’état de droit déterminent nos actions communes, “ a déclaré notamment la chancelière. Alors que Donald Trump continue à remettre en cause, de temps en temps, l’utilité de l’Otan pour les USA, Angela Merkel regrette que le traité INF (interdiction pour la Russie et les Etats-Unis des missiles de portée intermédiaire terrestres – 500 à 5000 km) ait été d’abord violé par la Russie, puis dénoncé par Washington et Moscou – un traité „en principe pour la sécurité de l’Europe“ - sans que les Européens aient eu leur mot à dire. „C’est une mauvaise nouvelle“, a-t-elle dit. Elle ne dit pas : nous ne pouvons rien faire, elle dit : nous allons bien sûr tout essayer, en poursuivant nos intérêts fondamentaux, pour faciliter d’autres mesures de désarmement „car la réponse (à la violation du traité par la Russie, ndlr) ne peut pas être un réarmement aveugle.“ Et elle invite la Chine à se joindre à ces efforts – invitation aussitôt refusée par le représentant de la Chine.

L’augmentation des dépenses militaires

La chancelière a également répondu aux critiques de Donald Trump sur le montant du budget allemand de la défense. Elle a rappelé les engagements pris par l’Allemagne depuis 18 ans en Afghanistan et son rôle de nation cadre dans la présence militaire de l’Otan en Lituanie, mais aussi les engagements pris en dehors de l’Otan, comme au Mali. En Afrique, estime-t-elle, les Européens sont confrontés à des défis bien différents de ceux que doivent affronter les Etats-Unis. Ce ne sera pas toujours à l’Otan que l’on fera appel. „Beaucoup“, dit-elle, „jugent insuffisants nos efforts pour augmenter nos dépenses militaires, mais pour nous, c’est un saut essentiel. “ Encore faut-il se demander : „Que faisons-nous avec cet argent ?“

Mme Merkel a mentionné le „défi énorme“ que représente le développement en commun avec la France des systèmes d’armement, comme convenu dans le traité d’Aix-la-Chapelle, récemment signé. Sans „culture commune“ dans le domaine des exportations, un tel développement serait en danger. „Je ne vous raconte pas de secret quand je vous dis que nous aurons, en Allemagne, des discussions compliquées devant nous“ en la matière. Faut-il rappeler que ces projets franco-allemands de systèmes d’armement futurs font partie des efforts pour établir à terme une autonomie stratégique européenne ? La chancelière s’y engage, malgré les difficultés à venir.

L’accord nucléaire avec l’Iran

Angela Merkel a défendu aussi l’accord nucléaire avec l’Iran dont le président américain s’est retiré tout en augmentant la pression sur les Européens. Et elle s’est dite franchement „effrayée“ de lire que, selon le ministère américain du commerce, l’importation de véhicules européens serait une menace pour la sécurité nationale des Etats-Unis. „Si nous voulons prendre au sérieux le partenariat transatlantique“, a-t-elle déclaré, „j’ai du mal, en tant que chancelière allemande, à lire une telle information“ – après tout de caractère officiel.

Finalement, elle a posé la question fondamentale de cette conférence, titrée „The Great Puzzle : Who Will Pick Up the Pieces ?“ : notre système international va-t-il s’effondrer comme un grand puzzle dont les pièces se trouveraient dispersées, chacun pensant qu’il peut mieux résoudre les problèmes tout seul ? Si c’est le cas, comme les Etats-Unis sont beaucoup plus puissants et la Chine beaucoup plus grande, la renaissance de la rivalité entre les grandes puissances met en danger l’ordre auquel nous sommes habitués. C’est cette prise de position claire et nette en faveur du multilatéralisme et contre l’affrontement des grandes puissances joué par les présidents Trump, Poutine et Xi qui, apparemment, a fait impression.

