L’Allemagne de plus en plus inégalitaire

En Allemagne, comme dans beaucoup de pays occidentaux, les inégalités se creusent. Selon l’économiste Marcel Fratzscher, président de l’Institut allemand pour la recherche économique (DIW) de Berlin, cette tendance fait peser une menace sur la croissance économique et sur la société allemande elle-même. Il était récemment à la Maison Heinrich Heine de la Cité universitaire de Paris où il a présenté son livre "Verteilungskampf. Warum Deutschland immer ungleicher wird (La lutte pour la redistribution. Pourquoi l’Allemagne devient de plus en plus inégalitaire – non traduit), qui développe ses thèses.

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Le quartier des banques à Francfort

Marcel Fratzscher montre d’emblée un graphique qui rapporte la possession du patrimoine à des fractions de la population : les 20% les plus riches possèdent 84% du patrimoine – le patrimoine en général, immobilier, entreprises, capitaux… Les 40% les plus pauvres en possèdent 0,1 %. C’est là qu’est le problème, dit-il. Non pas que 20 % possèdent 84 %, mais que 40 % des Allemands ne possèdent presque rien. Le niveau moyen du patrimoine en Allemagne se situe parmi les plus bas d’Europe : sans parler du Luxembourg, hors concours, il faut rappeler que la Belgique, l’Espagne ou l’Italie ont des niveaux médians bien supérieurs, alors que la France se situe vers la médiane et l’Allemagne tout en bas de l‘échelle.

L’ « économie sociale de marché » ne répond plus

Comment se fait-il que dans un pays aussi « riche » tant de gens ne possèdent presque rien ? Ils ne sont pas propriétaires de leur logement – et n’éprouvent pas le besoin de l’être, se croyant protégés par l’Etat, d’une part, et ayant une telle horreur de l’emprunt – la dette, « Schuld » est littéralement une faute dans la langue allemande de Luther - qu’ils n’ont jamais songé à s’endetter pour devenir propriétaires. Ils croyaient tous à l’ « économie sociale de marché » que Ludwig Erhardt, ministre de l’économie du chancelier Adenauer puis brièvement son successeur, avait instaurée en 1955. Elle assurait le « Wohlstand », la prospérité. Quelque chose d’extrêmement consensuel qui assurait à la fois la liberté du marché et son bon fonctionnement grâce à la régulation par l’Etat, tout en garantissant l’autonomie de l’individu. Donnant un cadre à la concurrence tout en offrant par sa composante sociale un filet de sécurité grâce aux les assurances contre le chômage et la maladie, la « soziale Marktwirtschaft » permettait à chacun d’assumer ses responsabilités.
Tranquilles, les Allemands n’éprouvaient pas le besoin d’épargner, ils épargnaient peu et mal – bien que le patrimoine soit en Allemagne beaucoup moins taxé qu’ailleurs, et bien moins que le revenu. Le patrimoine s’est donc trouvé concentré dans les mains de quelques grandes familles…
Mais l’économie sociale de marché fonctionne-t-elle encore dans l’Allemagne d’aujourd’hui ? Marcel Fratzscher passe en revue les inégalités allemandes. Après les patrimoines, les revenus. Les inégalités de revenus (il y a dans son livre d’intéressantes corrélations entre les inégalités de patrimoine et de revenus) sont moins grandes qu’aux Etats-Unis ou en Grande Bretagne, plus proches de celles que l’on observe en France, mais elles ont tendance à se creuser depuis les années cinquante et soixante.

