En Allemagne, quatre attentats et une seule question

En moins d’une semaine, l’Allemagne a connu quatre attentats, depuis l’attaque de passagers dans un train régional à Wurtzbourg, l’attaque à la machette de Reutlingen, la tuerie de Munich, jusqu’au Syrien qui s’est fait exploser à Ansbach. Ces attentats ont des points communs – dans trois cas ils impliquent des réfugiés – et des différences : si l’attaque de Wurtzbourg et l’attentat-suicide d’Ansbach ont été revendiqué par Daech, l’incident de Reutlingen est le résultat d’un différend privé, tandis que la fusillade du centre commercial à Munich est le fait d’un « forcené », sans motivations politiques, en tous cas islamistes. Il n’en reste pas moins que cette série repose la question de la politique d’accueil d’Angela Merkel et pourrait fragiliser la chancelière à un peu plus d’un an des élections générales.

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Les quatre attentats

Prendre le temps de la réflexion, comme le demande le ministre fédéral de l’intérieur Thomas de Maizière, et éviter l’amalgame, c’est d’abord s’intéresser au profil des auteurs des différents actes de violence commis la semaine dernière en Bavière et dans le Bade-Wurtemberg.
Certes trois d’entre eux sont des réfugiés – le quatrième est un Allemand d’origine iranienne né en Allemagne – mais deux ne sont pas des réfugiés de fraîche date entrés dans le pays à cause de la « politique de l’accueil » annoncée par Angela Merkel à l’été 2015.
Le jeune Afghano-pakistanais âgé de 17 ans, qui a attaqué à la hache des passagers dans un train régional près de Wurtzbourg était en Allemagne depuis juin de l’année dernière.

Djihadisme et psychiatrie

Le Syrien qui s’est fait exploser devant un restaurant d’Ansbach avait déposé une demande d’asile depuis 2014. Elle lui avait été refusée parce qu’il s’était déjà inscrit auparavant en Bulgarie et en Autriche. Il était en instance d’être expulsé. Il avait réussi à rester en Allemagne après avoir présenté des certificats médicaux attestant de soins psychiatriques et après deux tentatives de suicide. Ces deux individus ont été revendiqués par l’Etat islamique comme étant « ses soldats ».
Le premier a crié « Allah Akbar » en se jetant sur des touristes de Hong-Kong. Le second a laissé une vidéo dans laquelle il explique sa volonté de se venger des Allemands « qui tuent des musulmans ». Il avait l’intention de commettre son attentat-suicide au sein du festival de musique d’Ansbach qui rassemblait plus de 2000 personnes. Sans le renforcement des mesures de sécurité qui l’ont empêché de pénétrer dans l’enceinte, le bilan aurait pu être très lourd. Il est d’un mort (le terroriste) et d’une quinzaine de blessés.
A Munich l’histoire est très différente si les conséquences sont encore plus dramatiques. David S., qui a tiré dans la foule d’un restaurant fast food d’un centre commercial où il avait attiré des jeunes par une annonce sur un compte Facebook piraté, n’a rien à voir avec la mouvance islamiste ou avec les réfugiés. Né en Allemagne, c’était encore un écolier qui vivait chez ses parents et qui jusqu’alors n’avait pas attiré l’attention des autorités.

