Face aux réfugiés, les trois fronts de l’Europe

L’Union européenne est désemparée face au flux de demandeurs d’asile qui fuient les combats au Moyen-Orient et se pressent aux frontières européennes en débarquant en Grèce ou en Italie. Elle s’efforce de répondre aux urgences en s’engageant simultanément dans trois voies : traiter le mal à la racine en intervenant militairement en Syrie et en Irak ; aider financièrement les Etats du voisinage, en particulier la Turquie, à accueillir les réfugiés ; répartir les demandeurs d’asile entre les Etats européens. Mais faute de volonté politique les moyens restent insuffisants.

U.S. Department of State via Wikipedia
Un camp de réfugiés en Jordanie

Face à la crise des réfugiés, l’Union européenne se bat sur trois fronts, avec plus ou moins d’engagement et plus ou moins d’efficacité. Le front le plus lointain est celui des pays que fuient les demandeurs d’asile, sous la pression de l’organisation Etat islamique, c’est-à-dire au premier chef la Syrie et l’Irak. Le front le plus proche est celui de l’Europe elle-même, dont les frontières extérieures sont aujourd’hui prises d’assaut et les frontières intérieures fortement bousculées par la mise en cause des accords de Schengen. Le front intermédiaire, enfin, est celui des Etats voisins de la Syrie et de l’Irak, principalement la Turquie, la Jordanie et le Liban où des centaines de milliers de réfugiés venus de ces deux pays s’entassent dans des centres d’accueil. Sur ces trois fronts, les Européens tentent de maîtriser une situation devenue de plus en plus incontrôlable à mesure que le flux des migrants continue de grossir.

Intervention militaire, négociation diplomatique

En Syrie et en Irak, l’Europe a fait le choix d’une intervention militaire, accompagnée d’une action diplomatique. La négociation qui vient de s’ouvrir à Genève sous l’égide de l’ONU, en application de l’accord du 18 décembre approuvé par les quinze membres du Conseil de sécurité, doit beaucoup à l’engagement des Etats-Unis et de la Russie mais les Européens n’ont pas été absents des pourparlers qui ont permis ce succès. De même, les bombardements aériens franco-britanniques ont assuré une présence européenne dans les opérations militaires, même si l’Union européenne en tant que telle ne s’y est pas associée. Le retour de la paix entre le gouvernement de Damas et l’opposition syrienne n’empêchera pas la poursuite de la guerre contre Daech mais il peut permettre de ralentir les départs des migrants vers les pays voisins et vers l’Europe. Dans l’immédiat, un accord sur des mesures humanitaires serait un premier pas utile.

Accord avec la Turquie

Le deuxième front sur lequel les Européens veulent agir est celui des pays voisins du théâtre de la guerre, c’est-à-dire la Turquie, la Jordanie et le Liban, qui accueillent plusieurs millions de réfugiés. L’Union européenne a décidé d’accroître son aide financière à ces trois pays afin d’améliorer les conditions d’accueil des migrants et de les dissuader de partir pour l’Europe. Elle juge important de les maintenir, comme l’a dit François Hollande, « au plus près de leurs pays d’origine ». Le partenariat conclu le 29 novembre avec la Turquie est l’illustration de cette politique. L’Union européenne lui versera trois milliards d’euros pour l’aider à organiser l’accueil des réfugiés. En échange, Ankara renforcera sa lutte contre l’immigration clandestine.

« Il est indispensable de soulager la Turquie qui a accueilli plus de deux millions de Syriens et un million d’Irakiens », a expliqué Jean-Claude Juncker. Certains des réfugiés – leur nombre n’a pas été précisé - pourraient être toutefois réinstallés en Europe, l’UE distinguant la « relocalisation », qui concerne les réfugiés déjà entrés en Europe, de la « réinstallation », qui concerne les réfugiés installés dans le voisinage de la Syrie et de l’Irak. Enfin la Turquie a obtenu que les négociations d’adhésion soient relancées.

Une répartition des demandeurs d’asile

Le troisième front, enfin, est celui de l’Union européenne elle-même. La clé du dispositif proposé par la Commission est la répartition des réfugiés entre les Etats membres, cette « relocalisation » destinée à soulager la Grèce et l’Italie, qui sont débordées par l’afflux des demandeurs d’asile. Même si cette mesure tarde à se concrétiser, en raison de l’opposition de plusieurs Etats, en particulier en Europe de l’Est, elle symbolise l’exigence de solidarité entre les Européens. En même temps, l’UE entend renforcer les contrôles aux frontières extérieures afin de « sauver » Schengen, c’est-à-dire de maintenir l’absence de contrôles aux frontières intérieures.

Il est vrai qu’aujourd’hui ce principe fondateur du projet européen est fortement ébranlé. Les contrôles ont été rétablis par divers pays tandis que la Grèce est menacée d’exclusion de l’espace Schengen, que l’Autriche dresse une barrière avec la Slovénie et que l’Allemagne durcit sa loi sur les demandes d’asile. A la frontière franco-britannique, la situation est de plus en tendue à Calais, où les migrants s’entassent dans des conditions insalubres alors que d’autres tentent de passer par la Belgique. La politique européenne d’accueil des réfugiés est sérieusement mise à l’épreuve.

Sur ces trois fronts, l’Europe affiche donc d’excellents principes mais elle ne se donne pas vraiment les moyens de les transcrire dans la réalité. Sur le premier front, celui de la guerre en Syrie et en Irak, l’Union européenne laisse la France et la Grande-Bretagne en première ligne, mais le poids de ces deux pays reste modeste dans la coalition. Sur le deuxième front, celui de l’aide à la Turquie, à la Jordanie et au Liban, le concours de l’Europe n’est pas à la hauteur des besoins. Sur le troisième front, celui de l’Union elle-même, on voit bien que l’accueil des demandeurs d’asile se heurte à la mauvaise volonté de la plupart des Etats. Comme le souligne l’ancien député européen Jean-Louis Bourlanges, il y a trois solutions pour l’Europe : intervenir, payer, accueillir. Intervenir, c’est faire la guerre au nom d’une « Europe-puissance ». Payer, c’est faire preuve de générosité à l’égard des Etats du voisinage. Accueillir, c’est accepter de se partager le fardeau entre Européens. Dans ces trois domaines, l’Europe se contente de demi-mesures, faute de volonté politique et d’accord entre les Etats membres.