Pour une renaissance culturelle de l’Europe

Ancien député européen, Philippe Herzog vient de publier aux éditions Le Manuscrit un livre, Identité et valeurs : quel combat ?, dans lequel il appelle à une « renaissance culturelle » de l’Europe face aux forces de « décomposition ». Il s’explique ici sur sa vision de la construction européenne et sur les crises que celle-ci traverse, en particulier sur la question des réfugiés et sur celle d’une possible rupture avec la Grande-Bretagne après le référendum de juin sur le « Brexit ». Cet entretien, réalisé par Thomas Ferenczi, a été diffusé sur Fréquence protestante le 20 février. On peut l’écouter dans sa version intégrale sur le site Internet de cette radio à l’adresse www.frequenceprotestante.com

D.R.
Le sourire de Reims

L’Union européenne est-elle menacée de mort ?

L’Europe est menacée de décomposition. C’est une crise sérieuse. L’Europe n’a pas pris ses marques dans la mondialisation. C’est un peu comme le cheval qui se braque devant l’obstacle. Les populations, qui veulent garder leurs acquis et qui tiennent à leur culture nationale, ont tendance à se replier. D’une certaine façon, c’est normal. La réponse, ce n’est pas de camper dans la peur et de laisser venir la décomposition, c’est d’entreprendre la métamorphose. Ce n’est pas perdu d’avance. La conscience des Français, des Espagnols ou des Anglais est d’abord nationale, elle doit devenir nationale et européenne, et pour l’instant on n’apprend pas ça à l’école, les films ne valorisent pas la construction européenne, ils n’en parlent jamais, le problème de civilisation m’apparaît aujourd’hui très important mais enfin une bataille n’est jamais perdue d’avance.

Quelle réponse apporter à la crise des réfugiés ?

Evidemment c’est difficile d’accueillir autant de gens Le problème est de savoir si on veut vivre dans des sociétés ouvertes ou fermées. Les Français ont envie de s’enfermer dans des frontières mais nous sommes dans la mondialisation, c’est un combat moral, culturel et politique qu’il faut mener. Les réfugiés, il y en a beaucoup, et ce n’est pas fini parce que le conflit du Moyen-Orient est multiple, il peut durer longtemps, ça me fait penser à la guerre de Trente ans qui a fini par le traité de Westphalie, on peut attendre longtemps que les Iraniens, les Saoudiens ou les autres soient capables de conclure une sorte de paix de Westphalie. En attendant il y aura des réfugiés : on les accueille ou on ne les accueille pas ? Je trouve que Mme Merkel a sauvé l’honneur de l’Europe parce qu’elle a eu un réflexe d’humanité. Bien sûr cela pose des problèmes, à court terme il faut loger les gens, les former, etc. puis il faudra les mettre sur le marché du travail, l’Allemagne va sortir huit à dix milliards d’euros. Les Français non seulement n’en veulent pas mais ils ne veulent pas payer. La France est un malade de l’Europe. Quand M. Valls va en Allemagne donner des leçons à Mme Merkel, j’ai honte. La France verrouille.

Comment résoudre la question de la « jungle » de Calais ?

Les gens se pressent à Calais parce qu’ils veulent aller en Grande-Bretagne. On peut dire ce qu’on veut sur la Grande-Bretagne mais elle a beaucoup accueilli. Elle nous demande de faire le ménage à sa porte. Mais les Français demandent la même chose aux Grecs et aux Italiens. Donc ça suffit. Evidemment il faut gérer ces flux et la solution est européenne, les gens circulent, ils connaissent parfaitement les marchés du travail nationaux, mais cette solution aussi, on la refuse. Quand Valls dit : je n’accepte pas une répartition, ça veut dire : il faut que les gens aux frontières fassent le boulot, que les Macédoniens mettent des murs.

