En Allemagne, les surprises d’une campagne bouleversée par les inondations

Qui succédera à Angela Merkel à la tête du gouvernement allemand ? Le conservateur Armin Laschet ? Le social-démocrate Olaf Scholz ? L’écologiste Annalena Baerbock ?Alors qu’au début de la campagne le parti conservateur semblait en hausse et le SPD en recul, le mouvement, selon les derniers sondages, s‘est inversé. Notre collaborateur Detlef Puhl analyse les causes de ce renversement, tout en soulignant que les jeux ne sont pas encore faits et que l’incertitude reste totale à trois semaines du scrutin.

Montage : Alaaddin Avciogullari / Wikimedia Commons / CC-BY-SA 4.0int et Olaf Scholz par Michael Lucan, Lizenz : CC-BY-SA 3.0 de
L’inondation

Trois semaines avant les élections législatives du 26 septembre, plus rien n’est comme avant. Les sondages voient les sociaux-démocrates du SPD monter en flèche, arrivant à 25%, et dépasser les chrétiens-démocrates d’Angela Merkel. Ceux-ci s’approchent des 20%. Et les Verts sont réduits à 18%. Si tels étaient les résultats du scrutin, ce serait à Olaf Scholz de former le prochain gouvernement allemand. Selon les sondages actuels, Scholz aurait plus d’une option pour la composition de sa coalition.

Cet état des choses n’a plus rien à voir avec les discussions début août et encore moins avec celles de juillet. Du côté de la CDU-CSU, c’est plutôt la panique. Chez les Verts, on reste prudemment optimiste sans plus prétendre occuper la chancellerie. Au SPD on croit rêver. Mais rien n’est encore sûr. Les trois candidats à la chancellerie ont profité d’une session extraordinaire du Bundestag le 7 septembre pour démontrer leurs ambitions. Tous les trois savent encore se battre.

L’été avait bien commencé pour la famille politique de la chancelière sortante. Après les spectacles plutôt calamiteux de la désignation d’Armin Laschet comme président de la CDU d’abord, comme candidat commun à la chancellerie de la CDU et de la CSU ensuite, le parti d’Angela Merkel avait su remporter les dernières élections régionales avant le scrutin national, en Saxe-Anhalt le 6 juin, avec un grand succès. La CDU savait encore gagner. Le SPD avait encore perdu des voix. Et les Verts ont gagné très peu, en tout cas beaucoup moins qu’ils n‘avaient espéré. Pour le parti écologiste, qui venait de désigner, pour la première fois, une candidate à la chancellerie, Annalena Baerbock, et qui se trouvait, dans les sondages au niveau national, en deuxième position, c’était une grande déception. Il avait devancé de loin et pendant très longtemps le SPD, détrôné même, pendant trois semaines, la CDU/CSU. D’un coup, l’euphorie autour de la candidate des Verts avait disparu.

Les amis d’Angela Merkel continuaient non seulement à garder le contrôle de ce „land“ de l’Est et d‘y stopper l’avancée de l’extrême droite, ils avaient regagné également la première place dans les sondages au niveau national. Armin Laschet avait de bonnes raisons de se voir déjà former le prochain gouvernement fédéral, avec les Verts sans doute, car le SPD, qui semblait enfermé dans sa „cage“ des 15%, ne serait plus prêt à se soumettre une quatrième fois à son rival de toujours. Avec les libéraux du FDP, s’il le faut, avec qui il gouverne sans problèmes en Rhénanie du Nord-Westphalie.

Meurtrières inondations

Le 14 juillet va tout changer. La formation politique d’Armin Laschet est alors à près de 30%, loin devant les Verts et encore plus loin devant le SPD. Puis la pluie tombe en masse et de petites rivières en Rhénanie et ailleurs, en quelques heures seulement, deviennent des torrents mortels et inondent des villages, des villes entières. Des maisons s’écroulent, des magasins, des restaurants, des hôtels. Une infrastructure s’effondre, des chemins de fer, des routes, des ponts. Près de 200 personnes meurent, des milliers se trouvent sans toit, sans revenu, devant des tas d’ordures et de vase. L’heure d’un vrai gérant de crises avait sonné. Armin Laschet est le chef d’un des deux gouvernements régionaux concernés. Mais il rate le défi. Une petite série de maladresses, de mauvaises images qui deviennent virales font apparaître le candidat à la chancellerie comme étant déplacé, pas à la hauteur des problèmes les plus urgents.

Pour le candidat merkélien, la descente dans les sondages commence. Que les reproches faits à Armin Laschet dans ce contexte de crise soient justifiés ou non, peu importe. Trop de ses paroles, de ses gestes semblent inappropriés. Et beaucoup de ses opposants au sein de son parti –- il y en avait, et il y en a toujours beaucoup— se voient confirmés dans leur choix en faveur de l‘autre candidat, Markus Söder, le chef de la CSU, qui avait dû s’incliner devant la pression du comité directeur de la CDU. Pour M. Laschet le soutien de sa propre famille politique se réduit.

Plus les chiffres tombent, pour Armin Laschet (9-18% seulement voteraient pour lui en cas d’un vote direct pour le chancelier) et pour la CDU/CSU (19-22% dans les derniers sondages), plus des conseils d’experts et d‘“amis“ pour renverser la tendance fatale se font entendre. Et plus le candidat apparaît encore plus faible, car, de toute évidence, il n’arrive pas à tourner la page de sa propre initiative. Il semble que ce ne soit pas le candidat qui mène la campagne, mais plutôt la campagne qui mène le candidat.

