Portrait d’Alexis Tsipras en homme d’Etat

Le gouvernement d’Athènes et la "troïka" (Commission de Bruxelles, Banque centrale européenne et Fonds monétaire international) ont trouvé un accord sur les conditions du troisième plan d’aide à la Grèce. Il doit encore être approuvé par les ministres des finances de la zone euro et par un certain nombre de parlements, outre le parlement grec. Les conditions posées pour l’octroi d’un crédit de 85 milliards d’euros sont plus draconiennes que par le passé. Elles comprennent une longue liste de réformes que le gouvernement grec s’est engagé à mener à bien dans les plus brefs délais. Contraint par la dégradation de la situation économique et forcé par l’intransigeance de ses partenaires européens, le chef du gouvernement de Syriza Alexis Tsipras peut choisir d’apparaître comme le modernisateur que la Grèce attend depuis des décennies, en rupture avec ses engagements radicaux précédents.
Le caricaturiste du quotidien conservateur Kathimerini montre Alexis Tsipras à la pêche. "Vous attrappez quelque chose", lui demande un curieux. "Rien. Ca mord ? Rien. Quel appât utilisez-vous ? Rien. Que faites-vous alors ? Je fais de mon mieux."

Il a commencé à militer aux Jeunesses communistes et s’est fait connaître comme trublion lors des manifestations étudiantes des années 2000. Il s’est hissé à la tête de la gauche radicale en écartant son mentor et a réussi à fédérer divers groupuscules au sein du parti Syriza qu’il a porté au pouvoir, passant en quelques années de 3% à 36% des voix. Il a louvoyé entre les partisans d’un retour à la drachme et les défenseurs de l’euro. Début juillet, il a gagné un référendum avec le score inespéré de 60% en appelant les Grecs à rejeter les conditions des créanciers du pays. Huit jours plus tard, il acceptait des conditions encore plus dures et un mois après il signait un accord global avec la troïka, naguère vouée aux gémonies, sur un nouveau plan d’austérité et 35 réformes structurelles à mettre en œuvre dans les plus brefs délais.

Des réformes impressionnantes

La liste en est impressionnante. S’il parvient à la faire adopter par le Parlement avec l’aide de l’opposition pro-européenne et surtout si les lois votées ne sont pas sabotées par les élus et l’administration, Alexis Tsipras pourrait être à 41 ans l’homme d’Etat que la Grèce attend depuis des décennies. Celui qui mènera à bien la véritable modernisation de l’économie et de la société dont l’euphorie des premières années de l’euro avait seulement créé l’illusion. Privatisations, réforme de la justice, indépendance de l’administration par rapport au politique, bouleversement du système calamiteux de la sécurité sociale, coupe dans les privilèges des professions protégées, réforme des impôts et lutte contre l’évasion fiscale, etc., etc.
Sans doute ces réformes ne pourront pas être appliquées sans provoquer des résistances et des protestations. Elles s’accompagnent d’un programme d’économies qui devraient aboutir à un excédent primaire du budget de l’Etat équivalent à 3,5% du PIB en 2018. Elles ne résoudront pas comme par enchantement le problème du surendettement de la Grèce. Le pays va recevoir quelque 85 milliards d’euros au nom de ce troisième plan d’aide, dont une petite partie seulement servira à l’investissement, la part principale allant à la recapitalisation des banques et au paiement des emprunts échus. Mais Athènes compte sur 35 milliards du plan Juncker pour stimuler l’économie. D’autre part, la restructuration de la dette, si elle n’est pas explicitement mentionnée dans le nouvel accord, fait l’objet d’un engagement tacite des Européens, sous la pression notamment du Fonds monétaire international.

Les chimères des "drachmistes"

Par rapport à ses ambitions initiales, Alexis Tsipras a été obligé d’en rabattre. Dès l’instant où, malgré ses rodomontades, ses provocations et ses discours enflammés, il avait exclu une sortie volontaire de la zone euro, il n’avait pas d’autre choix qu’accepter les conditions posées par les créanciers. Dans son parti, les « drachmistes » proposaient des chimères : un retour à la drachme gagé sur les fonds déposés auprès de la banque centrale de Grèce par la BCE, un véritable hold-up que le chef du gouvernement n’a même pas considéré, même s’il a un moment flirté avec l’idée que la Russie et la Chine pourraient se substituer à l’Europe. Ou la création d’une monnaie parallèle qui aurait fonctionné grâce au piratage du système d’information de l’administration fiscale, comme l’avait envisagé, de son propre aveu, l’ancien ministre des finances, Yanis Varoufakis.
Alexis Tsipras s’est soumis à la « raison de système », comme on dit raison d’Etat, qui prévaut dans l’Union européenne. Un gouvernement, fut-il appuyé sur une indéniable légitimité démocratique, ne peut pas à lui seul imposer un changement des règles. Il lui reste un pas à franchir : reconnaître que les réformes imposées par l’Europe sont celles que la Grèce auraient dû de toute manière entreprendre sauf à redevenir un pays balkanique parmi d’autres. Il reste au milieu du gué. Il accepte les réformes mais dans le même temps, affirme qu’il ne croit pas à leur succès. Il doit les assumer s’il veut rompre avec sa réputation d’opportuniste.

"Traître"

Il peut miser sur une popularité qui a résisté à ses volte-face. Il profite aussi de la relative faiblesse de l’opposition qui critique le gouvernement mais approuve les mesures qu’il propose et les vote. Le chef de Syriza a plus à craindre de la fronde interne. Les députés appartenant à la gauche de la gauche lui ont refusé leurs voix à deux reprises au Parlement et s’apprêtent encore à voter contre le troisième plan. La fronde s’organise en vue du congrès de Syriza qui devrait avoir lieu en septembre et des élections anticipées qui menacent. Reprenant un vocabulaire en vogue dans les partis communistes, Alekos Alavanos, le père spirituel d’Alexis Tsipras que celui-ci a écarté de la direction du parti, a lâché le mot : le Premier ministre est un « traître ».
Jusqu’à maintenant la majorité des Grecs ne le voit pas ainsi. Les mises en scène théâtrales qui ont culminé avec le « non » au référendum du 5 juillet, assimilé au « non » lancé à Mussolini en 1940, ont rempli leur rôle de catharsis. Après avoir voté pour affirmer sa « dignité », le peuple peut voter pour garantir ses intérêts. Mais les réformes indispensables ne réussiront que si les dirigeants politiques convainquent la société grecque de les faire siennes. C’est le rôle du chef du gouvernement. S’il l’assume, l’agitateur Alexis Tsipras pourra se prévaloir d’être devenu un homme d’Etat.