Paysage politique en Europe : populisme et fragmentation

Les élections générales britanniques, qui ont vu une victoire inattendue du conservateur David Cameron, marquent un coup d’arrêt aux aspirations du parti xénophobe et anti-européen UKIP. Elles ne contredisent pas la tendance à une progression des idées extrémistes constatée lors du scrutin européen de 2014.

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Fragmentation de Montesquieu

La victoire inattendue, en tous cas dans son ampleur, du Parti conservateur de David Cameron aux élections générales britanniques du 7 mai, semble contredire une double tendance observée depuis quelques scrutins dans la plupart des pays européens : la montée du populisme et la fragmentation du paysage politique. Par rapport à 2010, la situation du Premier ministre s’est même améliorée. Il a une majorité absolue, de quelques sièges seulement certes, à la Chambre des communes. Il n’a donc pas besoin de former une coalition avec un petit parti, soit les Libéraux-démocrates, comme dans la législature précédente, qui sont plus européens que la plupart des conservateurs, soit avec le Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni, UKIP, qui est encore plus europhobe que la majorité des tories .
Les deux grands partis traditionnels de la vie politique britannique depuis les années 1920, à savoir les conservateurs et les travaillistes, représentent à eux deux environ les deux tiers des votants. Un score rarement atteint de nos jours dans les grandes démocraties européennes, à commencer par la France où le Parti socialiste et l’UMP arrivent péniblement à rassembler la moitié de ceux qui votent. Le système électoral britannique, majoritaire à un seul tour – first past the post –, continue de remplir son rôle.

Derrière la façade du bipartisme

A y regarder de plus près cependant, ce système bipolaire est mité de toutes parts. Certes il y a toujours eu, dans la vie politique britannique, un troisième larron qui tentait soit de renverser la table – le Labour est parvenu dans les années 1920 à briser le face-à-face conservateurs-libéraux –, soit de jouer un rôle de junior partner, comme les Libdems de Nick Clegg dans la précédente législature. Mais derrière la façade du bipartisme, la Grande-Bretagne est frappée par la double tendance au populisme et à la fragmentation. UKIP n’a pas réussi la percée en sièges qu’espérait son chef, Nigel Farage, lui-même battu dans sa circonscription. Il a toutefois obtenu près de 13% des voix, soit quatre fois plus qu’en 2010. Et il est capable de recueillir plus du quart des suffrages, comme aux élections européennes de 2014, quand la nature du gouvernement n’est pas en jeu. Autrement dit, le potentiel d’un parti xénophobe, anti-européen, est beaucoup plus fort que le laisserait penser la répartition des sièges au Parlement. Surtout si l’on ajoute la frange du Parti conservateur qui n’a rien à envier à UKIP dans sa détestation de l’Europe.

Le triomphe des indépendantistes écossais

La fragmentation, elle, est manifeste avec les résultats du scrutin du 7 mai en Ecosse. Le Parti national écossais (SNP), qui avait subi un échec au référendum sur l’indépendance, voilà un an, a raflé tous les sièges, sauf quatre, aux dépens du Parti travailliste, contribuant ainsi au naufrage national de ce dernier. Fort de ce succès, le SNP du Premier ministre écossais Nicola Sturgeon ne devrait pas tarder à remettre le thème de l’indépendance à l’ordre du jour. La Grande-Bretagne serait d’autant plus menacée d’éclatement que le référendum sur le maintien du Royaume-Uni dans l’Union européenne promis par David Cameron risquerait d’entrainer une victoire des adversaires de l’UE. Les Ecossais sont pour l’Europe quand leurs voisins anglais sont pour le moins partagés.
Ainsi la troisième force politique du pays est un parti populiste et xénophobe – UKIP – et le troisième groupe parlementaire aux Communes est un parti sécessionniste – le SNP. Le système électoral, brutal avec les petites formations, ne met pas la Grande-Bretagne à l’abri des tendances qui touchent les Etats du continent.

Tripartisme à la française

Le système majoritaire à deux tours, avec ses conditions et correctifs variables selon les types de scrutins, qu’on connait en France, n’immunise pas non plus. Si l’élection présidentielle pousse à la bipolarisation, cela n’a pas empêché la montée du Front national jusqu’aux alentours de 25% des suffrages exprimés. Les politologues parlent d’un nouveau « tripartisme », même si ce terme a, en France, une connotation particulière, renvoyant aux débuts de la quatrième République. Le populisme se serait donc installé, à tel point que pour la prochaine élection présidentielle de 2017, la question ne serait pas de savoir quels seront les candidats qualifiés pour le second tour, plutôt quel sera l’adversaire de Marine Le Pen. Mais la « tripolarisation » n’empêche pas la fragmentation. En se focalisant sur le PS, l’UMP – demain Les Républicains –, et le FN, on oublie tout ce qui est à la gauche des socialistes, écologistes, communistes, Parti de gauche, gauchistes, etc. qui séparément sont sans doute négligeables mais qui ensemble peuvent représenter 13 -15% de l’opinion.
L’Italie vient d’adopter une nouvelle loi électorale donnant une prime au parti arrivé en tête, dans l’espoir de mettre fin à une dispersion du paysage politique légendaire et d’empêcher l’émergence d’un mouvement populiste du type des « cinque stelle » de Beppe Grillo.

