Poussée à droite en Autriche

Le candidat populiste à l’élection présidentielle en Autriche a recueilli 35% des voix au premier tour, laissant loin derrière les candidats des deux grands partis qui traditionnellement se partageaient le pouvoir, le Parti social-démocrate (SPÖ) et le parti conservateur (ÖVP). Le deuxième est l’ancien président du parti écologiste, Alexander van der Bellen, qui sera en lice pour le second tour, prévue le 22 mai. En troisième position est arrivée une candidate inconnue du grand public, Irmgard Griss, ancienne juge à la Cour constitutionnelle. Cet article a été publié par le site www.telos-eu.com

affiche électorale
"Ta patrie a besoin de toi maintenant"

Rien n’est encore joué pour l’élection du président de la République autrichienne mais le premier tour du scrutin au suffrage universel, le dimanche 24 avril, a été marqué par une poussée sans précédent de l’extrême-droite. Le candidat du Parti libéral (FPÖ), Norbert Hofer, est arrivé en tête avec 35% des suffrages, loin devant le deuxième, Alexander van der Bellen, ancien chef du parti écologiste (21%), qui sera son adversaire lors du second tour, le 22 mai. La troisième place a été emportée par une candidate indépendante, Irmgard Griss, ancienne juge constitutionnelle (18%).

La déconfiture des partis de gouvernement

L’autre fait marquant de ce scrutin est en effet la déconfiture des deux grands partis qui dominent traditionnellement la vie politique autrichienne. Le Parti social-démocrate (SPÖ) et les conservateurs (ÖVP), alliés dans le gouvernement, ne recueillent, chacun, que 11% des voix. A eux deux ils rassemblaient généralement les trois quarts des électeurs ; ils ont eu le soutien de moins d’un quart.
Le FPÖ est le parti de feu Jörg Haider, l’extravagant Landeshauptmann (premier ministre) du Land de Carinthie, mort dans un accident de la route en 2008. Il n’a de libéral que le nom. En fait, au lendemain de la Deuxième guerre mondiale, il a été le havre des anciens nazis qui avaient d’autant plus facilement échappé à l’épuration que l’Autriche, à cause de l’Anschluss de 1938, se considérait autant une victime qu’une complice de Hitler. Le FPÖ de Haider était nationaliste, anti-européen, avec des accents xénophobes et nostalgiques du IIIème Reich. En 1999, il avait obtenu 26,9% des voix aux élections législatives, ce qui lui avait permis de négocier son entrée dans le gouvernement du chancelier conservateur Wolfgang Schüssel. L’Union européenne avait alors décidé d’imposer à l’Autriche des sanctions qui furent levées au bout de quelques mois. Une enquête avait montré que la participation de l’extrême-droite au pouvoir n’avait pas eu d’influence condamnable sur la politique de Vienne.

Schüssel n’est pas Mitterrand

En fait, Wolfgang Schüssel s’était proposé de mener vis-à-vis du FPÖ la même tactique que François Mitterrand en 1981 par rapport au PCF : l’embrasser pour mieux l’étouffer, le compromettre dans l’exercice du pouvoir pour assécher son électorat. Mais, à Vienne, le calcul s’est révélé erroné. Le FPÖ a maintenu ses positions et les a même renforcées au fil des ans avec Hans-Christian Strache, le successeur de Haider. Pour tenter de faire barrage à l’extrême-droite, les sociaux-démocrates et les conservateurs en sont alors revenus à leur pratique traditionnelle, le partage du pouvoir et des postes dans l’administration et les grandes entreprises publiques, selon le principe de la « Proporz ».
Le premier tour de l’élection présidentielle représente un revers majeur pour la grande coalition SPÖ/ÖVP au pouvoir à Vienne, sous la direction du chancelier social-démocrate Werner Faymann. Le candidat du FPÖ a obtenu la majorité dans huit des neuf Länder qui composent l’Autriche. La seule exception est la ville-Etat de Vienne. Selon un sondage sorti des urnes, 72% des ouvriers ont voté pour le candidat « libéral » et 10% seulement pour le SPÖ, qui était traditionnellement le parti des travailleurs. Cette tendance à la désertion des classes populaires s’était déjà manifestée aux dernières élections municipales de Vienne. En octobre 2015, le FPÖ, mené par son président, Hans-Christian Strache, avait obtenu près d’un tiers des voix, talonnant le maire social-démocrate qui sauva son siège in extremis.

