En Grèce, la fin des dynasties

Syriza, le parti de la gauche radicale, a remporté les élections législatives anticipées du dimanche 25 janvier, en Grèce. Avec plus de 36% des suffrages, il devance de plus de 8 points la Nouvelle démocratie du Premier ministre sortant Antonis Samaras. Avec 149 députés, Syriza manque de peu la majorité absolue au Vouli (150) mais son leader Alexis Tsipras devrait facilement trouver des alliés au sein d’un des petits partis qui a réussi son entrée au Parlement. Alexis Tsipras s’est fixé pour objectif de renégocier la dette grecque avec les créanciers internationaux et de mettre fin à la politique d’austérité imposée par l’Union européenne. Son élection met fin à l’alternance au pouvoir des deux grands partis Nouvelle démocratie (centre droit) et PASOK (socialiste). Avec moins de 5% des suffrages, ce dernier subit une défaite historique.

Par Robert Crc (Subversive festival media) [FAL], via Wikimedia Commons
Alexis Tsipras

Poursuivant une tradition bien ancrée depuis la création de l’Etat grec au 19ème siècle, qui avait placé à la tête du Parlement les représentants des plus grandes familles soit de l’Attique, soit du Péloponnèse, deux partis alternaient au pouvoir à Athènes depuis la chute des colonels en 1974 : la Nouvelle démocratie, créée par Constantin Karamanlis, exilé à Paris au temps de la junte, et le PASOK, créé par Andréas Papandréou, qui avait fui la dictature en Suède puis aux Etats-Unis. Deux partis et trois familles ; les Karamanlis, les Papandréou et les Mitsotakis.

Des Karamanlis aux Mitsotakis

Ils ont régné sur la Grèce pendant quarante ans et plus, puisque Constantin Karamanlis avait été déjà chef du gouvernement avant le coup d’Etat de 1967. Son neveu, Costas, dit Costaki – le petit Constantin –, a lui aussi été Premier ministre de 2004 à 2009. Il n’avait que 47 ans lorsqu’il est arrivé au pouvoir et était alors le plus jeune Premier ministre grec. Ce titre lui est aujourd’hui enlevé par Alexis Tsipras (40 ans).
A droite, la Nouvelle démocratie a été aussi dirigée par les Mitsotakis. Le père, Constantin, a été premier ministre de 1990 à 1993. Son fils, Kyriakos, est député et sa fille, Dora Bakoyannis, a été maire d’Athènes et ministre des affaires étrangères. Exclue un temps de la Nouvelle démocratie dont elle contestait l’orientation nationaliste impulsée par Antonis Samaras, elle est revenue au bercail. Elle pourrait prendre la tête du parti si la défaite du 25 janvier provoquait une révolution de palais.

Le clan Papandréou

La gauche a été longtemps dominée par le clan des Papandréou. Le père, Georges (1888-1968), avait été trois fois Premier ministre, entre 1944 et 1945, en 1963 et de 1964 à 1965. Exilé sous les colonels, il mourut en 1968 et ses obsèques donnèrent lieu à la première grande manifestation populaire contre la junte militaire. Fondateur du PASOK, son fils, Andréas (1919-1996), amène la gauche au pouvoir en 1981. Il est chef du gouvernement pendant plus de dix ans, de 1981 à sa mort, avec une interruption de trois ans, entre 1993 et 1996. Les communistes n’hésitent pas à venir en renfort de la droite pour l’écarter du pouvoir à la suite de divers scandales.
Son fils, Georges, entré en politique contre son gré, ne parvient pas à lui succéder en 1996, laissant la place à un « ennemi » de l’intérieur, Costas Simitis. Mais ce n’est que partie remise. Georges Papandréou devient président du PASOK en 2004, perd les élections, mais reconquiert le pouvoir en 2009. Bousculé par la crise, il est contraint de démissionner en novembre 2011 et d’abandonner la présidence du Parti quelques mois plus tard. A la veille du scrutin du 25 janvier, il a créé le Mouvement des démocrates socialistes (Kimina) qui n’a pas obtenu les 3% nécessaires pour être représenté au Parlement. Le premier représentant de la famille Papandreaou était entré au Vouli voilà 92 ans.
La victoire d’Alexis Tsipras annonce la fin de cette mainmise des grandes familles politiques sur la vie du pays. Ingénieur de 40 ans, le futur chef du gouvernement grec est un homme neuf qui ne doit pas son ascension à la tradition, à sa famille, à un clan ou à la pratique clientéliste qui a gangrené la vie politique grecque depuis des décennies. Son parti lui-même est constitué par la coalition de plusieurs petites formations qui ne se sont rassemblées que pour bénéficier du bonus de 50 députés accordé au parti arrivé en tête des élections.

Résister à la tentation du clientélisme

Jusqu’au scrutin régional du printemps dernier, Syriza ne contrôlait aucune région, même si les maires d’Athènes et de Salonique sont proches de ses thèses. En mai 2014, il a gagné l’Attique, la région autour de la capitale, la plus peuplée de Grèce. Il n’a eu ni le temps ni l’occasion de se créer une clientèle, d’acheter des votes par la distribution de postes ou de privilèges. Contrairement aux vieilles dynasties politiques, il a les mains libres pour réformer l’Etat et même construire l’Etat moderne qui fait défaut à la Grèce. Résistera-t-il à la tentation du clientélisme et saura-t-il résister aux sollicitations de ceux qui l’ont élu ? C’est une des principales questions des prochains mois.
En attendant, Alexis Tsipras va arriver au gouvernement avec une équipe renouvelée sinon jeune, avec des intellectuels qui n’ont jamais participé au pouvoir mais qui se sont préparés à gouverner au cours des années d’ascension de Syriza. C’est la chance du jeune Premier ministre. C’est aussi le saut dans l’inconnu que près de 40% des Grecs ont préféré aux tristes certitudes du passé récent.