Les pays d’Europe de l’Est ne sont pas plus accueillants que la France

Il faut ouvrir la question de la relation de ces pays à l’Europe sans leur donner de leçons. L’Europe c’est une quête de l’unité dans la diversité. Le problème n’est pas de rassembler les plus riches ensemble et de faire une espèce de club, le problème c’est de vivre dans cette diversité. Faire une communauté c’est s’entendre entre des gens différents pour construire une paix durable. Cela prendra beaucoup de temps, des générations, ce n’est pas donné d’avance. Les gens qui sont venus en 2004 sont aussi Européens que nous. Ils ont été séparés de nous pour des raisons que nous ne voulons pas savoir. Ils sont déçus et ils ont tendance à se replier, à leur façon. Il faut apprendre à comprendre les Polonais et les autres et avec eux recomposer l’Europe.

Vous appelez à une « renaissance culturelle ». Comment l’imaginez-vous ?

La culture, c’est ce qui demeure à travers les âges et qui touche aussi à l’identité. Cette question a été bâclée par Nicolas Sarkozy car associer identité à immigration, c’est dangereux, cela veut dire qu’on se replie. L’Europe est composée de gens qui ont commencé à bâtir des institutions communes mais leur culture est nationale. A l’école on apprend les auteurs français. Il n’y a pas d’éducation à la construction européenne. La culture s’est incarnée dans l’idée de nation. Autrefois il y avait une culture européenne, qui touchait surtout les élites.
Rappelez-vous ces mots de Jean-Jacques Rousseau : Il n’y a plus de Portugais, il n’y a plus de Français, il n’y a même plus d’Anglais, quoi qu’on en pense, nous sommes tous Européens. Il y avait une communauté européenne et en même temps des rivalités et des guerres intestines. C’est le passé, ça ne s’apprend plus, on a un changement très profond qui s’est accentué dans le contexte de la mondialisation. On est paralysé aujourd’hui entre un passé qu’on oublie et un futur qu’on ne sait pas construire.

Autour de quelles valeurs construire ce futur ?

L’Europe est-elle une solution, est-elle une valeur ? Oui, l’Europe est une solution. Si vous prenez le problème des réfugiés, il paraît assez clair qu’une Europe unie tiendrait sa place dans le monde d’aujourd’hui, qui est un monde de puissances. L’Europe est un espace pertinent, ce serait une puissance pacifique. En termes d’économie, c’est la même chose. On ne va pas refermer nos frontières économiques. Certains le demandent. Ce serait la débâcle. L’Etat n’est plus maître du territoire. Ce sont des chaînes de production internationalisées. L’argent va d’un pays à l’autre. Il faut un gouvernement de la zone euro.
Donc l’Europe est une solution. Mais pour qu’elle s’unisse, alors là il y a un problème de valeurs. Le travail sur les valeurs traverse toute l’histoire de l’Europe. L’idée fondamentale c’est la foi dans l’amour et la fraternité, un idéal lancé par les chrétiens. Les valeurs se travaillent, il faut les retravailler à l’école, dans la vie, et essayer de les partager, à l’échelle de l’Europe et même du monde. Entre valeurs et identité il y a le projet. Des valeurs s’incarnent dans un projet de vivre ensemble. On s’identifie en partageant des valeurs et en partageant des institutions. Et on cherche à se bâtir un destin commun. L’identité n’est pas figée. Les identités évoluent, il faut les faire évoluer, il faut parler d’identification. Je ne vais pas prêcher aux gens une identité européenne toute faite mais leur dire d’y travailler, d’y participer. Mon reproche principal aux institutions européennes c’est qu’on ne peut pas y participer, ce n’est que de la délégation, c’est dans la relation qu’on peut commencer à forger une identité.

On invoque souvent en France les valeurs de la République. Ne sont-elles pas une réponse à la question de l’identité ?