Mike Spence et le leadership américain

Beaucoup plus que les propos tenus par le vice-président américain Mike Pence qui a commencé son discours en disant qu’il avait l’honneur de parler au nom d‘un champion de la liberté et d’un champion d’une défense nationale forte, le 45ème président des Etats-Unis, le président Donald Trump. Sous le leadership de Donald Trump, a-t-il affirmé, l’Amérique est redevenue le leader du monde. Le président Trump a incité les alliés à renouveler leurs engagements pour la défense commune. Mais ils doivent encore faire plus d’efforts. „Quand vous entendez le président Trump demander aux alliés de l’Otan de respecter les engagements qu’ils ont pris pour notre défense commune, c’est ce que nous appelons leadership du monde libre,“ a dit le vice-président. Les Etats-Unis „attendent“ des alliés qu’ils présentent des „plans crédibles“ pour dépenser 2% de leurs PIB et investir, en 2024, 20% de leurs dépenses militaires en approvisionnements.

Les Etats-Unis ne vont pas pouvoir assurer la défense de l’Ouest si ses alliés de l’Otan achètent des armements „de nos adversaires“. Aussi, le vice-président rappelle-t-il aux Européens qu’"il est temps d’arrêter de porter atteinte aux sanctions des USA contre le régime révolutionnaire meurtrier“ en Iran et qu‘“il est temps pour nos partenaires européens de se retirer de l’accord nucléaire avec l’Iran et d’exercer avec nous la pression économique et diplomatique nécessaire pour donner au peuple iranien, à la région et au monde la paix, la sécurité et la liberté qu’ils méritent.“ En 25 minutes, le vice-président américain a fait référence 30 fois au leadership, aux actions, aux décisions du président Trump, grâce à qui „l’Amérique est à nouveau leader du monde libre.“ Les propos du vice-président peuvent donner l’impression qu’aux Etats-Unis il n’y a qu’un seule personne qui exerce le leadership – le champion Donald Trump. Et les Européens n’ont qu’à suivre !

L’appel de Joe Biden

„Les Américains“ en tout cas, ce ne sont pas seulement ceux qui sont fidèles au président Trump. Cela est devenu évident à Munich après le discours du prédécesseur de Mike Spence, l’ancien vice-président Joe Biden. Quelle différence de ton et de propos ! Joe Biden souligne que „le leadership existe seulement quand il y a des gens qui sont avec vous.“ Il rappelle aux experts réunis dans la salle qu’aux Etats-Unis les Américains sont engagés dans une „lutte pour leur âme,“ qu’une grande majorité serait en faveur d’un rôle actif dans les affaires du monde – et non pas d’un repli sur eux-mêmes. „Je vous promets, nous serons de retour“, dit-il et il propose que l’Otan soit rénovée, qu’elle s’ouvre à des partenaires démocratiques au-delà de l’Europe et de l’Amérique du Nord et à des défis nouveaux, comme la cybersécurité et l’intelligence artificielle. „L’Otan est une alliance en crise,“ ajoute-t-il, „nous avons besoin de vous, et j’espère que vous pensez que vous avez besoin de nous“ .

Le rôle des Etas-Unis dans le monde était donc au cœur des débats, car, d’une part, Washington est un acteur de ce nouveau „grand jeu“ des rivalités entre les grandes puissances qui risque de détruire le système international ; d’autre part les Etats-Unis sont et demeurent, parmi les grandes puissances, le seul allié des Européens, de même que les Européens sont et demeurent les seuls alliés solides des Etats-Unis. Les Européens n’échapperont pas à ce grand jeu sans être vraiment capables, à ce jour, de jouer vraiment.

Dans ce contexte, l’appel de Mme Merkel au multilatéralisme était un appel lancé aux Américains à ne pas briser l‘alliance avec les Européens, fondée non pas seulement sur des intérêts, mais sur les valeurs démocratiques qui lient les sociétés des deux côtés de l’Atlantique. Si Joe Biden parlait de la „lutte pour leur âme“ des Américains, Angela Merkel, à Munich, démontrait qu‘elle luttait pour l’âme de l’alliance transatlantique.
Cette lutte ne fait que commencer.