L’Autriche des paradoxes

Le candidat indépendant soutenu par les Verts Alexander Van der Bellen a finalement remporté d’une courte tête l’élection présidentielle du 22 mai en Autriche. Après décompte des votes par correspondance, il a obtenu 50,3% des voix contre 49,7% à son adversaire d’extrême-droite, Norbert Hofer. Au premier tour, celui-ci avait enregistré un succès inattendu avec 25,1% des voix contre 21% à Alexander Van der Bellen. Les deux partis de gouvernement, SPÖ (social-démocrate) et ÖVP (catholique-conservateur) avaient été éliminés.

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Alexander van der Bellen

L’élection présidentielle autrichienne qui a lieu tous les six ans pour désigner au suffrage universel un chef de l’Etat plus représentatif que puissant a été marquée cette année par une série de rebondissements. Au premier tour, les sondeurs avaient sous-estimé la poussée de l’extrême-droite, représentée par le FPÖ, parti soi-disant « libéral ». Son candidat, Norbert Hofer, 45 ans, vice-président du Parlement, était arrivé largement en tête, laissant à 14 points derrière lui Alexander Van der Bellen soutenu par les écologistes, et à 17 points, la candidate indépendante Irmgard Griss, ancienne juge constitutionnelle. La surprise était venue du score des deux partis de gouvernement, SPÖ et OVP, qui forment une grande coalition depuis la Deuxième guerre mondiale, avec quelques interruptions. Leurs candidats avaient à peine dépassé chacun les 10%.

Pas d’appel à la "discipline républicaine"

Au second tour, personne ne donnait très cher des chances d’Alexander Van der Bellen. Pour ne pas insulter l’avenir et exclure l’éventualité d’une alliance parlementaire avec le FPÖ, aucun des deux grands partis n’avait appelé officiellement entre les deux tours à faire barrage à l’extrême-droite. Pas de "discipline républicaine" donc, seules quelques prises de position de personnalités politiques, de droite comme de gauche, en faveur d’Alexander Van der Bellen. La candidate arrivée en troisième position au premier tour, Irmgard Griss, ancienne juge constitutionnelle, a attendu la vieille du scrutin, pour se prononcer contre le FPÖ.
Alexander Van der Bellen a remonté son handicap en mobilisant ses électeurs du premier tour, en amenant aux urnes 200 000 abstentionnistes et en réussissant à convaincre un tiers des électeurs d’Irmgard Griss ainsi que près de la moitié des électeurs du candidat conservateur. Il a réuni un électorat féminin (60% des femmes ont voté pour lui) et éduqué (76% de ses électeurs ont au moins le baccalauréat). Il a gagné dans les villes, son concurrent à la campagne. Mais le vote en sa faveur a plus été un vote de rejet qu’un vote d’adhésion. Selon les sondages sortis des urnes, 48% des électeurs d’Alexander Van der Bellen se sont d’abord prononcés contre Norbert Hofer.

Pas de quarantaine

Voici donc un ancien professeur d’économie, âgé de 72 ans, à l’allure austère, descendant d’un couple russo-estonien, d’origine protestante, passé par la franc-maçonnerie, à la tête du pays de la Contre-réforme. L’archevêque auxiliaire de Salzbourg a d’ailleurs appelé en chaire à voter contre ce "mécréant", pour être toutefois contredit par son cardinal.
L’Autriche a échappé à un président qui l’aurait placée dans une position inconfortable dans l’Union européenne même s’il n’est plus question de mettre le pays en quarantaine, comme cela avait été brièvement le cas en 2000 quand le conservateur Wolfgang Schüssel avait fait alliance avec le FPÖ de Jörg Haider.
Mais l’histoire n’est pas finie. Dans les sondages, le FPÖ est donné en tête en cas d’élections législatives, ce qui permettrait à son chef, Heinz-Christian Strache, d’accéder à la chancellerie. La victoire d’Alexander Van der Bellen pourrait même lui être bénéfique si les Autrichiens ne veulent pas donner tous les pouvoirs à un seul « camp ». « Dans tous les cas nous avons gagné, avait dit Norbert Hofer peu de temps avant l’annonce des résultats de la présidentielle. Il y a seulement deux hypothèses. Ou bien demain je suis le chef de l’Etat, ou bien dans deux ans Heinz-Christian Strache [le chef du FPÖ] est chancelier et quatre ans plus tard, je suis président. »

Pas de chancelier Strache, à moins que...

Avant le premier tour, Alexander Van der Bellen avait déclaré que lui, président, il ne nommerait jamais Heinz-Christian Strache à la chancellerie. La nomination du chancelier est une des prérogatives du président de la République, auquel la Constitution donne plus de pouvoirs que n’en ont usé tous les occupants du poste . Avant le deuxième tour, il a nuancé son propos en ajoutant « dans les circonstances actuelles », ce qui pourrait s’entendre comme un appel au FPÖ à poursuivre sa mue.
Depuis le temps où Jörg Haider flirtaient avec les réminiscences du IIIème Reich, dont il vantait par exemple « la politique de l’emploi », le FPÖ s’est efforcé de présenter une image plus modérée. Cela n’empêche pas un de ses idéologues, Andreas Mölzer, d’estimer que le IIIème Reich était plus libéral, car moins tatillon, que l’Union européenne. Le même Mölzer avait été obligé en 2014 de renoncer à sa candidature au Parlement européen pour avoir déclaré que l’UE était un « conglomérat de nègres ».
Norbert Hofer est lui-même membre d’honneur d’une corporation étudiante pan-germanique où l’on se bat encore au sabre, mais il a laissé aux autres membres de son parti les déclarations extrémistes. Il s’est présenté comme le porte-parole d’un parti moderne, soucieux de prendre en compte les préoccupations des « vrais gens », critique envers ce qu’il appelle le « système », cet arrangement entre les deux grands partis traditionnels qui se partagent depuis sept décennies le pouvoir et les postes dans l’administration et les entreprises publiques.

La peur du dumping social

La crise des réfugiés lui a donné un regain de popularité. Avec son slogan « L’Autriche d’abord », paradoxal pour un candidat qui, il y a peu, doutait de l’existence d’une nation autrichienne distincte de la nation germanique, il a attiré les suffrages de toux ceux qui s’estiment les laissés pour compte de la mondialisation et craignent le dumping social. Les migrants, pensent-ils, menacent leurs avantages et leur identité. Werner Faymann, le chancelier social-démocrate qui a démissionné au lendemain du premier tour de la présidentielle, avait tenté de barrer la route au FPÖ en fermant les frontières autrichiennes aux réfugiés mais il n’a fait que légitimer leurs slogans xénophobes et antimusulmans.
Son successeur, Christian Kern (SPÖ), qui vient de quitter la présidence de la compagnie nationale des chemins de fer (ÖBB), a maintenant moins de deux ans pour transformer profondément un système de gouvernement que rejettent 80% des Autrichiens et pour réduire l’extrême-droite à son statut de parti protestataire alors qu’elle était aux portes du pouvoir dans un des pays les plus prospères de l’Europe.