La voix absente de la candidate des Verts

Pour les Verts, l’été avait mal commencé. Les gaffes de leur candidate Annalena Baerbock en début de campagne (BE du 15 juin) avaient vite fait retomber leur score. Les inondations du 14/15 juillet auraient pu la faire remonter, car elles confirment, comme les grands feux de l’Europe du Sud en même temps, ce que les Verts prêchent depuis longtemps : le changement du climat est un défi immédiat, urgent et doit être la priorité de toute action gouvernementale.

Pourtant, Annalena Baerbock renonce à se faire accompagner par un grand nombre de médias pendant ses visites sur les lieux du désastre, comme cela a été le cas avec ses deux concurrents. Pendant plusieurs jours, la voix publique de la candidate écologiste dans cette catastrophe climatique est absente. Quelques jours plus tard seulement et près de Berlin, en présentant ses idées pour un gouvernement fédéral futur, elle demande qu’un ministère de la protection du climat soit créé, avec droit de veto sur tout projet de loi. Mais elle ne pouvait plus rectifier ce manque de présence publique pendant les premiers jours de la catastrophe, même s’il était dû à l’intention de ne pas abuser de la situation des victimes à des fins de campagne. Les conséquences du changement du climat ayant rarement été aussi évidentes au grand public, le parti des Verts n’a pas pu en tirer l’avantage qu’il aurait pu attendre. Mais sa crédibilité en la matière est resté intacte et son score semble se stabiliser juste en dessous des 20% - pour l’instant.

Olaf Scholz le grand gagnant

Le grand gagnant des dernières semaines, c’est Olaf Scholz, le candidat des sociaux-démocrates du SPD. Pour lui aussi, l’été avait commencé mal. Après la défaite du SPD aux élections régionales du 6 juin, personne n’aurait parié un sou sur la possibilité pour l’actuel vice-chancelier de jouer un rôle dans un futur gouvernement de l‘Allemagne. Lars Klingbeil, le secrétaire général du SPD, a révélé récemment le secret du succès d’Olaf Scholz : Il n’a pas fait d’erreur.

Armin Laschet, le Rhénan de bonne humeur, n’a pas toujours fait attention à ses mots, à ses gestes. La vidéo le montrant en train de rire après une blague racontée dans son entourage pendant que le président de la République s’adresse aux victimes de l’inondation, c’est l’image qui reste de ce candidat dans une phase clé de sa campagne. Sait-il quand il faut se concentrer et quand on peut rire ?

Annalena Baerbock, la jeune engagée d’une cause juste, croyait devoir se présenter un peu plus grande qu’elle ne l’était. „Il (Robert Habeck, son co-président des Verts, ancien ministre de l’agriculture en Schleswig-Holstein et écrivain) vient des poules, des cochons,...traire les vaches. Moi, je viens du droit international. A la limite, nous sommes de mondes différents“, ce sont des phrases d’elle dans une interview télévisée au moment où les deux co-présidents n’avaient pas encore décidé qui des deux serait candidat à la chancellerie. Sait-elle vraiment apprécier ses compétences propres par rapport à celles des autres ?

Olaf Scholz apparaît seul comme celui qui est sérieux, qui sait ce qu’il fait, à qui on peut faire confiance. Il ne s’expose pas. Il est, en quelque sorte, le vrai merkélien, „Angela II“, comme il est appelé par „Der Spiegel“ : sobre, sans trop de mots, ni de promesses. „Vous me connaissez“ – c’était le slogan de la campagne d’Angela Merkel en 2013. Ce pourrait être celui d’Olaf Scholz en 2021 et l’emmener à la chancellerie, après tout.

Le caractère plus que les programmes

Encore une fois, semble-t-il, comme dans les campagnes des régionales de cette année, la campagne des législatives porte sur le caractère et la performance des candidats et non sur leurs programmes. Certes, les partis qui se considèrent comme étant des partenaires de choix, la CDU/CSU et le FDP, et qui s’appellent les „partis bourgeois“, viennent de commencer à changer de stratégie au dernier moment. Ils appellent à faire barrage au virage du pays à gauche, comme le proclame Christian Lindner, le chef des libéraux du FDP. Et Markus Söder, le chef de la CSU, prévient les électeurs qu’Olaf Scholz va gouverner non pas seulement avec les Verts, mais avec le parti „Die Linke“ (La Gauche) aussi, le successeur de l’ancien parti communiste de la RDA.

Plus que jamais, tout est possible. Devant le Parlement, qui s’est réuni une dernière fois pour décider des aides financières après la catastrophe des inondations et de nouvelles mesures dans la lutte contre Covid-19, tous les trois ont fait preuve de leurs capacités de combattre : plus de gaffes, plus de maladresses, plus de mauvaises images dans les médias.

Est-ce que cela va encore changer la donne ? Les sondages dans les prochains jours le diront. Actuellement, cinq options de coalition pourraient composer une nouvelle majorité. A la fin, quelques pour cents de plus ou de moins, d’un côté ou de l’autre, peuvent faire toute la différence. Le choix des partenaires, de ceux qui vont prendre en charge le pays, sera difficile.