La clef dans l’éducation

Or l’examen qui suit de l’inégalité des chances soulève tout de suite une question sur la capacité de l’économie sociale de marché qui va peser sur la détermination des politiques : les ressources sociales dégagées par l’Etat ne vont-elles pas d’abord aux plus favorisés ?
Ce sont par exemple les investissements réalisés dans l’éducation qui profitent d’abord aux privilégiés. 70% des enfants d’universitaires vont à l’Université, où l’on ne trouve que 20 % d’étudiants issus de parents non-universitaires. La situation des parents est déterminante dans toute l’éducation – et donc dans l’échelle des revenus plus tard. La mobilité sociale en Allemagne est plus faible qu’aux Etats-Unis. Un jeune sur quatre seulement arrive à obtenir un meilleur diplôme que ses parents.
Le clivage s’opère très tôt à l’école, et l’éducation offerte à la base (avec des journées scolaires qui se terminent à 14 ou 15 heures) est insuffisante pour permettre aux élèves qui le voudraient de continuer des études. D’ailleurs les « passerelles » entre cursus sont presque inexistantes.
L’amélioration des politiques de l’éducation est pour Marcel Fratzscher un facteur clef de la réduction des inégalités et par conséquent de la reprise de la croissance, de la lutte contre le chômage, du développement économique. L’inégalité des chances et les distorsions économiques qui en résultent empêchent les gens d’exploiter leur talent, et de contribuer à la richesse de tous. Les inégalités de salaire et de carrière entre les hommes et les femmes privent aussi la société d’un potentiel important.
Marcel Fratzscher s’insurge contre les « Kinder Pauschale », invention stupide de la politique familiale allemande, sorte d’allocation offrant 150 € aux parents qui n’utilisent pas une place en crèche, gardent leur enfant à la maison, en renonçant à prendre un travail (souvent les femmes) et privant ainsi l’économie de forces vives alors que cet argent devrait être employé à améliorer les crèches et leur image !
Il se demande au contraire s’il ne faudrait pas faire commencer plus tôt l’obligation d’aller à l’école – pour donner aux plus défavorisés une meilleure chance dans leurs études. Il parle d’un projet dans son Institut où la simple présentation aux élèves des possibilités offertes par les études après le bac a permis d’augmenter de manière importante le nombre des candidats à l’université, parmi les filles surtout. Il faudrait, dit-il, que les excédents fiscaux, dont le ministre des finances Wolfgang Schäuble se fait gloire, soient utilisés pour lutter contre les inégalités.

L’avenir : les femmes et les migrants

Les 2,7 millions de chômeurs qui subsistent en Allemagne sont pour la plupart des gens sans qualification – mais les 3 millions de postes créés dans le pays depuis 2010 ont été occupés principalement par des femmes et des migrants ! Les migrants, dit Marcel Fratzscher, vont devenir – à terme — des contributeurs nets au système social, même si, à très court terme, ils fournissent des munitions à Pegida ou à l’AfD. Pour améliorer la perception que la population a d’eux et pour les motiver sur le plan économique – pour qu’ils s’investissent eux-mêmes dans l’économie du pays —, il faut leur réserver un meilleur accueil. N’oublions pas, dit-il, que la perception que l’on a d’eux dans les quartiers riches ou pauvres n’est pas la même. Non seulement ils ne sont pas dans les quartiers aisés, mais ils ne risquent pas d’y être vus comme des concurrents sur le marché du travail !

Pas de bouc émissaire !

Qu’est-ce qui ne fonctionne plus dans l’économie sociale de marché ? Pourquoi toutes ces inégalités, des revenus, des chances, des régions se creusent-elles ? Beaucoup mettent en cause la mondialisation, mais Marcel Fratzscher s’inscrit en faux contre l’idée qu’elle soit responsable de l’accroissement des inégalités. Des erreurs ont été commises sur le plan national. La protection, le repli sur soi ne sont pas des solutions. D’ailleurs, explique-t-il, les secteurs exposés à la mondialisation, ceux de la concurrence internationale, sont ceux où l’on paye les meilleurs salaires, alors que dans les secteurs enfermés ou protégés dans l’économie nationale, comme les services, c’est là que les salaires sont le plus dégradé.
Les réformes Schroeder, en réduisant les allocations de chômage dans leur montant et dans leur durée, en diminuant la sécurité de l’emploi, ont été difficiles pour beaucoup de gens mais un grand nombre ont retrouvé un emploi. Et, dit Marcel Fratzscher, un emploi à durée déterminée, ce n’est peut-être pas plus mal qu’un CDI dans une économie et une société en constante évolution. D’ailleurs, dit-il, le nombre des CDI n’a pas baissé, c’est celui de CDD qui a augmenté.
Les réformes Schroeder ont surtout, selon lui, créé un choc. Les gens ont compris qu’il fallait faire quelque chose pour développer l’emploi. Ce qui lui parait important, — « le vrai drame », écrit-il —, se joue chez les 40 % du bas des échelles de patrimoine et de revenus, à qui manque la chance de pourvoir utiliser leur talent. Ce doit être notre but, celui de l’économie sociale de marché dont nous sommes fiers, de redonner aux gens la capacité d’être autonomes, de ne pas dépendre de l’Etat et d’agir selon leur libre arbitre. Et de citer Ludwig Ehrardt : « Je veux être responsable moi-même de mon destin ». Pour cela il faut offrir à tous la possibilité de développer leur talent.