« Dédiabolisation »

Cette année, le FPÖ a choisi un candidat pratiquement inconnu du grand public mais qui pouvait incarner la « dédiabolisation » du parti que recherchent ses dirigeants, à l’instar du Front national en France. Ingénieur aéronautique de formation, Norbert Hofer, vice-président du Conseil national, la chambre basse du Parlement, ne s’est pas fait remarquer par ses saillies néonazies ou xénophobes, comme la candidate que le FPÖ avait opposée en 2010 au président sortant, le social-démocrate Heinz Fischer, réélu avec 78,9% des suffrages. Avec le slogan « l’Autriche d’abord », il n’en a pas moins repris les thèmes favoris de son parti, spécialement dirigés aujourd’hui contre l’immigration et l’islam. Il a manifesté sa sympathie pour le mouvement Pegida, (Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident), apparu ces dernières années en Allemagne.

Contre l’immigration et l’islam

L’hostilité à l’immigration explique en grande partie le score du candidat FPÖ à l’élection présidentielle. Depuis l’été dernier et la « Willkommenskultur » (la culture de l’accueil) d’Angela Merkel, l’Autriche a été un point de passage pour des centaines de milliers de réfugiés. 90 000 ont demandé le droit d’asile dans ce pays de 8,5 millions d’habitants qui comptaient déjà de nombreux migrants d’Europe centrale et des Balkans. Les étrangers représentent environ 10% de la population. Dans un premier temps, le chancelier Faymann a soutenu la politique de la chancelière allemande. C’est d’ailleurs au cours d’une conférence de presse commune qu’Angela Merkel avait prononcé cette phrase : « S’il faut commencer à s’excuser parce que nous montrons un visage accueillant, alors ce n’est plus mon pays. » Toutefois face au flux des nouveaux arrivants, sous l’impulsion de ses partenaires conservateurs et par peur de faire le jeu de l’extrême-droite, il a opéré un virage à 180 degrés, fermant les frontières autrichiennes et soutenant les Etats d’Europe centrale dans leur attitude hostile à la politique européenne prônée par l’Allemagne.

Une économie dégradée

De toute évidence, ce ralliement à la politique restrictive vis-à-vis des réfugiés n’a pas suffi à enrayer la montée du FPÖ. Sans doute aussi parce que l’immigration n’est pas le seul sujet de mécontentement d’une population autrichienne qui craint une dégradation de sa qualité de vie, encore enviable pour les autres Européens. Le taux de chômage a fait un bond au cours des derniers mois, atteignant près de 10% (contre 4,7 en 2014) ; la croissance économique est faible ; les investissements diminuent ; la compétitivité est en baisse et l’endettement public reste élevé. L’incapacité de la grande coalition à remédier à cette situation a ajouté au discrédit des deux grands partis et favorisé le succès de Norbert Hofer.
L’avance du premier tour se transformera-t-elle en victoire au second pour le candidat du FPÖ ? Son adversaire, Alexander van der Bellen, peut compter sur un transfert des voix de la candidate indépendante. Tout dépendra donc de l’attitude des électeurs du SPÖ et surtout des conservateurs de l’ÖPV qui devront trancher entre le candidat de l’extrême-droite et le représentant d’un libéralisme de centre-gauche. Bien qu’élu au suffrage universel, le président de la République autrichienne ne dispose pas de grands pouvoirs. Il peut désigner le chancelier mais il doit tenir compte du rapport des forces au Parlement. Alexander van der Bellen a déclaré qu’il ne nommerait jamais Hans-Christian Strache même si le FPÖ était le premier parti à des élections législatives. Quant à Norbert Hofer, il n’exclut pas de dissoudre le Parlement et de provoquer de nouvelles élections pour porter son parti à la chancellerie fédérale. Pays où la stabilité a longtemps confiné à l’ennui, l’Autriche se prépare à des jours plus agités.