Angela Merkel persiste et signe

Les critiques se multiplient en Allemagne contre l’attitude de la chancelière Angela Merkel dans la crise des réfugiés. Trente-quatre responsables de la démocratie chrétienne viennent de lui adresser une lettre pour attirer son attention sur les difficultés des collectivités locales à faire face à l’afflux de demandeurs d’asile. D’autres membres de son parti lui reprochent d’avoir encouragé par ses propos les réfugiés venus de Syrie et d’Irak à se rendre en Allemagne. Plus d’un million sont attendus cette année. Le parti frère bavarois parle « d’erreur » de la chancelière tandis que le parti social-démocrate associé dans la grande coalition se fait aussi l’écho des inquiétudes grandissantes de la population. Dans la journée du mercredi 7 octobre, Angela Merkel a consacré pas moins de trois interventions à la question des réfugiés. Loin de vouloir corriger sa politique, elle persiste et signe : « Nous y arriverons », dit-elle.

dpa
Selfie d’Angela Merkel avec un réfugié syrien

Au Parlement européen, puis à huis clos devant les membres du Parti populaire européen, enfin dans une émission de télévision, Angela Merkel a défendu la ligne adoptée depuis la fin du mois d’août dans la crise des réfugiés.
Il n’y a pas de limite numérique au droit d’asile. Nous y arriverons (à intégrer les réfugiés). S’il faut commencer à s’excuser parce que nous montrons un visage accueillant, alors ce n’est plus mon pays.
Ces trois affirmations sont portées au débit de la chancelière par un nombre croissant de responsables politiques de la démocratie-chrétienne comme du SPD ainsi que par une partie croissante de l’opinion. La popularité d’Angela Merkel qui atteint cependant le taux enviable de 54% est en baisse de 9 points depuis le mois dernier et cette chute est attribuée par les sondeurs à sa politique migratoire.

A la limite de la rupture

Les responsables des collectivités locales, Länder et communes, tirent la sonnette d’alarme à propos des capacités d’hébergement des réfugiés qui continuent d’arriver au rythme de plusieurs milliers par jour. Nous sommes au bord de la rupture, disent beaucoup. Le ministre de l’intérieur, Thomas de Maizière, la voix de la fermeté au sein du gouvernement, a dressé à la télévision la liste des incidents qui se sont produits dans les centres d’accueil.
Des réfugiés se plaindraient des conditions de vie, de la nourriture, des formalités. Des bagarres ont éclaté entre eux dans plusieurs foyers dont certains ont été mis à sac. Alors qu’ils affirment être démunis, d’autres feraient, en taxi, le tour de l’Allemagne pour trouver un logement ou un emploi. Il s’agit sans doute de cas isolés mais le fait que telles anecdotes soient racontées à la télévision par des officiels ne contribue pas à la popularité des réfugiés.

Retournement de l’opinion

Une majorité de personnes interrogées en Allemagne serait maintenant sceptique sur les possibilités d’intégration de ces étrangers venus d’une autre culture. A l’est, les manifestations du mouvement "antimusulman" Pegida reprennent avec plus en plus de monde. Un contraste radical avec les manifestations de bienvenue constatées début septembre à la gare de Munich. Les bénévoles sont toujours aussi nombreux à se mobiliser mais les conséquences de la fatigue commenceraient à se faire sentir et l’approvisionnement viendrait à manquer dans certains centres.
A la télévision allemande, Angela Merkel a répété qu’on ne pouvait pas fermer les frontières et arrêter le flot de réfugiés. Tout juste peut-on le réguler et le canaliser. « Le nombre de réfugiés qui arriveront ne dépend pas de nous, a déclaré la chancelière. Combien seront-ils ? Les chiffres n’ont pas d’importance. Ils seront très, très nombreux. » C’est un constat qu’il ne sert à rien de vouloir ignorer ou changer. Le sens des responsabilités implique d’en tenir compte pour parvenir à maîtriser une situation dont les causes échappent en partie. L’urgence est de faire face.

Pas négociable

Angela Merkel a répété que l’Allemagne ne pouvait pas réussir toute seule. Elle a besoin du soutien des autres pays européens. C’est pourquoi une formule de répartition des demandeurs d’asile entre les Etats européens est indispensable « à court ou moyen terme ». Elle s’est prononcé pour une réforme du protocole de Dublin : les demandeurs d’asile doivent déposer leur requête dans le premier pays européen par lequel ils entrent dans l’UE. Un droit d’asile européen est, selon elle, une nécessité.
Devant les députés européens du PPE (conservateur), elle a été plus directe et s’en est prise aux pays d’Europe centrale qui rechignent à accepter des réfugiés. En Europe, « si un pays a besoin de temps pour s’adapter, on trouve toujours une solution, a-t-elle déclaré selon Spiegel online. Mais quand quelqu’un dit, ce n’est pas mon Europe si des musulmans vivent dans mon pays, alors je dois le dire, ce sont des choses qui ne sont pas négociables ».
L’autre direction dans laquelle elle entend travailler est un renforcement de l’engagement allemand dans les régions de crise dont sont issus les réfugiés. Engagement militaire – la chancelière a cité la livraison d’armes aux peshmergas d’Irak —, politique, pour la solution des conflits, et économique, avec une augmentation de l’aide au développement aussi de la part de l’Union européenne.

« Avec mon cœur »

C’est ce plan en trois points – « dont le succès ne dépend pas seulement de moi », a-t-elle dit à la télévision – qu’elle entend mettre en œuvre.
Interrogée sur le point de savoir si sa déclaration — « alors ce n’est pas mon pays » — avait été longuement pesée, Angela Merkel a répondu d’une manière qui a étonné parce qu’inhabituelle de sa part : « J’ai parlé avec mon cœur ».