Le projet européen face à la volonté des peuples

Dix ans après le « non » franco-néerlandais au traité sur la Constitution européenne, le rejet par les Grecs du projet d’accord entre Athènes et les institutions européens, à l’initiative du gouvernement d’Alexis Tsipras, témoigne de la persistance d’un fort courant d’opposition à l’Europe d’aujourd’hui, telle que l’ont bâtie depuis plus d’un demi-siècle les démocrates-chrétiens et les sociaux-démocrates. Ces protestataires, à l’extrême-gauche ou à l’extrême-droite, en appellent aux peuples, par delà les compromis intergouvernementaux, pour construire une autre Europe.

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Alexis Tsipras et le Parlement européen

Le « non » des électeurs grecs au référendum du 5 juillet confirme la montée d’un vaste mouvement protestataire contre les décisions et les propositions des dirigeants européens. Le référendum de 2005 sur le projet de Constitution européenne, rejeté par une majorité de Français et de Néerlandais, avait déjà révélé la force de ce courant, qui refuse l’Europe « telle qu’elle est » ou « telle qu’elle se fait », soit au nom d’un souverainisme opposé à toute forme de supranationalité soit au nom d’un antilibéralisme hostile à toute forme d’austérité. La plupart des pays de l’Union européenne sont touchés par cette contestation, qui s’exprime par les scores importants des formations dites « populistes » aux diverses élections nationales et, le cas échéant, lorsque l’occasion s’en présente, par des « non » francs et massifs aux scrutins référendaires.

L’affrontement de deux légitimités

Partout c’est au nom des peuples tenus en lisières par des élites jugées insensibles à leurs souffrances que les électeurs affirment leur volonté de ne pas s’en laisser conter par les cénacles bruxellois. « L’un après l’autre, tous les peuples d’Europe vont se mêler d’Europe », avertit Jean-Luc Mélenchon, l’un des chefs de file de ces protestataires aujourd’hui enflammés par le « non » grec. Le leader du Front de gauche en France n’a pas tort s’il veut dire que les demandes de consultations populaires vont s’accroître sous l’influence grandissante des partis contestataires, déterminés à combattre les politiques des gouvernements conservateurs, libéraux ou sociaux-démocrates uniformément condamnées comme « néolibérales » ou, au mieux, « sociales-libérales ». Pour ceux qui se réjouissent du « non » grec, celle-ci témoigne, disent-ils, d’une victoire de la démocratie, puisque les citoyens ont choisi de se dresser contre leurs dirigeants en infligeant un désaveu aux négociateurs bruxellois.

On voit bien que deux légitimités s’affrontent désormais en Europe, celle des vingt-huit gouvernements nationaux, ou plutôt des vingt-sept si l’on met aujourd’hui la Grèce à part, et de la Commission européenne, qui négocient en permanence pour bâtir des compromis au risque d’aboutir à des accords insatisfaisants mais respectueux des règles de bonne conduite entre partenaires, et celle de la démocratie directe revendiquée par des peuples qui se sentent tenus à l’écart des tractations bruxelloises et ne se reconnaissent pas dans les consensus fragiles auxquels celles-ci conduisent. Les premiers se réclament de la démocratie représentative en rappelant, comme Jean-Claude Juncker vient de le faire devant le Parlement européen, qu’ils sont élus par les citoyens de leurs pays. Les seconds leur reprochent, au nom d’une autre Europe qu’ils peinent à définir, de les trahir en s’entendant sur leur dos au seul bénéfice des sociétés multinationales et des marchés financiers.

Vers une paralysie des politiques européennes ?

Au-delà de la situation de la Grèce et de ses effets sur le fonctionnement de la zone euro, ce conflit de légitimités est lourd de menaces pour l’avenir de la construction européenne. On a sans doute sous-estimé les conséquences du « non » des Français à la Constitution européenne et du choix de Nicolas Sarkozy de recourir à la voie parlementaire, à l’initiative pour obtenir la ratification du traité de Lisbonne, au mépris des résultats du référendum. Cet événement a cristallisé, en France et ailleurs, la méfiance d’une large partie de l’opinion à l’égard de l’Union européenne. Alors que les partis contestataires se sont renforcés partout en Europe depuis dix ans au détriment des partis « européistes », il se pourrait que le vote grec accroisse encore le fossé entre les uns et les autres, entraînant à terme une paralysie des politiques européennes.

Même si les formations protestataires sont politiquement aux antipodes les unes des autres, l’extrême droite et l’extrême gauche défendant des visions parfaitement contraires de la société, elles se rejoignent dans leur commune hostilité à une Europe qu’elles jugent placée sous la tutelle de l’Allemagne et dans leur défense d’un certain souverainisme, qu’a largement illustré la réaction d’une partie de la population grecque au soir du référendum. Elles représentent donc des forces de désunion dans une Europe incertaine d’elle-même et mal préparée aux aléas de la démocratie référendaire. L’exemple du Royaume-Uni, qui s’apprête à consulter sa population sur le maintien, ou non, du pays dans l’Union européenne, montre bien l’importance du défi que celle-ci doit affronter. Les partis de gouvernement, de droite comme de gauche, unis depuis plus d’un demi-siècle dans la construction d’une Europe qui a bénéficié du consentement tacite des peuples sans susciter leur adhésion pleine et entière, doivent s’adapter à la nouvelle donne. L’approfondissement de l’Union européenne et en particulier le renforcement de la zone euro, indispensables si l’on veut éviter que le projet européen ne s’enlise avant de se déliter, ne pourront avoir lieu que si les citoyens y sont vraiment associés.