Le débat sur le « Brexit » divise profondément la société britannique

Le referendum sur le maintien du Royaume-Uni dans l’Union européenne doit avoir lieu le jeudi 23 juin. A une semaine de l’échéance, les sondages donnaient un léger avantage aux partisans de la sortie de l’Europe. La campagne a profondément divisé la société britanniques et les partis politiques. Christian Lequesne, professeur à Sciences-Po Paris, et Thierry Chopin, directeur de la Fondation Robert Schuman, ont présenté au CERI les conséquences possibles de l’une ou l’autre décision. La député travailliste, Jo Cox, favorable au maintien dans l’UE, a été assassinée, le jeudi 16 juin, par un homme qui aurait crié « Britain first ».

L’issue de ce referendum est « unpredictable », voilà le seul point sur lequel s’accordent les sondeurs. Les résultats de leurs enquêtes ne cessent de varier, au gré d’humeurs et d’événements divers qui ne sont pas tous repérés, et surtout les choix ne correspondent à aucune grille de lecture installée dans la durée.
Les sondages sont souvent trompeurs, dit-on, mieux vaut suivre les bookmakers ! Alors, à ce moment-là, il faut miser sur un « non à l’Europe » parce le oui était donné à deux contre trois et un contre trois pour le non.

L’analyse des intentions de vote à la veille du referendum fait cependant apparaître plusieurs lignes de clivage. La première est une répartition territoriale assez nette.

Seule l’Angleterre du nord...

Le non est plus développé en Angleterre – sauf à Londres, ville jeune et multiculturelle où le « remain » domine. Il y a en Angleterre du nord plus de manifestations visibles de l’opposition à l’Europe. Elles n’y brandissent plus l’Union Jack mais la Croix de Saint-George, drapeau du nationalisme anglais.
Dans un article publié par le magazine de Hambourg Der Spiegel, l’historien Christopher Clark, auteur du livre sur les débuts de la Première guerre mondiale, « Les somnanbules » explique que les Anglais peuvent se sentir défavorisés par les développements politiques de ces dernières années : ils n’ont en effet pas profité des dévolutions de pouvoirs décidées dans les années 1990. Les Ecossais, les Gallois et bien sûr les Irlandais du nord, ont leur propre Parlement, pas les Anglais.
En Ecosse, les sondages donnent le oui majoritaire ; on tient à se distinguer de l’Angleterre conservatrice (il n’y a plus ici qu’un seul député conservateur, et sa circonscription est proche de la frontière anglaise). La volonté de remain est d’autant plus assurée en Ecosse que si le Royaume-Uni sortait de l’UE, l’Ecosse devrait non seulement prendre le risque d’un nouveau referendum sur l’indépendance, mais encore soumettre une nouvelle demande d’adhésion ou de réintégration que certains pays pourraient bien bloquer par crainte de créer un précédent. L’Espagne, par exemple, pourrait mettre son veto à une adhésion d’une Ecosse indépendante afin de ne pas encourager la sécession d’une Catalogne.
En Irlande du nord, le oui l’emporte largement aussi. La campagne électorale a ravivé la peur du rétablissement d’une frontière au sud avec la République d’Irlande. Le souvenir de l’intervention positive de l’Europe dans le processus de paix en Irlande joue aussi dans ce sens.

Un clivage générationnel qui traverse les partis

Les jeunes (de moins de 35 ans) sont majoritairement pour le oui, les vieux (de plus de 60 ans, et même ceux qui ont plus de 50 ans), se prononcent en majorité pour le non.
On pouvait s’inscrire jusqu’au 7 juin sur les listes électorales à travers un site internet. Deux tiers des derniers inscrits avaient moins de 35 ans. Le camp du oui mise aussi sur la mobilité des jeunes. Or il y a beaucoup de votes par correspondance au Royaume-Uni (4 millions contre 2 à 2,5 pour la France), largement favorables au oui.

Les grands partis traditionnels sont divisés. Chez les conservateurs, David Cameron n’a pas appelé à une discipline de vote ni pour les membres du parti ni même pour les membres du gouvernement. Il a eu raison parce que de toutes façons, il n’aurait pas été suivi. Un de ses ministres, celui de la justice, fait campagne pour le non.
David Cameron devrait démissionner si le non l’emportait, mais pour beaucoup cela ne signifierait pas que Boris Johnson, l’ancien maire de Londres, qui dirige la campagne pour le non prendrait les rênes du parti. Il faudrait recourir au vote des militants pour élire le leader des tories si la question se posait. Parmi les élus locaux conservateurs, il y aurait plutôt une majorité pour le non – David Cameron lui-même s’était longtemps dit peu intéressé par l’Europe. En face, Jeremy Corbin, chef des travaillistes, s’est longtemps déclaré contre cette Europe qu’il défend maintenant, un peu mollement il est vrai. Le Parti travailliste cependant est plutôt en faveur du oui, selon les sondages. Mais le quotidien The Gardian a montré que les électeurs travaillistes ne savent pas ce que pense la direction de leur parti.