De Winnenden à Utoya

Il était certes instable et suivait un traitement psychiatrique après avoir fait un séjour de quelques mois à l’hôpital au cours de l’année dernière. Il semble que son geste meurtrier ait été inspiré par Andres Breivik, ce Norvégien d’extrême-droite qui, à Oslo et à Utoya, a tué 77 personnes et en a blessé plus de 150. Le vendredi 22 juillet était le 5ème anniversaire de ce drame. Chez David S., les policiers ont retrouvé un livre « Amok – warum Schüler töten » (Amok, pourquoi des écoliers tuent), une analyse par un psychologue américain de la tuerie de Winnenden, où un élève de 17 ans a abattu seize de ses condisciples dans un collège de cette petite ville du Bade-Wurtemberg. Selon la Frankfurter Allgemeine Zeitung, David S. était fasciné par l’extrême-droite, même s’il ne faisait pas partie d’un de ses groupuscules. Il était fier d’être né le même jour qu’Hitler (le 20 avril) et il tenait des propos racistes contre les Turcs et les Arabes.
De ces quatre cas, avec leurs spécificités, il est abusif de tirer une seule question, une tendance à laquelle succombent pourtant quelques politiques allemands : la politique d’accueil d’Angela Merkel vis-à-vis des réfugiés – sa « légèreté », comme dit Sarah Wagenknecht, co-présidente du groupe parlementaire de Die Linke, le parti de la gauche radicale, doit-elle être remise en cause ?

La prudence d’Angela Merkel

Officiellement, ce n’est pas à l’ordre du jour. La chancelière elle-même ne s’est pas exprimée après l’attentat d’Ansbach et elle avait attendu près de vingt heures avant de prendre la parole après la tuerie de Munich. Avant de parler, elle veut savoir ce dont il retourne. Sa porte-parole a rappelé que « la plupart des terroristes qui ont commis des attentats en Europe au cours des derniers mois n’étaient pas des réfugiés ». En tous cas pas des réfugiés de fraîche date, arrivés dans le flot de l’été et l’automne 2015. La police produit des statistiques : sur le million de réfugiés venus de Syrie et d’Irak, quelque 600 feraient l’objet d’une surveillance policière particulière. En pourcentage, c’est peu ; en chiffres absolus, ce n’est pas négligeable. Une enquête a d’autre part montré qu’un tiers des réfugiés syriens souffrent de dépression ou de troubles du comportement post-traumatiques.
Le droite de la démocratie chrétienne demande un renforcement de la législation, une accélération des procédures de reconduite à la frontière pour les déboutés du droit d’asile (comme Mahammad Daleel), un enregistrement systématique des réfugiés – ce qui ne semble pas être le cas pour l’ensemble de ceux arrivés l’année dernière —, un durcissement du contrôle des armes à feu, déjà un des plus stricts d’Europe, et la possibilité d’engager la Bundeswehr dans des opérations de maintien de l’ordre à l’intérieur de l’Allemagne, ce qui suppose une réforme de la Constitution. Toute une série de mesures destinées à mieux encadrer le droit d’asile a été adoptée au cours des derniers mois par le Bundestag.

Dans les mains d’Erdogan

La réduction du nombre d’entrées de migrants a déjà été obtenue grâce à l’accord passé entre l’Union européenne et la Turquie, à l’initiative d’Angela Merkel à l’insu, en tous cas sans la participation active de ses partenaires. La chancelière allemande se trouve ainsi prisonnière du bon vouloir d’Ankara, à un moment où la Turquie vit des jours agités. L’Europe s’est mise dans la dépendance de Recep Tayyip Erdogan, obligée de mesurer ses critiques contre la dérive autoritaire du régime après le putsch manqué, et sujette au chantage du président turc qui n’hésite pas à jouer double jeu tant vis-à-vis de Bruxelles, que de l’OTAN en flirtant avec la Russie, que de Daech en faisant des Kurdes sa cible privilégiée.
Affaiblie à l’extérieur par les purges entreprises par Erdogan, contestée à l’intérieur pour avoir manifester une certaine « naïveté » avec sa défense de la « Willkommenskultur » (culture de l’accueil), Angela Merkel se retrouve en première ligne. La CSU, le parti-frère bavarois de la démocratie chrétienne a repris contre elle les attaques qu’elle avait cessées juste avant les attentats. Le ministre-président de Bavière, Horst Seehofer, se sent conforté dans ses "prophéties" — c’est son expression — quand il disait que des terroristes arrivent en Allemagne camouflés en réfugiés. Sous pression, la chancelière doit montrer qu’elle sait naviguer entre les écueils tout en restant ferme sur ses principes, si elle veut s’assurer un quatrième mandat aux élections générales de septembre 2017.