On est en crise de civilisation. On en voit les aspects les plus immédiats, la crise sociale, financière, économique et maintenant politique, les gens sont désespérés de ce qui se passe. Les valeurs de la République ne s’enracinent pas dans la réalité. Elles n’ont pas évolué. Les valeurs de la République font souche dans une citoyenneté nationale qui est fermée. La citoyenneté nationale est exclusive. Elle parle des droits mais les droits de qui ? Ce ne sont pas ceux des réfugiés ou des gens extérieurs, ce sont nos droits, nos acquis. La nation c’est amis/ennemis, c’est eux et nous, et les droits c’est pour nous. Donc nous avons une citoyenneté bornée. Elles ont peut-être une portée universelle mais on ne peut pas y croire quand on voit ce qu’on en fait dans la réalité. Les valeurs de la République ont pris un coup de vieux. Il ne faut pas les enfermer dans la nation.

Quelles doivent être les relations de l’Europe avec ses grands voisins : les Etats-Unis, la Russie ?

L’histoire a accouché de l’idée d’Occident. La fracture entre l’Orient et l’Occident est ancienne, mais l’Occident s’est constitué au seizième siècle. Les Etats-Unis en font partie. Ce sont des immigrés d’Europe, mais ils ne sont plus une superpuissance. Même s’ils sont des cousins, l’Europe doit affirmer sa propre autonomie et sa propre construction. La Russie est européenne, elle est à cheval, mais enfin il n’y a pas beaucoup de monde en Sibérie. Bien sûr il y a des slavophiles, ils veulent faire l’Eurasie, pourquoi pas ? Ce n’est pas une si mauvaise idée de construire un pont entre l’Europe et l’Asie, Gorbatchev voulait, lui, garder une perspective d’adhésion à la Communauté européenne, il choisissait plutôt l’Ouest. Spirituellement on a beaucoup de liens avec eux. Moi ce que j’aime chez les Russes, c’est leur spiritualité. Il faut toujours penser aux peuples, ne pas couper les ponts, ne pas antagoniser la Russie, on est en train d’essayer bêtement, derrière les Etats-Unis, de reconstituer le monde en blocs. C’est la faute de Poutine, mais aussi la nôtre. Quand Gorbatchev a proposé une maison commune, on lui a dit d’aller se faire voir. La Russie doit être associée, comme la Turquie, à la communauté européenne. Sans y adhérer, pour cela on verra dans plusieurs générations.

Quelles seraient les conséquences d’une sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne ?

Si les Anglais choisissent de sortir il y aura des répercussions extrêmement graves. Catastrophiques, je n’en sais rien, mais c’est le début de la décomposition de l’Europe. Ce serait perçu comme ça dans le monde entier. En matière de relations économiques et financières, déjà on est dans un monde fragilisé, on risque de tomber dans une nouvelle crise financière aussi grave qu’en 2008. J’aime autant vous dire que ça va tanguer brutalement. Signe de décomposition, conséquences économiques et financières graves : je ne suis pas pour la sortie de la Grande-Bretagne.
Personnellement j’ai énormément lu et étudié et connu les Anglais, ils sont Européens et ils ont beaucoup à apporter. Par contre Cameron n’a pas fait le travail d’éduquer sa population, et il nous prend en otages en demandant des aménagements uniquement conçus d’un point de vue utilitariste. Le point de vue de Cameron n’est pas celui de Churchill, dont il faut rappeler le magnifique discours de 1946, dans lequel il dit que la solution à la tragédie européenne, c’est la reconstitution de notre famille européenne. Il n’était pas utilitariste, il pensait à l’intérêt et à la paix du monde. Cameron a des revendications bas de gamme genre la défense de la City etc.
En même temps nous ne devons pas cultiver cette idée ridicule selon laquelle ce sera plus facile avec la Grande-Bretagne dehors. Ce sera un choc énorme et comme on ne s’entend pas très bien avec la Allemands et avec d’autres, ne croyons pas que ce sera beaucoup plus facile. Nous verrons comment ils votent, s’ils sortent il faudra faire avec, s’ils sont dedans ce combat continuera. Nous devrons consolider la zone euro et les Anglais devront apprendre à respecter cela. Moi je suis pour une union différenciée, ce ne sont pas les Etats-Unis d’Europe qui copient l’Amérique. Nous ne voulons pas être une nation, nous sommes des nations, nous devons nous organiser dans des cercles selon les solidarités à bâtir.