L’UKIP, le parti de Nigel Farage, naturellement, est pour la sortie, mais il n’avait pas fait un très bon score aux élections générales de 2015 (9,5%).
Les libéraux-démocrates sont traditionnellement pro-européens.
Le SNP (Parti National Ecossais), indépendantiste, a fait campagne pour le oui en voulant se démarquer de la politique économique libérale anglaise, avec pour modèle un welfare state nordique, danois ou norvégien. Enfin l’ambiguïté des grands partis rejoint en grande partie les divisions internes de l’Europe.

Des arguments opportuns

Les conservateurs en général parlent volontiers d’économie, mais le camp du non use peu de considérations économiques. Leurs arguments sont constitutionnels (ils évoquent la souveraineté, les droits du parlement), un peu symboliques (« notre grande démocratie historique »…). Une seconde série d’arguments concerne les migrations. UKIP s’est emparé de la question, et les conservateurs ont surenchéri. Mais l’argument porte surtout sur les migrations intra-européennes (il y aurait 800 000 Polonais en Grande-Bretagne). Les conservateurs sont devenus de grands défenseurs de ce NHS (le service national de santé) qu’ils avaient souhaité privatiser naguère, parce qu’ils le croient miné par les malades étrangers. On peut noter cependant que ce système aurait beaucoup de problèmes de fonctionnement s’il devait se passer de ses médecins polonais ou lituaniens.
Certains essaient de jouer des tensions entre les migrants – la low middle class indienne, acquise au non, dénonce la concurrence polonaise ! Mais les Indiens sont assez individualistes dans la société britannique, alors que le vote des Pakistanais, très communautarisés, dépend de ce que va dire le chef.

Dans le camp du oui, on parle économie. On évalue la part du Produit Intérieur Brut impactée en cas de sortie (jusqu’à 5 % d’après certaines études). On insiste sur le fait que la Grande Bretagne fait 50 % de son commerce avec l’Union européenne. Et sur le statut de Londres, première place financière menacée par Francfort. Sans compter la baisse de la livre – excellente pour nos exportations, rétorquent les partisans du Brexit.

Bref le « leave » utilise l’émotion, l’histoire, et le « remain » la rationalité économique. Le « business » est pour rester, sauf quelques uns, surtout en ce qui concerne les grandes entreprises. Mais chez les PME, on trouve 38 % de partisans de la sortie : pour une plus grande flexibilité de l’emploi !

Une autre histoire de la guerre

La presse populaire a toujours été eurosceptique et reste majoritairement pour la sortie, en particulier les tabloïds. La presse des milieux d’affaires (le Finacial Times, The Economist), favorable au maintien, a peu d’influence sur la masse des électeurs.
Dans le discours en faveur du Brexit apparaît un certain sentiment anti-allemand, d’abord sous la forme d’une opposition à l’hegemon allemand en Europe.
La campagne est violente mais finalement assez limitée. On voit plus de manifestations en faveur de la sortie en Angleterre, le contraire en Ecosse. Le camp du oui compte sur les indécis – ils n’aiment pas vraiment l’Europe, ils n’ont pas d’adhésion réelle à ce projet, mais ils ne voudront tout de même pas « prendre le risque » ! Il est vrai qu’il n’y a jamais eu aucun rapport affectif en Grande Bretagne au projet politique européen. Sur le continent ce projet renvoyait à la guerre passée, à la nouvelle stabilité des institutions (c’était le cas pour l’Italie, la Pologne, par exemple, qui ont préféré les institutions européennes aux institutions nationales dont ils ne voulaient plus. Ce n’était pas du tout le cas pour les Anglais). Le rapport à la guerre contribue à expliquer pourquoi les personnes âgées sont majoritairement contre l’Europe. C’était exactement le contraire en France lors du referendum sur la constitution européenne : les plus anciens restaient attachés à la symbolique de la réconciliation franco-allemande, qui ne signifie rien en Angleterre, où l’on a pas eu besoin de l’Europe pour sauver l’honneur.

Après un Brexit, ralentir ou accélérer ?

Examinant les conséquences pour l’Europe d’un résultat ou de l’autre à l’issue du referendum, Thierry Chopin a évoqué plusieurs scenarii. En cas de sortie, ce serait d’abord un saut dans l’inconnu. Quelle serait désormais la nature des relations entre la Grande-Bretagne et l’UE ? Une coupure complète ou une renégociation des rapports ?
Si le Brexit l’emportait, David Cameron devrait déposer une demande de retrait auprès de l’UE, sur la base de l’article 50 du traité de Lisbonne. On ouvrirait ainsi des négociations pour une durée minimale de deux ans, peut-être plus si les chefs d’État et de gouvernement des pays européens le décidaient à l’unanimité.
Ces chefs d’État et de gouvernement se trouveraient devant deux tentations contradictoires : soit ralentir ce processus, notamment pour éviter que la sortie de l’UE apparaisse facile et que d’autres pays soient tentés d’organiser des referendum de sortie. Soit trouver rapidement une issue positive pour arrimer le Royaume-Uni à l’Europe et évacuer le sujet.