L’Allemagne touchée par la dispersion

Même l’Allemagne, qui à bien des égards peut apparaitre comme ilot de stabilité politique est frappée par la fragmentation des partis. Les deux grands partis dits populaires (Volkspartei), la démocratie-chrétienne (CDU-CSU) et la social-démocratie (SPD), continuent de rassembler les deux tiers de l’électorat. Ils doivent cependant compter avec l’apparition de nouvelles formations qui risquent de compliquer à l’avenir la constitution de coalitions gouvernementales, ou de condamner l’Allemagne à être dirigée par une Grande coalition.
Le Parti libéral a été exclu du Bundestag aux élections de 2013 parce qu’il n’a pas pu dépasser la barre des 5% nécessaires pour avoir des députés, mais l’Alternative für Deutschland (parti anti-euro qui flirte parfois avec la xénophobie) est entrée dans plusieurs parlements régionaux et frappe à la porte du Bundestag. La gauche radicale Die Linke est bien implantée, notamment dans les Länder de l’ancienne Allemagne de l’est, et elle gèle des voix qui empêchent la formation d’une coalition de gauche avec le SPD et les Verts. Cette coalition, dite rouge-rouge-verte, aurait dès maintenant une majorité, d’un siège, dans le Parlement actuel mais elle est rendue impossible, selon le SPD et les Verts, par les orientations de die Linke, héritière des communistes, notamment en politique étrangère.

A gauche, l’utopie « antisystème »

La remise en cause de l’hégémonie des partis traditionnels ne vient pas seulement de la droite. Aussi de la gauche. En Espagne, Podemos le mouvement « antisystème », né à la suite des manifestations des « indignés » dans ces années de crise économique, a ébranlé les deux grands partis qui se sont succédé au gouvernement depuis la chute de la dictature franquiste, le PSOE socialiste, et le Parti populaire à droite. Dans les sondages, il a longtemps fait jeu égal, voire a dépassé, le PSOE comme le PP. Depuis quelques temps, sa popularité s’effrite, conséquence de difficultés internes, de liens un peu trop avérés avec des régimes peu démocratiques d’Amérique latine comme le Venezuela et d’un programme trop radical.
Paradoxalement, Podemos, qui baisse dans les sondages, est peut-être victime du succès de son homologue grec Syriza. Ce parti de la gauche radicale a gagné les élections du 25 janvier en Grèce sur la base d’une promesse de confrontation avec l’Union européenne et son programme d’austérité. Les premières semaines d’exercice du pouvoir à Athènes ont montré qu’il n’était pas si facile pour un parti naturellement contestataire à la fois de tenir les engagements pris auprès des électeurs et de rester au sein d’institutions européennes, notamment la zone euro, dont les règles ne changent pas sous la simple injonction d’un gouvernement sur vingt-huit.

De la fonction « tribunicienne » à l’aspiration au pouvoir

La victoire électorale de Syriza est le seul exemple d’un parti « radical », au sens originel du terme, arrivant au pouvoir dans l’UE. La spécificité de l’histoire politique de la Grèce depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale explique en grande partie cette singularité. En général l’objectif des partis « antisystème » auxquels la science politique classique attribuait une fonction plus « tribunicienne » (Georges Lavau) que gestionnaire, n’est pas tant d’exercer le pouvoir que de canaliser à leur profit le mécontentement et la protestation populaires. En France, les observateurs soulignent une différence entre Jean-Marie Le Pen dont on dit qu’il n’aspirait pas à arriver au pouvoir et qui a tout fait pour ne pas y arriver et sa fille Marine, qui ne veut pas se contenter de peser sur le débat politique en imposant ses thèmes anti-immigration, anti-islam, etc. Elle est convaincue qu’elle peut gagner en attirant vers elle et des couches populaires et des déçus de la droite classique.
Dans un contexte différent, les dernières élections finlandaises vont permettre au parti d’extrême-droite des Vrais Finlandais de participer au gouvernement dirigé par le centriste Juha Sipilä, en association aussi avec les conservateurs. Pour ce genre de partis, la prise de responsabilité gouvernementale n’est pas sans risque. Ils peuvent y perdre ce qui est leur principal fond de commerce électoral, la dénonciation systématique des partis de gouvernement auprès desquels ils se compromettent. C’est ce qui est arrivé en Autriche au parti dit « libéral », en réalité d’extrême-droite, de Jörg Haider, le FPÖ, quand il a accepté d’être la force d’appoint des conservateurs de Wolfgang Schüssel. On remarquera qu’alors, en 2000, l’Union européenne avait organisé une sorte de boycottage de l’Autriche pour dénoncer cette alliance « contre-nature ». Aujourd’hui, elle se tait.

Freins politiques et succès idéologiques

Il semble cependant que le handicap principal qu’ait un parti extrémiste pour arriver au gouvernement, et même pour s’en approcher, dans les grandes démocraties européennes, soit le réflexe d’une partie significative de leurs électeurs de le soutenir quand la question du pouvoir n’est pas en jeu – exemple, les élections européennes ou des élections locales ou partielles – et de s’en détourner quand il s’agit de gouverner. Le fait que UKIP en Grande-Bretagne ait perdu la moitié de ses voix entre les européennes de 2014 et les récentes élections générales montre que même les électeurs séduits par sa rhétorique hésitent à lui confier des responsabilités.
La même observation a été faite en France entre les deux tours des élections départementales de mars. Au premier tour, le Front national a obtenu un bon score d’environ 25% sans être en mesure d’en profiter au second tour pour gagner des départements, y compris là où il était en position de force par rapport à ses rivaux socialistes ou modérés. Comme si, au moment de choisir ceux qui doivent avoir le pouvoir, même au niveau local, les électeurs préféraient revenir vers les partis traditionnels.
Les politologues parlent d’une sorte de « plafond de verre » qui empêcherait les partis extrémistes, populistes, ou plus généralement « antisystème » de franchir le seuil qui leur permettrait d’aspirer au pouvoir. Si ce « plafond de verre » gêne leur marche dans les institutions, il ne freine pas l’émergence et la progression de leurs idées dans la plupart des pays européens. Et ce n’est pas plus rassurant.