Pour l’Europe, un Brexit serait une amputation économique, politique, démocratique, diplomatique et militaire. L’UE risquerait d’entrer dans une phase de désintégration par le risque de contagion eurosceptique. Ce scenario cependant paraît peu probable à Thierry Chopin.
Plusieurs options se présentent pour redéfinir les relations entre l’Europe et la Grande-Bretagne. Un modèle « norvégien » pour offrir à la Grande-Bretagne une place au sein de l’Espace économique européen ; un modèle « suisse », c’est-à-dire des accords bilatéraux, ou une union douanière, des accords de libre-échange. Le gouvernement britannique a étudié ces options et a déclaré qu’aucune ne lui paraissait satisfaisante, parce que le Royaume-Uni cherche à la fois le maintien dans le grand marché européen mais aussi la conservation de son influence politique dans les structures de prise de décision dans le système économique européen. Aucune des options citées ne satisfait cette double exigence.

Une autre solution politique consisterait à réformer l’Espace économique européen. Pour conférer aux Etats membres de l’espace économique mais non membres de l’Union européenne un droit de vote égal. Ces Etats non membres de l’UE bénéficient déjà de certains avantages, comme la libre circulation.

La tentation du statu quo

Si le « remain » l’emporte, l’Europe poussera un ouf de soulagement. Mais il y a quand même un risque, la tentation du statut quo. Après le soulagement, l’accord négocié en février 2016 entre David Cameron et les vingt-sept autres chefs d’État et de gouvernement devra être mis en œuvre et cela présente des difficultés quant à son contenu et à sa porté juridique, notamment en ce qui concerne la libre circulation sans discrimination entre citoyens européens ou les clauses d’urgence limitant l’octroi des prestations sociales aux migrants intracommunautaires - contraires au droit européen.
La mise en œuvre de ce traité ne manquerait pas de soulever des conflits d’interprétation. Elle est aléatoire : si même le Parlement européen et le Conseil validaient ce dispositif contre les migrants, la Cour de Justice ne casserait-elle pas cette décision ?
Si on allait jusqu’à cette régression, la tentation pour certains serait grande de ne pas aller plus loin dans l’intégration.
« Personnellement, dit Thierry Chopin, je pense que le statu quo n’est pas tenable. A moyen ou à long terme, il faudra changer le système politique de l’UE » Un statut différencié pour un partenaire, cela impacterait l’ensemble. Ce serait revenir sur le principe d’une union sans cesse plus étroite. Et si l’euro n’est plus la seule monnaie de l’Union, cela obligerait à une révision des traités.

Perte pour la France d’un partenaire important

La balance commerciale de la France est déficitaire – sauf avec la Grande-Bretagne. En cas de Brexit, la France perdrait en outre un partenaire important dans le nucléaire et à l’ONU. D’autre part, l’UE est un équilibre de puissances entre les trois grands. Ni l’Allemagne, ni la France ne souhaitent se retrouver dans un face à face.
Il semble que les administrations françaises se préparent à prendre une initiative en matière économique, pour une meilleure convergence des politiques budgétaires et d’investissement en zone euro, mais les Allemands paraissent réticents en cette période électorale. Et ils n’ont probablement pas exactement la même position que les Français devant l’éventualité d’un Brexit : il y aurait plus d’appétit en Allemagne pour garder les Anglais à bord d’une manière ou d’une autre, en particulier parce que la préoccupation immédiate en Allemagne demeure la crise des réfugiés. Les relations franco-allemandes sont devenues si compliquées qu’on se demande comment une initiative commune pourrait voir le jour dans le domaine économique. Paris et Berlin pourraient chercher une autre voie de rapprochement sur les questions de défense et de sécurité. La France aurait perdu en effet son meilleur allié militaire en Europe, avec le départ de la Grande-Bretagne, même si « l’esprit de Saint-Malo » qui devait favoriser la coopération européenne en matière de défense est largement resté lettre morte.
Le problème des migrations cependant n’est pas vu de la même manière en Grande-Bretagne et dans le reste de l’Europe : pour la première, il s’agit de migrations intra-communautaires, pour les autres, d’extra-communautaires. En Angleterre, les gens peuvent avoir l’impression d’une réelle pression sur les services publics (santé et école) dans certaines petites villes où les citoyens d’Europe de l’est sont très présents. Ils ne se rendent pas compte que ces gens travaillent, paient des impôts et que les finances anglaises sont finalement bénéficiaires. Ils l’ignorent d’autant plus que ces chiffres n’ont été publiés que par la Commission européenne. Et n’ont pas été beaucoup diffusés en Grande-Bretagne car ils sont à rebours de la croyance populaire. Cette croyance populaire qui jouera un rôle non négligeable au moment de mettre un bulletin dans l’urne référendaire.